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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 21:24

 

Cherche J.H (20-25 ans) pour film X nouveau et ambitieux.

Contacter Stan au 06.20.54.03.71

 

D’habitude, ce genre d’annonce ne m’intéresse pas. Plutôt, ne me concerne pas. Du porno,  non merci. Question d’amour propre, d’ambition. Et de centimètres. Mais, après un an et demi de chômage actif, les principes, c’est bien connu, à force de s’appuyer dessus, finissent par céder. Ainsi, avec un peu d’auto-persuasion, on en vient à considérer l’estime de soi comme un manque d’humilité et les concepts, étrangement, se métamorphosent en aveux de lâcheté.

C’est vrai, quoi : la théorie a la belle vie, elle.

Pas de loyer.

Pas de crédit.

Pas de mère juive.

 La théorie n’a qu’à fermer sa gueule. 

 Et puis, je l’admets : les termes « nouveau et ambitieux » avaient piqué ma curiosité. J’ai donc téléphoné à ce Stan. Conversation brève et singulière. Lorsqu’il me communiqua son adresse – 17 rue des Boulets dans le XIème – j’ai ressenti un petit pincement côté gauche. Nostalgie. Avant de raccrocher, il me demanda si je n’étais pas allergique aux litchis. Je ne l’étais pas. Il sembla satisfait de ma réponse et me fixa rendez-vous à 17h30.

 Arrivé avec dix minutes d’avance, je suis resté en bas de l’immeuble à tirer sur mon joint tout en m’interrogeant sur les turpitudes de l’esprit, à ces moments de folie passagère et de résignation qui nous poussent parfois à commettre des actes inconsidérés comme lire du Christine Angot, manger du civet de lapin, proposer un ministère à Laurent Fabius.

 Ou se lancer dans le hard.

 Je connais bien ce quartier de Paris, j’y ai passé presque toute mon adolescence, non loin de la Place de la Nation, haut lieu pour les boulistes anisés et chevronnés. De treize à dix-neuf ans, j’y ai vécu avec mon père, sa seconde femme et Julie, un paillasson canin (mi-Yorkshire mi-Shih Tzu) dont il fallait toujours au préalable s’assurer de localiser la truffe avant de se laisser aller à des élans d’affection au risque d’y perdre son haleine et sa dignité. Je me souviens que mon paternel et son épouse vouaient à cet animal un attachement quasi mystique. Qu'on ne se méprenne pas, j'aime beaucoup les chiens. Mais je pense qu’on en fait trop sur eux, trop sur leur loyauté, leur dévouement, leur tendresse. Je trouve exagérée (et infondée) cette idée (admise par beaucoup) que leur soi-disant "humanité" serait supérieure à la nôtre. Je voudrais rappeler une chose, quand même. On parle toujours de la fidélité du chien vis-à-vis de l’homme sans jamais se poser la question suivante : le chien est-il fidèle au chien ?

 Allez savoir, si ça se trouve, avec sa femelle, le chien est un gros enculé.

 Dans ce quartier du XIe arrondissement, j’ai vécu des années conformes à la personne que je n’ai jamais cessé d’être, nonchalantes et lunaires. Ennuyeuses, en somme. Jusqu’au jour où, dans notre vieil immeuble du 260, boulevard Voltaire, débarqua Christine. Grande tige filiforme, yeux sombres, paupières et lèvres fardées, débardeur noir distendu, large treillis kaki et, autour du cou, une croix dorée façon Madonna période « Like a Virgin ». Autre signe distinctif : une délicieuse cicatrice sur l’arcade sourcilière. Christine emménagea avec ses parents, le jour de mes dix-sept ans. Happy Birthday, Stéphane. En plus d’être ma voisine de palier, Christine allait dans mon lycée, à Paul Valéry, situé Boulevard Soult, un endroit qui a accueilli des élèves aussi notables que Martine Aubry et Smaïn, deux humoristes dont le plus drôle est devenu maire de Lille.  

 Christine y fut scolarisée en milieu d’année. Christine. Pas très jolie, mais au charme indéniablement magnétique et dévastateur. Christine. Une tornade de seize ans qui vous ébouriffe tignasse et hormones. Sa réputation l’avait vite précédée, car notre nouvelle lycéenne avait été expulsée de deux établissements en moins de six mois. « Fréquentation douteuse et forte prédisposition pour le sexe » auraient été mentionnées dans son dossier pour justifier son double renvoi. Dès son arrivée parmi nous, les fantasmes et les langues se délièrent vis-à-vis de celle qui fut baptisée « Chrissie, la nympho ». Je me rappelle que les rumeurs prétendaient qu’à onze ans, Christine avait déjà « vu le loup ». J’appris plus tard que sa performance n’avait, somme toute, qu’un mérite relatif ; au même âge, sa mère ayant, parait-il, rencontré toute la meute. À première vue, Christine et moi n’avions rien en commun si ce n’est qu’elle avait tout d’une gourde (pleine d’eau de source riche en emmerdements, je l’appris par la suite) tandis que j’errais assoiffé dans un désert affectif et sans fin. Et puis, un jour, nous avons échangé. Quelques mots dans un couloir. Puis, un numéro de téléphone. Et, enfin - le lendemain de ma « bravoure » et trois jours avant mon hospitalisation - notre salive.

 C’était, il y a dix ans…

 Après avoir monté les deux étages, je me suis retrouvé face à la porte. Elle était entrouverte. Du bout de l’index, j’ai poussé le battant et, après quelques secondes d’hésitation, j’ai pénétré à l’intérieur de l’appartement qui débouchait sur un couloir menant à priori à la pièce principale. Sur chaque paroi du mur, impeccablement alignées, des photos encadrées. Des pénis. Des pénis de toutes sortes. Un florilège de queues. Sous chaque cliché, on avait inscrit des mots ou plus précisément des noms. Exotique - Emilio, Zlatan, Boris, Jörgen, Chuck, Xiang – ou plus inventive - Whiskas, Gargantua, Zbouby, Courage (l’auteur avait rajouté en minuscule « j’ai toujours pris mon courage à deux mains »), Gandalf, Davidoff… - chaque verge avait son identité. De par sa taille ahurissante, un sexe en érection, couleur ébène, veines gonflées - et prénommé Okambawa – retint mon attention jusqu’à ce qu’une voix au bout du couloir me fit sursauter : « Quand tu auras fini de mater cet Anaconda tu pourras venir ! ». Mon premier réflexe, je l’avoue, a été de décamper. Aujourd’hui encore j’ignore ce qui m’a retenu. Quoi qu'il en soit, je suis resté et, le pas fébrile, suis entré où un gars avec un costume marine et chemise bleu ciel, les deux pieds posés sur le bureau et mains croisées derrière la nuque, m’attendait. La pièce était presque vide ou plus exactement semblait avoir été vidée comme si le propriétaire des lieux était sur le point de déménager. Hormis le bureau, il ne restait qu’une chaise au dossier rembourré qui lui faisait face et, juste derrière, un meuble noir en formica dont le dessus était recouvert d’un large rectangle poussiéreux témoignant de la présence passée et probable d’un téléviseur.

- Bonjour, fis-je. La porte était…

- Ouverte, m’interrompit le type en me faisant signe de m’approcher. Je sais, je sais.

L’homme m’informa que chaque année et pendant une semaine, il laissait la porte entrebâillée. « Pour la surprise, l’imprévu » ajouta-t-il, imperturbable.

- Je fais pareil avec Dyson, dit-il. Cinq jours par an, je le laisse barboter sans bonnet.

- Dyson ?

- Ma bite s’appelle Dyson, déclara-t-il le plus sérieux du monde.

- Sympa...

- C’est sûr, continua Stan, sans émotion apparente, ça pose parfois des soucis. Cinq cambriolages – le dernier hier, comme tu vois – et sept gosses. « Shit happens », conclut-il dans un haussement d’épaules.  Il tendit sa main en direction de la chaise, m’invitant à m’assoir, ce que je fis non sans avoir brièvement hésité. Nous nous sommes regardés un moment, sans rien dire. Je ne sais pas à quoi, il s’attendait, lui, mais en ce qui me concerne, j’avais imaginé un vieux bedonnant, front moite et goitre Balladurien, gourmette clinquante au poignet, chemise Hawaïenne et regard lubrique. Force était de constater que je m’étais trompé sur toute la ligne. Avec son costard bien taillé, ses cheveux courts aux tempes grisonnantes et ses ongles récurés, Stan avait plutôt le look d’un quinqua propre sur lui tout droit sorti du ventre d’une société cotée au Nasdaq. Après ces instants d’observation mutuelle, l’homme croisa les bras et entra dans le vif du sujet.

- Les films X, t’en penses, quoi ? me questionna-t-il avec la même gravité que s’il m’avait demandé mon avis sur la politique agricole commune.  

Ce n’est pas un scoop : les films pornographiques ne reflètent en rien la réalité. Comme chacun sait, ils sont, en grande majorité, écrits, réalisés, produits par et pour les hommes. À ce titre, la façon dont la fellation est montrée, en est une des preuves les plus éclatantes. À chaque fois, la scène montre une femme, allongée ou à genoux, enfournant un phallus conquérant, les yeux exorbités et s’étranglant à moitié comme si elle venait d’engloutir un mât de catamaran. Le plus souvent, la réalisation est grotesque, au pire, offensante. Je me souviens d’une interview de la cinéaste Catherine Breillat qui déplorait qu’aucun metteur en scène ne rende justesse et justice à ce moment intense et si particulier, affirmant avec conviction qu’une femme en pleine « mise en bouche » détenait un pouvoir sans limites sur son partenaire mâle. En effet, à l’instar du taureau transpercé de banderilles, le « malheureux » se retrouve à la totale merci de son matador sexuel. En conclusion, nous pouvons toujours déblatérer des « suce-moi salope », il n’empêche que pendant la fellation, le véritable esclave, c’est nous.

Au final, j’ai seulement dit que le porno était sans surprise, parfois involontairement comique et en définitive sans intérêt.

- L’histoire n’a aucune importance dans ces films-là, ai-je ajouté.

J’ai dû marquer des points avec cette dernière remarque car Stan dressa un sourcil.

- Exact ! fit-il d’un ton énergique. On va en finir avec les scénarios pourris. Terminé, tout ça ! Il est temps de dépoussiérer le genre, d’avoir plus d’ambition. De voir grand. On peut stimuler la libido du spectateur et exciter son intellect, tu crois pas, gamin ?

Je n’en savais fichtre rien, mais devant la détermination de l’homme, je ne pus m’empêcher de répondre avec une force qui me surprit moi-même :

- Carrément !

Stan dut interpréter cet enthousiasme soudain comme un accord tacite puisque d’emblée, il m’expliqua son projet.

- Un S.P.M, petit. Un Spy Porn Movie. Voilà ce que je te propose.

Spy Porn Movie. Rien que ça. Je ne voulais pas être médisant, mais faire un film de cul et d’espionnage était une idée au moins aussi incongrue qu’embaucher Gilbert Montagné en tant que voiturier. Machinalement, j’ai tourné la tête vers la porte qui menait au couloir, à la sortie. À la liberté. Je n’avais pas grand-chose à faire. Presque rien. Juste décliner l’offre poliment, me lever, pivoter à 90° et foutre le camp d’ici. Mais l’idée de retrouver la file d’attente du Pôle-Emploi de Nanterre, les reproches folkloriques maternels, avec le ventre vide et l’impôt sur les os, tout ça finalement a anéanti ma maigre tentative d’évasion ; et je suis resté les fesses rivées sur cette chaise à sourire comme un idiot. Aux dires de Stan, le scénario était « à tiroirs multiples faits de doubles fonds avec des sous intrigues complexes ». De prime abord, pourtant, le pitch était des plus basiques : un agent secret (interprété par moi) était envoyé par une organisation soviétique pour chercher et décrypter un code. 

- Le génie du script, compléta Stan, le regard pétillant, c’est que derrière ce code se cache… un autre code.

Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil complice à mon encontre, scellant pour de bon notre future association. Désireux de me donner une contenance, j’ai opiné du chef en faisant un « ah ouais, quand même… ». Encouragé, mon interlocuteur développa son récit où il était ensuite de questions de trafics de puces électroniques, de groupuscules écologistes (« à cause des retombées radioactives sur l’environnement » dit Stan pour répondre à une question que je n’avais pourtant pas posée) et d’un couple de frères jumeaux sanguinaires (« adepte de la dague et de la drague » glissa-t-il) lancé à ma poursuite.

 Tandis qu’il exposait (avec une ferveur croissante) son histoire et ses rebondissements, mon œil repéra une mouche qui faisait des loopings au-dessus de la tête du réalisateur. J’ignore à quoi cela est dû, mais j’ai toujours une fâcheuse tendance à retenir des informations de peu d’importance ; ainsi, je me suis souvenu que la durée de vie moyenne d’une mouche était de 19 jours. C’est un laps de temps très court, mais parfaitement optimisé quand on voit le pouvoir de nuisance de cet insecte. Cela m’a soudain fait penser à la fugacité de l’existence, à cette nécessité d’utiliser au mieux le temps précieux qui nous était imparti. Jusqu’à présent, la vie et moi avions des rapports de bon voisinage. Elle ne me prêtait guère d’attention et de mon côté, je ne la sollicitais jamais. Bref, la Vie, je la laissais faire sa vie. « Crois-moi, Stéphane, la Vie est une pute ». C’est mot pour mot ce que me répète Martial, mon oncle paternel, un homme incroyable. « La Vie est une pute ». Je n’ai aucune raison de douter de sa parole. Forcément, en tant qu’ancien proxénète, mon oncle sait de quoi il parle. Quoi qu'il en soit, j’ai continué de fixer la mouche voleter dans les airs jusqu’à ce que la voix de Stan m’extirpe de mon songe.

- Alors ? s’exclama-t-il. Sacrément tordu, non ?

Ayant perdu le fil de la conversation, je ne savais plus quoi répondre ni quel subterfuge employer pour sortir de ce piège que je m’étais moi-même tendu. Maintenant, l’homme s’agitait sur son siège et son visage au début stoïque était désormais gagné par des tics.

- En fait, commençai-je, je crois que…

L’homme leva la main, colla sa paume à quelques centimètres de mon nez, les sourcils froncés.

- …C’est l’iguane qui pose problème ?

- Comment ça, l’iguane ?

- Oui, un iguane dans un pays froid comme la Russie, ça fait pas crédible, c’est ça ?

- Bah, je…

La mine renfrognée, Stan eut l’air de réfléchir un moment, puis se mit à ricaner.

- Banco, fiston, t’as gagné, dit-il en claquant des doigts. Je vais supprimer cette partie. T’es un futé, toi.

Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que je l’ai remercié.

- Bref, poursuit-il, c’est à ce moment-là qu’arrive Pundek.

- Pundek ? C’est qui Pundek ?

- Un autre agent russe, fit Stan, un pur produit de la Perestroïka. Un transfuge au passé trouble, défiguré en 1986 après l’accident nucléaire de Tchernobyl.

- Ah, merde, dis-je, sans raison.

- Pundek, c’est ton meilleur ami…

- OK…

- …même s’il affirme être ton demi-frère…

- Cool…

- …alors que ce n’est ni l’un ni l’autre…

- …

- En plus, il n’a que quatre doigts à chaque main.

 Incompréhensible, son film. À côté, l’œuvre de David Lynch, c’est Barbapapa. Par correction, mais davantage par faiblesse, je suis resté sagement assis à fixer les lèvres de Stan qui remuaient à une vitesse accélérée. Impossible d’arrêter ce mec. Le front perlé de sueurs et les yeux écarquillés, il était emporté par sa narration où furent évoqués pêle-mêle « une mine d’uranium », « des microfilms cousus sous la peau », ainsi qu’une vague affaire « d’échange de berceaux dans une maternité » et « d’un grand Noir qui se ballade avec une scie sauteuse ».

 Tout ça, c’était bien fait pour moi. C’était de ma faute. J’avais donné à cet homme de faux espoirs et par la suite, j’avais trop tergiversé en l’autorisant à me dérouler son scénario imbitable. Je me sentais incapable de faire machine arrière. Néanmoins, il fallait à tout prix mettre fin à ce malentendu délirant. J’ai pris une profonde inspiration, mais au moment où je m’apprêtais à parler, Stan me désarçonna avec :

- Sinon, t’as une bonne bite ?

- Par… Pardon ?

- On va aborder la scène de sexe, là.

Avec tout ça, j’en avais presque oublié qu’il s’agissait aussi d’un porno.

- Relax, dit-il, la taille, je m’en tape. Faut juste être réactif. Toujours prêt. Surtout avec elle.

Sur ces mots, Stan plaqua une photographie sur le bureau. Sur le coup, quand j’ai posé mon regard sur le cliché, je n’ai pas réalisé. Mais, j’ai quand même senti un courant chaud, puis glacé me parcourir l’échine. J’ai cligné des paupières à plusieurs reprises, puis j’ai reposé les yeux sur la photo. Je n’en revenais pas.

- Christine, dit l’homme. L’actrice principale. Pour le film, elle sera Jelena.

J’ai ouvert la bouche. Aucun son n’est sorti. Je l’ai refermé.

- Tu sais petit, dit Stan, le sexe c’est comme la belote. Si t’as pas un bon partenaire, t’as intérêt d’avoir une bonne main.

Avec un sourire carnassier, il renchérit :

- Fais-moi confiance, cette petite, c’est le must. Le « nique-plus-ultra ».

Et il solda son trait d’esprit d’un rire saccadé.

 Il y a vingt ans, avant que Christine ne m’embrasse, il m’a fallu faire mes preuves, montrer que j’en avais, que j’étais un vrai mec. En effet, cette diablesse n’était attirée que par les teigneux, visage déglingué, biceps tatoués et doigts bagués. Pour éveiller son intérêt, je devais donc forcer ma nature réservée, affronter le péril et vaincre ma peur ; en d’autres termes, me frotter aux plus grands, aux plus costauds que moi, ce qui dans l’enceinte du lycée, rendait le terrain de jeu assez vaste. Et dangereux. À Paul Valery, en matière de mauvais garçons, Kader se posait là. Dix-sept ans. Un mètre quatre-vingt-trois. Soixante-dix-neuf kilos. Une belle bête, mais con comme un chasseur. Disons qu’en termes de rapport de force, lui contre moi, c’était un peu Teddy Riner contre un far breton. Provoquer Kader impliquait de facto une audace aux confins de l’héroïsme doublé d’une inconscience morbide. Mais pour moi, pauvre imbécile amoureux, c’était le challenge suprême et surtout le seul moyen de taper dans l’œil de ma voisine. Un matin, après m’être assuré que Christine était dans les parages et qu’il y aurait suffisamment de monde pour lui raconter mon exploit, je me suis approché de Kader, lui ai tapoté sur l’épaule et, sans sommation, lui ai foutu une claque dans la gueule. Sur l’instant, sans doute abasourdi par cet acte gratuit (commis de surcroit par un gars musclé comme un peignoir de bain), il n’a pas réagi. Il a juste posé sur moi ses yeux de bovins et nous sommes restés face à face, muets pendant plusieurs secondes. Devant son absence de riposte, j’en suis venu à me demander si je l’avais réellement frappé. Alors, pour m’ôter le doute, je lui ai collé une autre baffe. Ce dont je me souviens encore, c’est la mine déconfite du garçon situé à ma gauche et le « il est dingue, lui » de sa copine, stupéfaite. Au moment où Kader a armé son bras, j’ai eu une pensée pour ma mère et pour Mark Knopfler, le seul Dieu que je connaisse. Ensuite, plus rien. Le black-out. Je n’ai repris mes esprits qu’un quart d’heure plus tard avec en prime le nez encastré, deux dents cassées et une bouche de Gibbon. Il n’empêche que le jour d’après, Christine m’a donné son numéro de portable.

  J’aurai pu me contenter de ça. J’aurais me contenter de ça. Mais comme le dit le proverbe, le trop est l’ennemi du bien. Un des conseils de mon oncle Martial est de toujours tout remettre au lendemain. Pour lui, c’est la clé de la longévité. « En bon procrastinateur, clame-t-il souvent en me pinçant la joue, je compte mourir le plus tard possible ». Précepte qui, jusqu’à présent, s’avère être efficace. Aujourd’hui, le bougre a 89 ans et continue de faire l’amour avec la seule personne qui le comprenne vraiment. Lui-même.

 En tout cas, il a suffi d’une pelle magistrale roulée sous l’abri bus du 351 pour me découvrir une témérité insoupçonnée et perdre la raison. Cela s’est passé au « Café Titon » dans la rue du même nom, où avec les copains nous nous retrouvions après les cours. J’étais dehors en train de fumer lorsque j’aperçus Kader, la terreur des terreurs, à l’intérieur, accoudé au comptoir avec un de ses sbires. On ne dira jamais assez combien l’amour est un sentiment stupide. Le baiser de Christine m’avait gonflé à bloc, je me sentais presque invincible ; alors, dopé par cette adrénaline, je suis rentré dans le café et le plus naturellement du monde, j’ai écrasé ma clope sur la main de Kader.   

 D’après les médecins de la Pitié-Salpêtrière, j’ai passé trois jours entiers dans le coma. À mon réveil, Christine m’avait quitté pour jeter son dévolu sur un autre crétin.

Et voilà qu’une décennie plus tard, je me retrouvais face à sa photo. La morveuse n’avait pas tellement changé. Même visage canaille outrageusement maquillé, même sourire à vous immoler par le feu. Et toujours la petite marque de fabrique, cette entaille au niveau du sourcil. Je ne sais pas si c’est l’éventualité de tourner une scène pornographique avec elle ou une espèce d’arrière-goût revanchard, mais pendant un instant, j’ai prêté plus d’attention à ce que réalisateur me racontait.

- Dans ce passage, commença Stan, tu interroges Jelena à propos du code.

- Le premier code ou le second ? dis-je, étonné de m’en rappeler.

- Non, le troisième.

- Ah…

- Elle refuse de t’aider. C’est normal, elle est Ouzbek.

- Ouzbek… ai-je répété en me donnant un air pensif. Et… c’est important, ça ?

Le visage de Stan s’est assombri. Ma question parut le décevoir.

- Non, fit-il, sèchement. C’est capital.

Il soupira, agacé, attendit, et reprit.

- Tu décides alors de changer de stratégie et tu lui offres des litchis. Ensemble, vous descendez le bocal entier. Les cinquante litchis.

Pas de doute : un malade mental, ce type.

Stan s’arrêta, se mit à plisser le front, comme s’il était contrarié.

- Tu m’as bien dit que tu aimais ça, les litchis, hein ?

- Oui, oui, mais cinquante…

- Super, coupa-t-il, soulagé. En fait, ces fruits contiennent un sérum de vérité. Jelena est piégée. Elle te file le code.

- J’ai le code. Très bien, très bien… Et après, je fais quoi ?

Stan fit la moue et leva les yeux au ciel.

- A ton avis, garçon ? Après, tu l’encule.

S’ensuivit un silence qui me sembla durer des heures. Enfin, la mine réjouie, Stan se pencha vers moi et de ce même ton paternaliste, me demanda si, par hasard, j’avais encore des questions. J’ai dégluti avec difficulté et c’est à peine si j’ai reconnu ma voix lorsque j’ai dit :

- Euh… juste un truc…Pourquoi des litchis ?

Tout à coup, de façon inattendue, l’homme frappa dans ses mains (sans remarquer le bond de dix centimètres que je venais de faire) et s’exclama :

- Ah, excellent point ! Je t’avais prévenu, cette histoire a plusieurs niveaux de lecture, il faut faire marcher ses méninges.

S’ensuivit une explication interminable sur le travail d’écriture qu’il avait effectué, sur le choix et l’importance des mots, la musicalité du champ lexical et j’en passe... 

- Dans le film, précisa Stan, Jelena est aussi une espionne. Mais c’est une taupe, une traitresse. Et une droguée du sexe. Bref, une salope dans les deux sens, si tu vois ce que je veux dire. « Bitch », en anglais. Il fallait donc associer cette héroïne à quelque chose, lui trouver une symbolique, si tu veux, mais le faire de façon subtile.

Il a reprit son souffle. À cet instant, son regard était habité, limite sociopathe.

- L’idée du litchi m’est venue comme ça ! (il claqua des doigts). Tu vois, gamin, ce fruit ressemble à un testicule, il a pratiquement le même diamètre ! Et puis, il y a la tonalité entre les deux mots, la consonance est saisissante, écoute : « Litch », « Bitch », « Litch », « Bitch » « Litch », « Bitch » « Litch », « Bitch »… Qu’est-ce que t’en penses, fiston ?

J’ai pensé qu’il était urgent d’euthanasier des types comme Stan. Voilà à quoi j’ai pensé. Je le pense toujours, d’ailleurs. Mais, je me suis borné à hocher la tête et à me taire.

En définitive, le film ne comptait que deux passages pornographiques, celui avec Christine/Jelena et un autre plan, à savoir une partouze avec huit femmes ; cette seconde séquence étant, selon le réalisateur, la plus cruciale, car c’est elle qui donnait toute la signification et à la saveur au titre de l’œuvre, clin d’œil et hommage vibrant à Ian Flemming et son célèbre espion britannique.

- Huit femmes, dit Stan d’un ton évident. Huit vagins. Huit chattes, quoi. Octo-pussy.

 Stan m’informa après qu’il me faudrait photographier (et prénommer) mon sexe afin qu’il puisse rejoindre les autres membres de la collection encadrée dans le couloir de l’entrée. Il rajouta deux trois ultimes détails, puis cessa de parler. Il y eut un autre silence encore plus embarrassant. L’homme se renfonça dans son fauteuil et les yeux plissés, m’observa avec une intensité qui renforça mon malaise. D’un moment à l’autre, j’en étais persuadé, il allait ouvrir le tiroir de son bureau et me présenter le contrat. Le cœur battant, les mains humides, mais la langue collée au palais, j’attendais je ne sais quel miracle pour me sortir de ce pétrin. Les secondes passaient et son regard planté dans le mien ne cillait pas. J’étais sous son emprise et bien que l’idée me parut inconcevable, et même surréaliste, je savais au fond de moi que rien et surtout pas moi ne serait en mesure de s’opposer à la volonté de ce cinglé ; qu’il n’avait qu’à me tendre un stylo pour que je signe, tétanisé, mais impuissant, le document contractuel qui me couvrirait de honte, ferait marrer mon oncle Martial, mais provoquerait, à coup sûr, une attaque sépharade suivie d’une autre cérébrale de mère adorée.

 Mais, la Providence voulut qu’un bourdonnement rompe ce silence oppressant. Stan sortit de sa poche un portable et grogna un « Allô » à une personne inconnue à qui je dois aujourd’hui mon salut et ma reconnaissance éternels. Un moment donné, Stan pivota sur son fauteuil. Aux aguets, j’ai attendu qu’il me tourne complètement le dos pour saisir cette occasion unique et inespérée qui se présentait à moi.

 Je me suis levé d’un coup et j’ai quitté la pièce. En courant.

 L’année suivante, lors d’une soirée pizza-dvd avec des amis, je suis tombé par accident sur un GQ Magazine dont j’ai feuilleté quelques pages. J’appris avec étonnement qu’à la cérémonie des Hot d’Or 2013, « Octo-pussy » d’un certain Stan Weber avait raflé le prix du meilleur film (devant « Penetrator », « Les Putes de l’Autoroute », « Carburation anale », et « A trois sur Caroline ») et qu’on récompensa Christine dans la catégorie meilleure actrice.

 Rançon du succès ou simple coïncidence : la même année, une enquête annonçait que la consommation de litchis sur le territoire français avait augmenté de 15%.

 

 

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 23:34

 

« …plus on a rien et plus on veut croire ».

La vie devant soi – Romain Gary

 

 

La honte de ses parents.

 Quelque chose qu’ils ont dit ou qu’ils ont fait, un truc qui donne envie de se cacher, de partir loin, et même pire, de pas être leur enfant. C’est sûr, tout le monde a déjà eu la honte de ses parents, même une fois et celui qui dit que c’est pas vrai, c’est un menteur et un fils de pute, alors que moi non.

 Ma mère elle m’a souvent mis l’hachuma. La honte.

 La première fois, c’était quand j’avais cinq ans. Je m’en souviens très bien, c’était au square de la Charmoie, à Villejuif, là où on habitait et même que j’y habite encore avec Leyla, une ville de merde Villejuif, je le dis au passage. Tous les samedis, sauf quand il pleuvait, ma mère elle m’emmenait dans ce square pourri. « Va jouer, Zarma*, va faire le fou avec tes copains ». « Zarma » qu’elle m’appelait, parce que je fais toujours semblant ; semblant de pleurer, de manger, d’écouter, semblant de tout, en fait. Faire semblant, c’est une façon de pas dire la vérité, mais sans mentir et moi, je peux le jurer sur la tête du prophète que je suis pas un menteur.

 « Zarma » qu’elle m’appelait ma mère même si mon vrai nom à moi, c’est Faudel, comme le chanteur nain. Quand on y pense, on a pas le droit de donner un nom à quelqu’un sans lui demander son avis, je le dis au passage. Un nom, c’est super important parce qu’on s’appelle comme ça toute la vie et toute la vie, c’est long. Mais c’est « Zarma » qu’elle m’appelait ma mère et j’aimais bien ce nom-là. Zarma. Avec un Z comme Zorro. Dans le square de la Charmoie, je jouais (enfin, je faisais semblant, quoi) tout seul ou avec Djibril, un petit renoi qui est tellement noir que quand la nuit elle tombe, je jure que c’est vrai, pour pas le perdre, ses parents ils lui mettent une casquette jaune fluo. Au parc, ma mère elle restait là, assise sur le banc avec ses mains sur ses grosses cuisses et elle me chouffait. Elle me regardait, c’est tout. Je sais pas à quoi elle pensait, mais elle pensait à quelque chose, c’est obligé ; on pense toujours à quelque chose parce que penser à rien, ça se peut pas, j’ai essayé et même plusieurs fois, c’est impossible.

 Un jour, ma mère, elle est tombée du banc. Je jouais avec Djibril et Samir, un copain à lui, un rebeu avec des yeux bleus clairs, je le dis au passage parce que des arabes avec les yeux clairs dans la cité, ça existe pas sauf les aveugles et encore j’en ai jamais vu des arabes aveugles, ça serait pas juste, quand même. En tout cas, ma mère, elle était par terre avec sa robe remontée sur sa tête, peut-être à cause du vent, je sais pas, et on voyait sa culotte et c’est ça qui m’a fichu l’hachuma et aussi parce que Djibril et l’autre bougnoul et tous les autres du square y se moquaient de ma mère avec sa robe sur la tête, les jambes écartées et sa culotte. Quand elle s’est réveillée, elle m’a dit que c’était à cause de la chaleur, mais j’ai pas cru et j’ai pensé que ma mère elle était un peu menteuse, alors que moi non et ça, je peux le jurer. Elle est retombée une autre fois, mais on était à la maison, alors personne a pu se moquer. De toute façon, Leyla elle me dit maintenant que celui qui se moque de ma mère, nous, on lui défonce sa gueule. 

 L’autre fois où elle m’a mis l’hachuma, c’était chez la mère à Cécile, la petite française qui vit dans les beaux quartiers. C’est là-bas que ma mère elle travaillait. Elle faisait le ménage, la poussière, les vitres, les courses aussi, toute la merde en vérité, mais faut bien vivre sinon tu crèves la gueule ouverte comme elle dit Leyla même si pour moi gueule ouverte ou gueule fermée, c’est kif-kif pareil, quand tu crèves, tu crèves. Cécile, ça se voit qu’elle m’aime bien et aussi qu’elle est pas raciste et sa mère non plus parce qu’elle regarde « Arabesque » à la télé. Cécile, elle a mon âge, bientôt huit ans comme moi et elle aussi son père il est mort même si le mien il est pas vraiment mort, il est parti je sais pas où, mais c’est kif-kif pareil pour moi, c’est comme s’il est mort. Cécile, elle m’a dit que son père, il s’est même donné la mort et je lui ai demandé comme il a fait parce que j’aimerais bien donner la mort à la directrice de l’école, madame Lanvin, tellement qu’elle m’énerve et qu’elle est grosse et moche comme c’est pas possible d’être comme ça. En tout cas, y’avait beaucoup de monde à l’anniversaire de Cécile et des tonnes de manger partout, des gâteaux, des crêpes, du chocolat, des bonbons Haribo, mais j’en ai pas mangé parce que dans ces bonbons, y’a de la graisse de ralouf et moi le ralouf, j’y touche pas, je peux le jurer sur le Coran. Après, Cécile, elle a ouvert les paquets, y’avait des cadeaux comme c’est pas permis et comme par hasard, le cadeau le plus pourri, c’était celui de ma mère, un cadeau tout meskine, un livre sur les étoiles. Trop la honte.     

 Mais la pire des fois, c’est quand ma mère elle a voulu apprendre à nager. Moi, je sais pas nager, mais j’en ai rien à foutre parce que c’est pas obligé et que dans la vie, quand on y pense, on est pas beaucoup dans l’eau. Ma mère elle m’emmenait avec elle tous les dimanches à la piscine Youri Gagarine que même Djibril il l’appelle Youri Margarine parce qu’il y a que des beurs. Y’en a beaucoup de l’école qui vont là-bas et quand ma mère elle était dans l’eau avec ses bouées sur ses gros bras, ils la traitaient de baleine et ils se marraient et aussi ils disaient que pas savoir nager à son âge, c’est trop l’hachuma et ça je peux pas donner tort même si ça fout la haine de les entendre rigoler ces sales bâtards.

 Elle a continué à aller à la piscine tous les dimanches et après aussi tous les samedis. Comme j’aimais pas venir avec elle, c’est Leyla qui me gardait. Leyla, c’est la sœur de ma mère. Je l’adore. Djibril il m’a dit qu’il la trouve bonne et qu’il voudrait bien lui bouffer la chatte même si ça se fait pas, c’est une question de respect, quand même. Leyla, elle est plus jeune et plus belle que ma mère et un jour je lui ai dit ça à ma mère et elle m’a répondu que j’avais raison et après je savais plus quoi dire. Leyla venait souvent à la maison, des fois même elle restait dormir plusieurs jours. Je préférais être avec elle, c’est vrai, parce qu’on rigolait plus qu’avec ma mère qui était toujours très fatiguée. « C’est la vieillesse, Zarma » qu’elle me disait. Djibril m’a dit que pour pas vieillir il faut beaucoup baiser et moi, c’est sûr, je vais beaucoup baiser.

Un matin, Leyla elle est venue avec ses valises. Ma mère elle m’a dit alors que sa soeur elle allait vivre avec nous. J’étais tellement content que j’ai même pas demandé la raison.

 Aujourd’hui, j’ai compris.

 Tous les jours, c’est Leyla qui s’occupait de moi. Elle m’emmenait à l’école le matin et me prenait à la sortie et aussi c’est elle qui m’accompagnait le samedi au square de la Charmoie sauf quand il pleuvait. Le square avec Leyla, c’était mieux qu’avec ma mère aussi parce que tous les copains de la cité, ils la chouffaient surtout Djibril, mais lui, c’est normal, il veut lui bouffer la chatte. Depuis que Leyla vivait à la maison, ma mère, je la voyais plus. Elle travaillait plus chez la mère de Cécile, elle était tout le temps à la piscine pour apprendre à nager. Quand elle rentrait, il était tard et j’étais déjà dans mon lit. Des fois, elle restait avec nous à table, mais elle mangeait macache, rien du tout, mais comme ça, au moins, elle vomissait plus et c’est normal, ce qui rentre pas, ça peut pas sortir, c’est mathématique. Leyla et moi, nous on mangeait et on discutait et ma mère elle nous regardait et elle souriait en nous prenant la main, comme ça, sans rien dire, mais elle devait penser à quelque chose parce que penser à rien, ça se peut pas, j’ai déjà essayé et même plusieurs fois. En général, ma mère, elle parlait avec Leyla, mais elle lui parlait en arabe et moi je comprends pas l’arabe, je le dis au passage mais c’est pas grave, je suis quand même un bon musulman. A moi, elle me parlait presque pas, même qu’elle m’appelait plus « Zarma ». Un jour qu’elle rangeait le linge, j’ai demandé à ma mère si elle en avait marre de moi. Elle m’a dit non avec sa tête, mais sans me regarder et elle a continué à ranger le linge. « Alors, t’as plus d’amour en stock, c’est ça ? » que j’ai dit. Djibril, il dit qu’il faut faire attention avec l’amour, il dit qu’il faut en avoir plein en stock, qu’il faut faire comme ceux qui gardent plein à manger dans les caves au cas où c’est la guerre ou la fin du monde même si le problème quand on y pense, c’est que l’amour, ça se trouve pas dans les magasins et que quand y’en a plus, y’en a plus pour toujours et après t’es bien niqué. C’est ça qui s’est passé, ma mère elle avait plus d’amour en stock pour moi. J’ai attendu qu’elle me réponde, mais, macache, elle a rien dit. Elle est restée sans bouger et puis tout à coup elle m’a attrapé par le col de mon t-shirt, m’a tiré et m’a écrasé la tête sur son ventre en me serrant très fort.

 Une nuit, elle est entrée dans ma chambre. Elle croyait que j’étais endormi, alors que non. Faire semblant de dormir, je sais faire aussi, je sais faire semblant de tout, parce que je suis Zarma, moi. Avec un Z comme Zorro. Ma mère elle s’est approchée de moi et elle a fait un truc bizarre. Elle a mis son nez dans mon cou et elle restée longtemps comme ça à me sentir, j’ai eu tellement peur que j’ai pas bougé et j’ai continué à faire semblant de dormir.

 Ca fait bientôt un mois que ma mère elle est retournée au bled, en Algérie. J’ai toujours pas demandé à Leyla pourquoi elle est partie ni quand elle va revenir. Et je demanderai pas, je veux pas savoir, c’est pas la peine. Des fois, la nuit, je rêve de ma mère. C’est toujours le même rêve. On est tous les deux dans la mer et on nage. Dans mon rêve, je sais nager, moi aussi et ma mère nage à côté de moi. J’ai pas la honte de ça et même pas du tout.

 Je vis avec Leyla, maintenant. Ca se passe bien. Elle fait comme si elle était un peu ma mère et moi je dis rien. En fait, je crois qu’on fait semblant tous les deux. Ce matin, en m’emmenant à l’école, Leyla elle m’a dit « Bonne journée, Zarma ». Ca faisait longtemps. C’était bizarre et j’ai eu comme un frisson derrière le dos. On s’est regardé tous les deux et puis Leyla elle m’a fait un grand sourire même si y’avait une larme qui coulait sur sa joue. Elle a essayé, quoi. J’ai trouvé que c’était gentil même si quand c’est elle qui le dit, c’est pas la même chose ; c’est sûr, ça fait pas pareil.

 C’est pas pareil, c’est tout.

 

 

* zarma : étym. De l'arabe (maghrébin) zarma (c'est-à-dire, par exemple, soi-disant)

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 08:00

   

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                                Où serait le mérite, si les héros n'avaient jamais peur ?

Alphonse Daudet - Extrait de Tartarin de Tarascon

 

 

Gordon n’avait pas l’intention de changer quoi que ce soit. Enfin, je crois. À vrai dire, changer ses habitudes n’est pas dans ses habitudes. Cet homme, ce quinquagénaire à la stature imposante, était prêt à faire comme la veille, comme les jours précédents.

Comme avant.

Ce matin, pareil aux autres matins, Gordon s’est levé tôt. Il s’est douché à l’eau froide, rasé de près, sans se couper. Gordon a la main ferme, mais de cette fermeté rassurante, de celle qui ne tremble en aucune circonstance ; une main qui en a serré d’autres, des hostiles, des amicales, des molles, des coriaces, des franches, des fuyantes ; une main - une poigne, devrait-on dire - dont le contact peut vous transmettre une énergie extraordinaire ou vous briser les phalanges.

Ce genre de main, vous voyez.

Non, Gordon n’avait pas prévu de modifier sa façon d’être ou de faire. Aujourd’hui, comme à l’accoutumée, il finissait de se préparer pour partir au bureau et assumer avec le même professionnalisme, la même rigueur, ses responsabilités de directeur financier d’une des plus grandes entreprises d’aéronautique du monde.   

Et puis, subrepticement, tandis qu’il s’habillait (avec sobriété et méticulosité), il a ressenti une langueur. Une fatigue. Oh, pas de cette grosse fatigue qui vous tombe brusquement sur le dos et les reins ; non, juste une lassitude inattendue et vaguement ennuyeuse.

Un léger passage à vide.

Alors, face à la penderie, devant la glace où ses doigts épais formaient le nœud d’une cravate qu’il avait choisie avec soin, Gordon a marqué un temps d’arrêt, le geste suspendu, hésitant. Finalement, cette faiblesse qu’il croyait temporaire a duré, en tout cas suffisamment pour l’empêcher de terminer cette fichue boucle. Enfin, un sentiment ambigu est venu jeter le trouble dans l’esprit de Gordon, cet homme que rien ni personne jusqu’alors n’avait jamais pu déstabiliser ou intimider.

Il est resté là, un long moment face à son reflet, perplexe avec sa cravate qui pendait, ridicule, inachevée. Ses lèvres ont laissé échapper à son insu un souffle de dépit, ses épaules, imperceptiblement, se sont affaissées. D’un air absent, presque détaché, il a regardé ses bras, devenus soudain trop lourds, retomber mollement le long de son corps. À nouveau, il a émis un soupir.

C’est à cet instant, je présume, que Gordon a su qu’il n’irait pas travailler.

Il était 6h35 lorsqu’Hélène avait quitté la maison afin d’attraper son vol pour New York où elle devait assister à une conférence sur l’Eau. Elle ne rentrerait pas avant la fin de la semaine. Hélène était en retard et énervée. Elle n’avait pas touché à son café, pris son sac et son manteau à la volée, lui avait jeté un regard fugace et envoyé un baiser lointain avant de s’en aller. Gordon aurait sans doute aimé que son épouse prenne le temps de le regarder, qu’elle s’approche de lui et l’embrasse, l’embrasse pour de bon.

Mais voilà, ce matin elle était pressée.

Par chance, dans sa hâte, Hélène ne s’était rendu compte de rien ; en tout cas, c’est ce que Gordon avait pensé en son for intérieur même si, à la réflexion, il n’en était plus certain. Et si elle avait des soupçons ? Hélène est une femme intelligente, dynamique, parfois drôle, un brin vaniteuse  – c’est une française ! - et qui, à l’instar de beaucoup de femmes a un talent redoutable pour choisir les bons moments. Alors, peut-être, oui, se doute-t-elle de quelque chose.

Peu importe, après tout. Tôt ou tard, il faudra bien qu’elle apprenne la vérité…

Gordon s’est changé. Il a enfilé un vieux jean délavé et un pull col cheminée gris anthracite. Sur son téléphone portable, il a pianoté un message à Emily, son assistante et secrétaire personnelle, la même depuis quatre ans : « Absent aujourd’hui ». Les doigts sur les touches, il a marqué une longue pause avant d’ajouter : « Souffrant ».

Il n’a pu s’empêcher d’esquisser un sourire, un sourire indéfinissable. Personne ne le croirait, évidemment. Gordon n’est quasiment jamais malade ; à peine une faible toux, un rhume bénin de temps en temps. Dans l’entreprise, c’en est même devenu un sujet de discussion notamment de la part de son patron Jeffrey qui ne cesse de le taquiner. « Man, you are a fucking machine ! » lui lance-t-il à chaque fois en lui donnant une bourrade dans le dos. Gordon ne s’est jamais senti flatté ou offusqué de cette remarque, tout juste si cela l’amusait. D’un autre côté, c’est vrai que Gordon est un type robuste, constant, fiable, prêt à vous défendre, à se battre à vos côtés. Aux États-Unis, Gordon est ce qu’on appelle un « stand-up guy ».

Mais, n’est-ce pas là ce que tout le monde a toujours attendu de lui ?

Ses parents, pour commencer. Le jour de sa naissance, son père, un homme solide et intègre avait révélé à son épouse d’une voix qui trahissait une émotion particulière, qu’à la seconde où il avait posé les yeux sur ce nourrisson, il avait été frappé par la force magnétique rare qui émanait de ce petit corps, cette boule de chair rose qui était venue au monde sans un cri. Et, dans un élan inexplicable, il avait alors soulevé son fils, l’avait brandi bien haut. Les yeux brillants, son père avait eu la sensation - la conviction, plutôt - de tenir un être étincelant ; étincelant au sens premier du terme.

C’est ainsi que, dès le début, de grandes, de folles espérances avaient été placées en Gordon, cet enfant pas tout à fait comme les autres. En retour, du bambin qu’il fut à l’homme d’âge mûr qu’il est, Gordon n’a jamais déçu. « Failure is not an option » devise familiale et – singulière coïncidence - règle d’or de sa compagnie. Et Gordon n’a jamais failli. Avec une apparente facilité (bien qu’il n’ait jamais été considéré comme surdoué ou même précoce), auréolé de cette aura presque surnaturelle - « une lumière divine » disait sa mère - il a dépassé tous les obstacles, franchi un à un les échelons de la réussite sociale et professionnelle.

Ensuite, il y eut Layla, sa sœur de treize ans sa cadette. Je ne saurais expliquer avec exactitude les liens qui unissent Layla à Gordon. Durant toute son enfance et son adolescence, Layla a éprouvé à l’égard de son frère une véritable fascination, pure et inconditionnelle, mais aussi quelque chose qui s’apparentait à une retenue émotive tant elle était impressionnée par la prestance de son aîné. Gordon, lui, ressentait pour elle une tendresse profonde, sincère et bienveillante, bien qu’il demeurât réservé, presque prudent dans ses démonstrations.

Tout comme ses parents, Layla a très vite compris que son frère se distinguait des autres, qu’il était à part. Qu’il « irradiait » pour reprendre les propos de son père. Toujours ce charisme qu’il dégageait dans sa manière de se mouvoir, de vous parler, de vous regarder. Tout en lui inspirait maîtrise, sang froid et surtout une impression d’invincibilité. Passionnée de Science Fiction, c’est bien Layla qui, vers l’âge de neuf ans, avait surnommé son frère Flash Gordon (1).

Aujourd’hui, Layla a trente-huit ans. Mariée, mère de deux enfants, elle est une femme de caractère qui occupe un poste respectable dans un hôpital renommé de Philadelphie ; et bien qu’avec les années, l’expérience de la vie, son admiration pour son grand frère se soit muée en un sentiment plus raisonnable, bien qu’elle ait cessé de l’appeler « Flash Gordon » depuis très longtemps, il lui arrive encore face à lui d’être à nouveau cette fillette et de ressentir ce pouvoir d’attraction candide, cette attirance enfantine et intimidante que l’on éprouve devant ceux qui sont hors du commun.

Pour Hélène, sa « Frenchie femme » comme elle se plait à se définir, Gordon est la perle rare, le « mari idéal » par excellence ; celui dont la plupart des femmes rêve tout bas ; le parfait équilibre entre force et délicatesse, présence et discrétion, ce genre d’homme qui sécurise et sur qui on peut compter. Les deux seuls reproches qu’elle pourrait lui faire seraient d’être parfois lointain, presque secret et de ne pas retenir les mots en français qu’elle essaie de lui inculquer (Gordon se gardant bien, lui, de critiquer l’anglais médiocre pratiqué – volontairement, selon lui - par son épouse).  

Il était environ 8h10 lorsque Gordon sortit. Dehors, le vent d’automne était un peu frais, mais la température restait agréable. Quand le temps n’est pas à la pluie, Gordon prend toujours son thé en terrasse, le même thé aromatisé caramel sur la même terrasse du White Dog Café à l’angle de Samson Street. C’est précisément ce qu’il a fait, ce matin.

Les mêmes habitudes, toujours, comme si rien n’avait changé…

En prenant de longues gorgées brûlantes, il a regardé les passants arpenter en vitesse les trottoirs de sa rue, Samson Street, où il vit avec Hélène. Lorsqu’ils avaient emménagé dans le quartier, il y a bientôt dix ans, sa femme lui avait dit qu’une rue qui s’appelait ainsi ne pouvait être que la sienne, qu’elle avait été faite rien que pour lui. Elle avait dit cela en riant même si, sous couvert de plaisanterie, son ton avait quelque chose de bizarre et de solennel. Il n’avait rien répondu, s’était contenté de sourire pour masquer sa gêne. Alors, ce matin, tandis qu’il buvait son thé en terrasse en voyant le monde s’affairer, Gordon s’est peut-être dit qu’habiter dans la « rue de Samson » apparaissait comme une chose cocasse et ironique.

Puis, son téléphone portable s’est mis à vibrer. Un SMS. Gordon n’a pas eu besoin de vérifier puisqu’il savait qui cherchait à le joindre. C’était elle. Depuis hier, elle lui avait déjà laissé deux messages et un texto. Il lui avait promis qu’il la rappellerait le lendemain, lorsqu’Hélène aurait quitté la maison. Son épouse était déjà partie et Gordon ne lui avait toujours pas téléphoné. Alors, forcément, elle s’impatientait, elle s’inquiétait. C’est normal. Après plusieurs minutes, il a quand même fini par jeter un coup d’œil sur l’écran : oui, c’était bien elle.

« Call me » disait le message.

Ce n’est pas qu’il cherchait à la faire souffrir, à gagner du temps ou qu’il voulait réfléchir à la façon dont il allait lui annoncer la nouvelle. Je pense plutôt qu’à cet instant-là, Gordon ne souhaitait qu’une seule chose, une chose toute bête. Apprécier son thé en terrasse, laisser ce petit vent sec lui mordre les joues et prendre son temps. Prendre le Temps, juste ça, rien de plus. 

Gordon avait quitté le White Dog Café depuis une demi-heure. Il ne devait pas être loin de 10h00. Il s’est promené dans Rittenhouse Square, un joli parc situé à l’angle de Walnut Street et Manning Street. Cela faisait plusieurs années qu’il n’était plus venu ici bien que l’endroit ne soit qu’à quelques minutes de son domicile. J’ignore pourquoi il n’y venait plus. Sans doute était-il trop occupé toutes ces années, trop occupé à s’occuper des autres, à faire ce qui est juste, ce qui est bien. À faire le Bien. Pourquoi a-t-il décidé d’y aller, ce jour-ci ? Une envie spontanée, je suppose, à moins que ce ne soit autre chose. Pourtant, c’est bel et bien lui, ce brave Gordon, qui a marché dans ce parc ravissant qu’il avait presque oublié. Il a marché, d’un pas lent, en longeant les fontaines asséchées et les statues de chèvres chevauchées par un petit garçon sous le regard attendri de sa mère.    

En passant devant un banc de couleur verte, tout à coup, Gordon s’est arrêté. Devant le banc, un écriteau indiquait : « fresh painting ». Les sourcils froncés, il est resté immobile, légèrement désorienté, spectateur surpris de son propre comportement comme s’il n’avait pas envisagé de stopper comme ça, subitement, face à ce banc en bois fraîchement repeint ; tout comme il n’avait pas imaginé qu’il serait incapable de terminer son nœud de cravate, ni prévu qu’il ne se rendrait pas à son travail. D’ordinaire, de son heure de réveil à son heure de coucher en passant par son agenda jusqu’aux stickers apposés sur ses dossiers classés par ordre alphabétique, tout est si organisé, planifié, « under control » comme il le répète mécaniquement lors de ses réunions avec ses supérieurs, ses clients, ses partenaires.

Pourtant, ce qu’il a fait juste après est totalement saugrenu, loufoque pour ne pas dire stupide de la part d’un homme de sa trempe, mais c’est la pure et simple vérité. Il s’est rapproché du banc et ignorant la consigne, il a posé son pouce sur un des coins, une des extrémités du dossier et pressé son doigt pendant plusieurs secondes. Lorsqu’enfin il l’a retiré, on pouvait y voir son empreinte laissée sur la peinture. Ensuite, il a regardé, puis tâté son pouce tout vert et tout collant, un sourire énigmatique sur les lèvres.

Avant de poursuivre sa promenade…

Un peu avant midi, Hélène lui a passé un rapide coup de fil pour lui dire qu’elle était bien arrivée, mais n’avait pas pu l’appeler plus tôt, qu’elle avait été « malade like a dog » dans l’avion « because of the turbulences », que les douaniers étaient « very moches », qu’il faisait un « weather de merde », mais que, Dieu merci, la chambre d’hôtel était « really chouette ». Ah aussi, qu’elle s’excusait d’être partie de mauvaise humeur et qu’à son retour elle saurait se faire pardonner. En disant cela (en forçant légèrement sur son accent français, soupçonna-t-il) elle a éclaté de rire comme une adolescente. Gordon, qui la connait bien, l’imaginait avec cet air espiègle qu’elle arbore, hélas, trop rarement. Quelques minutes plus tard, des collègues de travail et Jeffrey, le « big boss » ont également téléphoné pour prendre de ses nouvelles et s’assurer qu’il serait bien de retour demain ; ce que Gordon a confirmé non sans marquer une infime hésitation que personne n’a semblé remarquer. 

Gordon a continué de marcher dans les rues de Philadelphie sans autre but que celui de flâner, de se laisser guider par ses pas et - fait rarissime - s’abandonner à la rêverie. Rêver. La nuit dernière, justement, il a fait un rêve. Son souvenir est très vague, mais il s’est rappelé qu’il se trouvait dans une pièce vide et immaculée, assis face à un individu plutôt jeune, dans la vingtaine, à la peau aussi blanche que les murs de la pièce dans laquelle tous deux se trouvaient. Les contours du visage de l’inconnu étaient assez flous et bien que Gordon fût incapable de l’identifier, il était néanmoins sûr que ce jeune homme était son fils. Comment pouvait-il le savoir, je ne saurais répondre, car, une fois encore, il ne put clairement distinguer les traits de sa figure et aucune parole ne fut échangée entre eux (ou s’il y eut une quelconque conversation, il ne s’en souvenait plus). Mais, il s’agissait bien de son fils, Gordon en avait la certitude. Peut-être que ceci vous semble assez commun, après tout. Il n’est pas rare de rêver de ses enfants. Pour ma part, je trouve que ce songe-là n’a rien de banal, car, voyez-vous, Gordon n’a pas d’enfant.  

Lorsqu’il fut de retour à son appartement, il était plus de 2h de l’après-midi. L’heure de déjeuner était déjà bien entamée, voire dépassée, mais pour cet homme de principes, intransigeant sur les fondamentaux comme les heures de repas, cela n’avait guère plus d’importance. Et puis, Gordon n’avait pas très faim. En fait, depuis plusieurs minutes, il avait l’estomac contracté. Il n’eut pas à chercher bien loin ni à se trouver des excuses sur ce qui provoquait cette anxiété, cette appréhension qui n’avait cessé de croître, perturbait ses gestes méthodiques, ébranlait ses pensées, bouleversait ses sacro-saintes habitudes.

Il savait déjà cela, il le savait mieux que quiconque.

Gordon s’est saisi de son téléphone. Il fallait l’appeler sans tarder, tout de suite, parce qu’il ne pouvait plus la faire attendre comme ça, c’était trop pénible, trop dur, insupportable. Gordon a poussé un soupir, long, probablement le plus long soupir de sa vie. Il a soupiré non pas pour tenter d’évacuer le poids qui l’oppressait - car ce genre de poids là, personne, pas même lui, ne peut s’en défaire aussi facilement - mais plutôt pour admettre, accepter. Enfin, j’imagine.

Ce soupir là, résigné, presque vaincu, il se l’est destiné à lui seul comme un aveu ; l’aveu de sa vulnérabilité insoupçonnée, lui qui, inconsciemment ou implicitement, avait fini par se croire épargné, préservé. Protégé, en somme.

Naturellement, il ne l’est pas. Pas plus lui qu’un autre, que vous ou moi. Nul n’est à l’abri, les forts pas davantage que les faibles. Tous les Samson ont leur Dalila, tous les Achille leur talon ; et un jour ou l’autre, tous les Superman du monde font face à leur kryptonite.

La kryptonite de Gordon est une tumeur au pancréas, une tache sombre et large comme une pièce de vingt-cinq cents. 

- Bonjour Layla

Lorsque sa sœur a pris la parole, elle n’a pu contenir un léger tremblement. Il y avait de la colère dans sa voix, oui de la colère, mais pas seulement.

- Dis-moi tout, a-t-elle demandé.

Alors, il lui a tout dit, absolument tout. La vérité nue, froide et injuste comme elle peut l’être quelquefois. Parce que Gordon dit toujours la vérité, il ne cache rien. Je ne peux l’affirmer, mais je pense que cet homme-là n’a jamais menti de sa vie. Oui, il lui a tout raconté, mais sans insister non plus. S’il n’est pas entré dans les détails techniques, c’était surtout pour éviter de dire des choses inutiles, des informations que sa sœur connaissait puisque Layla travaille dans le milieu médical. Néanmoins, même si elle savait tout ça, elle lui a posé plein de questions, des questions dont elle devait connaitre les réponses. Mais, elle les a posées quand même, allant jusqu’à les répéter comme si à chaque fois elle s’attendait à entendre autre chose, une autre vérité que celle que son frère lui avait livrée. Elle lui en aurait presque voulu de ne pas lui mentir.

Lorsqu’enfin il eut fini de parler, quand il eut terminé de répondre à ses interrogations, il y a eu une brusque pause au bout du fil, ce silence si difficile à briser alors que c’est ce qu’il faut faire. Gordon a essayé. D’un ton qui se voulait enjoué, il a demandé après ses deux neveux, mais Layla s’est emportée :

- Tu vas te battre, ok !

Mais, cela n’avait rien d’un ordre, pas même d’une requête. Plutôt une supplication. Une prière.

L’occasion était belle pour Gordon, trop belle, unique. Pour la première fois de son existence, il avait la possibilité d’inverser les rôles. Il était prêt depuis si longtemps, prêt à se confier, à se livrer. À parler, enfin. De ce soudain vide intérieur, de ces choses qui lui paraissent dérisoires désormais, du doute et de la peur, de la tentation de lâcher prise, d’abandonner cette armure au poids monumental, de son corps tout entier qui lui désobéit, de ce grain de sable dans les rouages de cette « fucking machine » ; de ces conneries de lumière magique, de cette envie de tout foutre en l’air, de ne plus obéir à tous ces codes imbéciles qui régissent et avilissent ; avouer qu’il aurait préféré qu’Hélène pose ses lèvres sur les siennes avant de s’envoler pour New York, que son thé au White Dog avait une saveur différente des autres jours, qu’il a rêvé d’un fils, que sur Samson Street les gens marchent trop vite, et qu’enfin, dans une allée du Rittenhouse Square, un banc porte désormais son empreinte.

Gordon avait tant et tant à dire. Mais, avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, la voix de Layla s’était étranglée dans un rire forcé, amer et sa sœur a répété :

- Tu vas te battre, pas vrai ? Tu es… Tu es Flash Gordon, n’oublie pas ça !

Des années qu’elle ne l’avait plus appelé ainsi. Une éternité. Gordon sentit une douleur vive déferler dans sa poitrine et sa gorge se nouer. Ses jambes et son cœur fléchirent. Le passé qui venait de surgir à l’improviste l’avait pris au dépourvu ; et là, au bout du fil, il y avait une gamine de neuf ans, une enfant terrifiée qui ne demandait qu’à croire à une autre histoire, un autre dénouement.

Gordon se mordit les lèvres pour empêcher les larmes de lui monter aux yeux. Il n’y parvint pas tout à fait. Alors, il rendossa son costume et son masque, reprit sa fonction initiale, sa place originelle. Tant pis pour lui et ses états d’âme, son tour était passé. Il devait maintenant penser à Layla, la rassurer, la secourir. C’est ce qu’il fit. Oui, bien sûr qu’il se battrait et, bien sûr qu’il vaincrait, évidemment, comme à chaque fois, il ne pouvait en être autrement.

Parce qu’il était Flash Gordon.

Un super-héros.

Et quoiqu’il arrive, les super-héros gagnent toujours à la fin…

 


(1)    super-héros crée dans les années 30 et qui fit l’âge d’or des comics.

 

 

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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 22:12

 

« Je ne peux pas effacer

Le garçon juste avant moi

Il faudra diviser

Certains sentiments par trois »

 

Vincent Delerm – chanson « Marine »

 

 

 

 

7h33.

 Je suis à « l’Eldorado », ce bistrot, rue du Petit Pont. J’attends Cali.

Je commande mon troisième café. « Serré » que je précise à nouveau à la serveuse, la trentaine fatiguée et sourire en congés. L’humeur parisienne. La jeune femme arrive enfin, dépose une tasse trop pleine, marmonne, glisse la note, repart sans même me regarder.

 Toute cette indifférence, quand même, c’est effrayant.

 Comme toujours, je suis en avance. Je patiente en dissimulant mal ma nervosité. La cuillère que je tourne provoque un mini cyclone dans mon expresso. Je me doute bien de ce qui m’attend. Si Cali m’a donné rendez-vous si tôt, cela ne présage rien de bon. Le moment est venu pour elle de se passer de moi et de repartir de l’avant.

 Mais je suis prêt. Mensonge. Je suis tout sauf prêt.

 Je m’y connais bien en dénouements. J’ai même un petit don. S’il existait un genre de César du « meilleur devineur de fin », je décrocherais la statuette, haut la main. Au cinéma, par exemple, dès les premières minutes de projection, je sais déjà comment ça va se terminer. C’est emmerdant, ça me gâche le film à chaque fois. Idem pour les romans. Malgré les efforts et toute l’habileté de l’auteur, je devine à l’avance la chute. Il m’arrive de me tromper, mais c’est rare. Du coup, j’ai laissé tomber la lecture et j’ai rendu ma carte UGC.     

 Avec Cali, c’était pareil. Dès le commencement, il y a bientôt six mois, je savais que notre histoire n’irait pas à son terme, mais j’y suis allé quand même parce que c’était Cali, le genre de fille pour qui vous êtes capable d’assister à une conférence sur les éoliennes, de faire des barres asymétriques ou d’entrer dans un magasin de bougies. Oui, je savais que ça ne durerait pas, je l’ai toujours su. Une fois son cœur remis sur pied et de nouveau prêt à l’emploi, elle me quitterait. J’ignorais seulement le jour et l’heure.

 Voilà : c’est aujourd’hui et maintenant.

 Je le pressentais de toute manière. Récemment, j’ai perçu un changement chez elle, léger certes, mais indéniable : Cali va mieux. Je ne peux pas l’expliquer, mais quelque chose dans son regard est venu diluer sa mélancolie.  

 Je suis heureux pour elle. Quant à moi…

 Dans le bistrot, pas grand monde. Derrière son bar, le patron, petit bonhomme trapu, discute au téléphone en lissant sa moustache à la Landru. Accoudé au comptoir, il y a un type tout maigre aux cernes mauves et à la chevelure hirsute et décolorée qui le fait ressembler à Iggy Pop. Un habitué, à priori. Il dilue son RSA dans son Ricard en expliquant de sa voix forte à un autre pilier de comptoir - un gars assez téméraire pour porter un pull jacquard – que « la France part en couille et que bientôt, c’est sûr, la Marseillaise sera chantée en arabe ». Un homme, quadra grisonnant, costard-cravate, le teint aussi halé qu’artificiel, pianote sur son Blackberry alors que son autre main plonge un croissant rabougri dans un grand crème. Assise seule à une table, la vingtaine étudiante et les yeux cerclés, rêvasse en se rongeant la peau des doigts tandis qu’à sa gauche, dans un coin opposé, un adolescent en déficit de courage et en excédent d’acné fait semblant de bouquiner en la cherchant du regard.

 J’aime les bars, les cafés, ces lieux où on ne passe pas seulement pour boire ou se protéger de la pluie, ces endroits où, pendant une minute, une heure ou plus, des vies flambant neuves, entaillées, cabossées viennent toutes abriter leurs singularités, dégourdir leurs songes, éponger leurs peines. J’aime ces coffres-forts géants qui regorgent souvent de trésors ordinaires ; ces confessionnaux entachés de secrets et de confidences ; ces scènes de théâtres où des acteurs du quotidien, inconscients de leur talent, déclament des tirades improvisées et géniales, badigeonnant de leur verve colorée la grisaille des matins d’hiver. Mais, je les aime surtout parce qu’à l’intérieur, il reste encore des fragments d’authenticité, cette authenticité aujourd’hui fardée et travestie sous des habits de convenance et de représentation. La sincérité ne vit pas dans les rues, les bureaux ou les supermarchés ; pas même dans les lieux de culte ou nos foyers. Plus que jamais, l’apparence est reine et le monde un gigantesque bal costumé. Le peu de vérité humaine qu’il reste, on ne la trouve plus que dans quelques bistrots.

 Les cafés ont toujours occupé un rôle majeur dans mon existence. Dès l’enfance, déjà. Très tôt, ma mère a ouvert une petite brasserie dans le 14e arrondissement qui s’appelait le « Trois fois rien », enseigne – et les clients l’ont vite compris - qui convenait aussi bien au prix qu’au contenu du menu. Une affaire peu rentable, mais une idée de génie d’un point de vue conjugal (« J’ai ouvert un café pour voir ton père plus souvent », m’a-t-elle confié des années plus tard). Adolescent, pour donner un coup de main, il m’est arrivé de servir les boissons, de tenir la caisse ou de passer la serpillère sur le sol en damier juste avant la fermeture.

 Longtemps après, apprenti écrivain, j’ai balbutié mes premiers textes dans des cafés parisiens lambda comme les plus renommés – « le Procope » ou « Les deux Magots » - où les vibrations émanant de ces ruches d’anonymes ont toujours fait bourdonner mon inspiration. D’ailleurs, c’est au « Café Chappe », une buvette rue Tardieu, le lendemain de mes vingt-neuf ans, alors que je griffonnais quelques mots sur un coin de table bancale, que j’ai fait la connaissance de Cali. Elle s’est assise face à moi et, avec un certain sans-gêne, elle a dit :


 - T’écris quoi ?

Ce jour-là, je rédigeais une nouvelle de science-fiction. Alors, j’ai levé la tête et lui ai répondu :

- Une nouvelle de science-fiction.

- Ah…Et ça raconte quoi ?

- Une fille très belle amoureuse d’un garçon très laid.

- Ah…Et ça existe, ça ?

- Non. C’est pour ça que c’est de la science-fiction.


 Sa bouche a esquissé un sourire. Sa bouche seulement, pas ses yeux. Un jour ma mère m’a dit que lorsque les yeux ne sourient pas, ça signifie que le temps n’a pas bien travaillé, ou pire, qu’il a échoué. « La tristesse, m’a-t-elle avoué, si tu parviens à la couvrir de ta voix, à la masquer sous ton rire, alors elle ira se loger là où elle ne peut être dissimulée, là où tous tes efforts pour la cacher resteront vains. Dans tes yeux ». La tristesse de Cali, elle, avait trouvé refuge à l’intérieur de ces deux résidences secondaires, ces prunelles d’un bleu gris impénétrable et ne semblait pas disposée à quitter les lieux. Alors, j’ai fait celui qui ne voulait rien savoir et j’ai pris ce sourire de fortune comme on accepte une erreur de la banque en votre faveur.

 A Montmartre, le 18 mai 2006, lendemain de notre rencontre, Cali me donnait un baiser « Place Dalida » non loin du buste statufié de l’artiste. Je n’ai rien contre cette chanteuse et ne suis pas non plus quelqu’un de superstitieux. Il n’empêche que j’ai un peu tiqué de m’être laissé embrasser près de celle dont tous les époux sans exception ont fini par mettre fins à leurs jours.

 

7h47.

 La serveuse fait toujours la grève du sourire. Iggy Pop et son pote soiffard déblatèrent sur le rachat du Paris Saint Germain par le Qatar, sur DSK et l’affaire du Sofitel (« A la différence de l'homme, le lézard est prêt à sacrifier sa queue pour sauver sa vie » philosophe Iggy). Entre deux levées de coude, les blagues douteuses et les poignées de cacahouètes qu’ils enfournent, les deux joyeux drilles s’échangent bruyamment rires lipides et bourrades dans le dos. Agacé, le patron tente parfois de les raisonner en leur demandant de mettre la pédale douce côté boissons. « L’alcool ne résout pas tout, les gars » dit-il, le sourire crispé. « Pas faux, Étienne, ça résout que dalle, fait le « Pull à carreaux ». Mais on a essayé avec l’eau et le lait, ça marche pas mieux ! ». Hilarité du duo. Le businessman est déjà parti, la jeune étudiante est toujours perdue dans ses pensées et le gamin boutonneux n’a pas tourné la moindre page de son livre.

 Entre temps, d’autres personnes sont arrivées. Poussant un petit chariot plein de fatras de linges et d’objets en tous genres, une vieille dame, chevelure grise en bataille, débraillée et à la démarche brinquebalante est accueillie par le patron d’un tonitruant « Salut la Raymonde ! ». Sans lui prêter attention, la clocharde grommèle un « Oh toi, ta gueule » - ce qui fait beaucoup rire le gérant et les clients - avant d’aller s’installer au fond de la salle. Il y a également, excentré vers la gauche, un type qui doit avoir dans les trente-cinq, quarante ans, guère plus. Assis, seul face à sa tasse, il fixe sans ciller ce qui semble être une photographie posée à plat devant lui, tandis que de son index, il effleure le contour du cliché. Comme s’il avait soudain senti ma présence, il lève la tête vers moi. L’espace d’une seconde, nos yeux se croisent, une seule seconde, mais ça me suffit pour comprendre que cet homme-là vient de tout perdre. « Et maintenant, je fais quoi ? » semble me questionner son regard embué. Honteux d’avoir été témoin de sa détresse, je ne trouve rien de mieux que de baisser les yeux et de commander un autre café.

 

7h51.

 Je viens de recevoir un SMS de mon père. Il me remercie pour le déjeuner de la semaine dernière. C’était chouette, c’est vrai. C’est drôle, depuis que ma mère et lui se sont séparés, il y a un an, on s’entend beaucoup mieux, lui et moi. Ils n’ont pas voulu divorcer (« On s’aime trop pour ça » m’ont-ils dit en chœur). Je ne sais pas trop ce que ça change au final. Bien qu’ils ne soient plus ensemble, ils s’appellent presque tous les jours. En fait, mise à part leur séparation, il n’y a aucune différence. C’est bizarre, mais je ne dis rien. Je ne suis ni intrusif ni curieux, sans doute un peu lâche aussi. Quand je ne suis pas certain d’aimer les réponses, j’évite de poser les questions.

 Le « Trois fois rien » a finalement été mise en vente en juillet dernier. Avant de prendre cette décision, mes parents – « deux intermittents de la vie » comme ils aiment se qualifier - ont tenu à m’en parler, car ils savent les souvenirs qui me lient à cet endroit. Est-ce pour cela qu’ils ont toujours refusé les propositions d’achat, je l’ignore. Mon père n’a aucun sens commercial, mais devant moi, il joue toujours les traders. « La négociation, fiston, c’est comme un string. Si tu tires trop sur la ficelle, tu l'as dans le cul. ». Bon, mon père n’est pas le plus grand gourmet de la langue française, mais l’or qu’il a dans le cœur, ce n’est pas du plaqué.

 Ma mère, elle, a un esprit plus subtil, manie le verbe avec à-propos et même une certaine causticité qu’elle m’a transmise sans que je sache si je dois m’en réjouir ou le déplorer. Sous ses allures surannées d’héroïne de Jane Austen, elle est plutôt Rock’n’roll. D’ailleurs, c’est une inconditionnelle de Pattie Smith et des Stones. À chaque fois que je lui demande quel est le meilleur album de la bande à Jagger, elle est toujours ennuyée (« Hier, c’était Beggars Banquet, me répond-elle avec sérieux, aujourd’hui, c’est Exile on the Main Street. Mais si tu me poses la question demain, je te répondrai surement Aftermath »).  

 Une vraie rebelle dans l’âme, ma mère, même si avec les années, sa révolte a laissé place à une forme d’ironie lasse et tendre. Mon histoire avec Cali, je n’en ai parlé qu’à elle. Je lui ai fait part de mes craintes et de mon attachement pour cette fille mystérieuse aux yeux tristes.


 - Elle t’aime ?

- Elle m’aime bien, je crois.

- Ah…

- C’est juste pour un temps, le temps de.

- Le temps de quoi ?

- Je ne sais pas. Le temps de la convalescence, sans doute...

- Elle est malade ?

- Non, mais elle souffre.

- De quoi souffre-t-elle ?

- Je ne sais pas trop. Elle souffre, c’est tout.

- Tu ne lui as pas posé la question ?

- Non.

- Tu ne veux pas savoir ?

- Si…Enfin, non. Et puis, je n’ai pas besoin de savoir, je le vois, c’est déjà bien assez.

- Va savoir, peut-être qu’avec le temps…

- Non m’man. Pas de « peut-être », ni de miracles ou quoi que ce soit d’autre. Elle et moi, ça ne marchera pas, ça ne peut pas.

- Et pourquoi donc, monsieur le défaitiste ?

- Parce qu’elle est de passage, en transit et moi …

- Toi ?...

Silence embarrassé. Boule dans la gorge et un peu de mal à déglutir.

- Moi…moi je suis une sorte d’attelle, tu comprends, un trait d’union en attendant...

- En attendant quoi ?

- Bah, celui qui lui faut, celui dont elle tombera amoureuse. Le bon, quoi.

Ma mère a croisé les bras et froncé les sourcils, pensive. Pendant quelques secondes, elle a semblé ailleurs comme si elle fouillait dans ses souvenirs. Puis soudain, elle s’est exclamée :

- Je ne suis pas d’accord ! Tout arrive et les miracles aussi ! C’est rare, rarissime, c’est sûr. Mais ça existe. Je peux même t’en citer un de miracle, un truc incroyable.

- David Douillet ministre des Sports ?

Elle a rit.

- Non, non, ça c’est une plaisanterie.

- Alors, quoi ?

Ma mère m’a décoché sa plus belle ride, son sourire qui fait remonter toutes les pendules du monde :

- Keith Richards, mon fils, fit-elle en caressant ma joue. Keith Richards est toujours en vie.


 Touché, maman. C’est un fichu miracle, ça.

 

7h57

 La tête plongée à l’intérieur des sacs éventrés de son caddie, la clocharde – Raymonde – farfouille en ruminant un florilège ahurissant de grossièretés. Dépité, le patron du café hoche la tête tout en essuyant ses verres. L’homme à la photo a disparu. En revanche, la jeune étudiante est toujours là, tout comme l’adolescent qui, le portable collé à son oreille entretient une conversation – probablement fictive - d’une voix exagérément forte.

 Je jette un coup d’œil à ma montre : Cali ne devrait plus tarder.

 Cali. Je ne sais pas grand-chose d’elle. Presque rien, en fait. Juste qu’elle a vingt-sept ans, que son signe zodiacal est vierge (« ascendant coquine » précise-t-elle à chaque fois en ponctuant d’un clin d’œil), qu’elle travaille à son compte comme graphiste et vit dans un studio rue Gabrielle dans le 18ème, pas très loin du jardin des Arènes de Montmartre où on se balade souvent. C’est une droguée de cet arrondissement qu’elle connait comme sa poche. La semaine dernière, pour la première fois, elle m’a fait visiter dans ses moindres recoins le quartier des Abbesses - son préféré - avec ses magasins art déco, ses fleuristes et ses boutiques de gadgets. Du vintage, de l’insolite, du kitsch. Bref, du bobo. Il n’y a rien de péjoratif dans mon propos, car, hormis la mode vestimentaire - sympathiquement rétrograde - mon univers artistique et mon comportement lunaire s’accordent plutôt bien avec cette mouvance.

 Cali. Cette fille est insaisissable. Le plus souvent, elle se trouve à la périphérie de deux émotions indéterminées, à mi-chemin entre deux sentiments troubles. Je ne crois pas que ce flou soit la conséquence d’une crainte ou je ne sais quelle indécision de sa part, pas même d’une volonté farouche ou le privilège luxueux de ne jamais vouloir choisir. À vrai dire, je n’en ai aucune idée, vraiment. Parfois, j’ai l’impression qu’elle ne le sait pas elle-même et surtout qu’elle s’en fiche comme si finalement, tout ceci n’avait que peu d’importance. Entre le son et le silence, entre l’aurore et le crépuscule, voilà comment est Cali. Mais, derrière cette personnalité complexe, une seule chose se rappelle à moi et à son insu avec une douloureuse évidence : cette fêlure irréversible gravée en filigrane dans son regard bleu-gris, cette tristesse issue d’un passé qui m’est inconnu, une histoire dont je suis définitivement étranger. 

 Mon seul sujet de désaccord voire même d’opposition avec Cali, celui pour lequel je refuse de me laisser faire, c’est l’Écologie. Les dramaturges Hulot, Joly, Yann Arthus-Bertrand et consorts, sont bien gentils et peut-être de bonne foi, mais leur sermon moralisateur m’agace. Les « Verts » sont les nouveaux ayatollahs du XXIe siècle. À l’instar des anciens fumeurs qui, auréolés d’une soudaine virginité, viennent chasser les amoureux de la nicotine jusque dans les terrasses des restaurants, ces prophètes de l’optimisation naturelle n’en finissent plus de nous culpabiliser pour avoir laissé notre robinet s’égoutter, s’être endormi la télé allumée, utilisé la voiture plus que de raison ou oublié de sélectionner les programmes « éco » de notre machine à laver.

 L’Écologie et ses représentants m’ennuient au sens propre comme au figuré. J’attache autant d’intérêt au « compost » qu’à une épreuve de bobsleigh. Quant à leurs leaders politiques - « Europe Écologie » en tête - tous me font l’effet d’une sévère gastro-entérite. D’ailleurs, pour un parti qui cherche à recycler les déchets organiques, je ne comprends pas que personne ne se soit encore penché sur les cas Cécile Duflot et Noel Mamère.

 Mis à part ce différend, en presque six mois, Cali et moi, on ne s’est jamais vraiment disputés. Pas de mots blessants, de crise d’hystérie ou de scène de jalousie. J’ignore si c’est une bonne chose ou non, je constate, c’est tout. D’un côté, je ne suis pas une personne très susceptible, il en faut beaucoup pour me froisser. Enfin, en ce qui me concerne, le risque de faire de la peine à Cali était quasiment nul puisque dès le début, « on » s’était déjà chargé de lui mettre le cœur en pièces.

 Dans le café, l’habituel va-et-vient des clients se poursuit. C’est le moment d’affluence, les bruits s’intensifient grâce notamment à notre couple d’ivrognes qui, plus que jamais, continue de mettre l’ambiance. Le visage en sueur, Iggy porte un énième toast anisé aux États-Unis (« Ils ont Steve Jobs, nous Paul Emploi » glousse t-il), à Franck Ribery (« le Ben Laden de la grammaire » renchérit son pote) et à la bibine. Se cramponnant au comptoir, il prétend d’une voix de moins en moins assurée que faire la guerre aux spiritueux est une « odieuse et internationale hypocrisie », estimant l’alcool comme bienfaiteur et responsable de la naissance de milliers d’entre nous. Quelques encouragements viennent ponctuer l’argumentaire de notre orateur cuité. Raymonde vient de se lever. L’itinérante reprend son charriot et, dans un grincement métallique, quitte le café non sans tendre un majeur à l’assistance qui applaudit sa sortie.

 En cherchant de la monnaie dans ma veste, mes doigts entrent en contact avec une matière légèrement rugueuse que je reconnais sans peine. Je sors de ma poche mon objet fétiche : un couteau suisse. C’est un couteau à cran spécialement destiné aux bricoleurs, ce que je ne suis ni de près ni de loin. Mais, je le trouve beau mon couteau suisse. Je l’ai acheté, il y a cinq ans, directement chez le fabricant Victorinox, dont la boutique est située au centre de Genève. Je me souviens encore mot pour mot de l’argumentaire du vendeur-androïde helvète :

 Couteau Victorinox « FORESTER » - Modèle avec système de blocage de la lame principale et du tournevis-décapsuleur. Manche d’une longueur de 11 cm, noir avec anneau. 8 Pièces : Une lame de 9 cm et un tournevis-décapsuleur à blocage intérieur, ouvre-boites, tire-bouchon, poinçon, scie, pincettes, cure-dents.

 Ce couteau ne me quitte jamais. D’accord, c’est con, mais je pense que lui et moi, on a des points communs. Depuis que je sors avec Cali, j’ai l’impression d’être, moi aussi, multifonction. Un peu garçon algébrique qui additionne les efforts, multiplie les attentions, divise les soucis ; aussi garçon psychotrope qui soulage, divertit et éloigne le chagrin pour un temps ; ou encore garçon rustine qui dépanne provisoirement avant la venue prochaine du remède définitif.


 Oui, le garçon suisse, c’est moi.


 Je ressens des picotements dans le creux de la main droite. Un signe qui ne trompe pas. Vite, je demande à la serveuse une feuille de papier et un stylo qu’elle me donne sans poser de question et – toujours - sans me regarder. D’une traite et sans lever la tête, j’écris un paragraphe, puis deux, puis trois, puis qua…  


 - T’écris une nouvelle ?

- …

- Allô, Houston ?

- Hmmh ?

- J’ai dit : c’est une nouvelle que t’écris ?

Je lève la tête. Cali... Elle se tient face à moi, coudes sur la table, menton sous sa paume, moue interrogative. A-t-elle déjà été plus belle qu’à cet instant ?

- Euh…Je…Bah…Ouais, une nouvelle, ouais.

- Elle parle de quoi ?

- Oh, pff…toujours pareil, tu sais. Un mec amoureux d’une fille.

- L’histoire standard, quoi.

Il y a de la taquinerie dans son ton. De la taquinerie, et puis autre chose. Je ne sais pas quoi répondre, alors, je dis :

- C’est ça, l’histoire standard.

Le silence qui s’ensuit a des allures d’éternité. Je n’aime pas les silences, je les ai en horreur. Ils sont plus tapageurs, plus calomnieux que tous les mots. Et ce silence-là, je le déteste plus que les autres parce qu’il porte en lui le poids de mes larmes contenues.

- Et ça se termine comment ? Bien ou mal ?

(Cesse de me questionner, je t’en prie. Je n’ai plus envie de parler, c’est trop difficile. Arrête, Cali. Finissons en maintenant, s’il te plait.)

- Je n’en sais rien, je ne... Tu…tu en penses, quoi, toi ?

(Pourquoi, je lui demande ça ? Pauvre imbécile que je suis à tendre le bâton.)

- Oh moi, si tu veux mon avis…

Cali sourit. Ce n’est pas n’importe quel sourire, c’est un sourire double et synchronisé. L’un posé sur sa bouche et l’autre logé juste sous ses paupières.

- … ton histoire, elle ne doit pas finir…

 

 

 

Le 29 mai 2012

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 11:13

 

 

Hein ?... Des choses à ajouter ? J’pense bien qu’oui !

 

J’vais vous dire, moi, comment ça s’est passé, m’sieur l’juge…

 

Bon, déjà j’avoue qu’c’est vrai, le gamin, il l’a dit au docteur d’aller s’faire enculer. Mais bon, c’est pas d’sa faute, vous savez, c’est l’toubib qu’a commencé, alors, c’est sûr qu’après, tout l’monde a perdu sa patience et moi avec. C’est vrai aussi que j’lui ai crevé la joue avec le tire-bouchon même si c’est sûr que c’est pas fait pour ça les tire-bouchons. J’l’avais gagné à la foire aux vins, l’année dernière et c’est un peu mon port’ chance, j’le garde toujours dans ma poche, mais d’habitude, j’crève pas la joue des docteurs avec, ça non !

 

Bon, bah faut quand même que j’commence par l’tout début, sinon vous allez rien comprendre. D’accord, d’accord, j’fais vite m’sieur l’juge, mais faut quand même dire les choses, hein ?

 

Déjà faut savoir qu’il a qu’ça à la bouche, l’môme. « Va t’faire enculer » qui dit toujours. Matin, midi et soir. Alors, c’est sûr qu’des fois, c’est tannant. Quand on est arrivé ici, y’a cinq ans, bah, les gens ils prenaient pas ça bien, même qui gueulaient fort. C’est normal, ça s’fait pas d’parler comme ça aux clients, c’est pas des façons pour bien faire du commerce. Mais, quand j’leur expliquais – au début, j’pouvais pas, ils braillaient trop ! – mais quand j’leur expliquais, alors ils s’calmaient un peu. Ma femme dit toujours qu’dans la vie, faut expliquer les choses, ça évite les problèmes et les malentendants. Elle parle bien ma femme et pourtant elle a pas fait trop d’école. Moi, j’en ai pas fait du tout, ça m’rendait malade, j’étais allergique que rien qu’d’y aller, ça m’fichait des crampes au ballon.

  

En tout cas, c’est pas d’sa faute au gosse que j’leur disais aux clients. C’est dans son mental, pas dans sa bouche. Il est débile, le môme. J’dis pas ça pour être vachard, m’sieur l’juge, mais c’est la vérité. Il est débile, un truc dans son cerveau quand il est né, des nœuds dans la tête qui m’ont dit les docteurs. Des nœuds, non mais j’vous jure, y sortent de ces dingueries les toubibs des fois ! Et puis, faut pas dire « débile », mais… euh… comment qui disent, à la place ? Hein ? Ouais, voilà, attardé qui disent. Attardé, c’est ça. Ça passe mieux, y parait. Ça passe mieux pour qui, d’abord ? Pas pour moi, en tout cas, c’est trop compliqué de s’rappeler et puis j’confonds avec « retardé », c’est pas la même chose, hein. Débile, c’est plus rapide et au moins, tout l’monde comprend. Ce môme-là, il est débile et pis c’est tout.

 

Mais c’est mon gosse, alors ça va.

 

Bon, bon, d’accord, j’fais vite… Alors, vous voyez, l’môme, il balance des « Va t’faire enculer » comme ça, à n’import’ qui, sans savoir c’que ça veut dire. Mais bon, d’puis l’temps, les gars du village, bah, ils se sont habitués et même que les clients, ça les fait marrer maint’ nant. Le mari d’ma sœur, Jeannot, il dit qu’c’est d’ma faute si l’gamin il parle comme ça, il dit qu’il a pas eu la bonne éducation qui faut. De quoi il s’mêle c’t’engrosseur, hein ?

 

Bon, c’est vrai, « Va t’faire enculer », j’le dis des fois. La dernière fois, c’était quand Jeannot il est venu manger à la maison et qu’il a fait exprès d’changer d’chaîne quand j’regardais c’t’émission… vous savez, ce truc sur les femmes qui cherchent de l’amour dans la prairie. Ah ça, les bêcheuses pour trouver des hommes et faire les intéressantes à la télé pas d’problèmes, mais dès qui faut s’salir les pognes pour traire les vaches ou couper la tête des poulets, y’a plus personne ! Vous connaissez c’t’émission, m’sieur l’juge ? Non ? Ah bon…

 

Bon bref, c’est sûr, j’lui ai dis ça à mon beauf et le môme, bah, il a r’tenu. Il est p’têt débile, mais il a d’la souvn’ance, le p’tit. Comme moi ! J’peux m’rappeler des choses d’il y a très longtemps, vous savez, des souv’nirs vieux comme Jérusalem ! C’est l’poisson que j’vends, ça j’en suis sûr, j’en mange tous les jours et ça m’donne une mémoire de singe. En tout cas, j’devrais pas parler comme ça d’vant le p’tit, c’est pas finaud qu’elle m’dit ma femme, mais dans la famille, m’sieur l’juge, les ampoules qu’on a dans nos cal’basses, elles sont pas souvent allumées.

 

D’accord, d’accord j’fais vite, mais faut qu’j’raconte tout sinon on peut pas comprendre toute la vérité des choses. Comme vous savez, mon nom à moi c’est Boulard, David Boulard. J’ai cinquante-sept ans, ça fait cinq ans qu’on vit là avec ma femme et l’gamin, mais ça j’l’ai déjà dit. Tout l’monde nous connait dans l’pat’lin et on connait tout l’monde, ça s’passe gentiment. Avant qu’ma femme elle s’fasse attaquer à la tête, on était tranquilles, les doigts d’pieds en épouvantail. On travaille au marché, sur la « Place des Mimosas », ça fait bientôt trois carats comme on dit chez nous. Moi, j’vends du poisson frais et ma femme, elle vend des abricots, qu’des abricots, c’est tout, mais c’est les meilleurs de toute la ville et p’têt même du monde entier que c’est les chalands qui disent tous ça. Ils viennent de partout pour les acht’er, par cageots entiers et même qu’ça fait rager les Espagnols et les Italiens ! J’ai rien cont’ les étrangers m’sieur l’juge, mais faut dire qui sont pas pareils que nous quand même...

 

Les abricots, c’est ma femme qui les fait pousser dans l’jardin. Elle s’en occupe bien d’ses fruits, vous pouvez m’croire ! Elle y met tout son cœur à l’ouvrage ! On a un grand terrain avec des arbres tout du long, un demi-hectare avec des abricotiers partout. Ma femme, elle doit rajouter quelque chose qui les rend meilleurs qu’les aut’. Elle m’dit qu’non, qui faut juste de l’amour, mais j’y crois pas, moi, à c’te bêtise là, pour sûr qui y’a aut’chose. C’est dans les graines, j’crois, elle doit les faire tremper dans un truc qui donne un goût qu’les aut’, ils ont pas. J’sais pas, en fait. C’est son secret d’fabrication, personne sait c’est quoi, même à moi elle m’le dit pas alors que j’suis son mari et qu’on dort dans l’même pageot. C’est pas normal quand même, mais j’dis trop rien.

 

Non, mais j’ai pas fini, faut pas m’couper comme ça m’sieur l’juge ! J’ai quand même l’droit d’parler, c’est dans la loi, pas vrai ? Bon, j’fais vite, d’accord… Au début, c’était dur de faire not’ trou, on vivait dans une p’tite bicoque qu’on avait fait un crédit d’ssus pour s’la payer. On connaissait personne et même si on boulottait un peu, on avait du mal à joindre tous les bouts. Sans parler du p’tit qu’envoyait tout l’monde s’faire enculer.

 

Oui, oui, pardon m’sieur l’juge, j’le dirais plus…

 

Bah, en tout cas, c’était pas d’la rigolade pour s’faire des relations. Dans l’marché, sur « la Place des Mimosas » – c’est la place la plus fréquentée du coin ! - tout l’monde avait son stand. Il fallait payer cher pour en avoir un, vous imaginez pas combien ! Ça coûtait tous les yeux de la tête ! Nous aut’, on pouvait pas, alors on vendait nos produits à la sauvette comme des miséreux. On a mangé not’ pain noir, vous savez.

 

Après, à la mort de René Laugier, le boucher, la veuve Josy, elle nous a vendu sa place pour une mie d’pain. Une brave femme la Josy et même qu’elle est morte sans nous prév’nir six mois après l’René. C’est là qu’tout a commencé pour nous. Aujourd’hui, on a une aut’ place à nous sur le marché parc’que mettre les poiscailles à côté des abricots, bah c’est pas la bonne stratégie qu’elle pense ma femme. Elle a raison, et même plusieurs fois raison.

 

Le gamin, lui, il va plus à l’école. C’est pas not’ faute parce qu’ici, y’a pas d’école pour les débiles. C’est comme ça. Avec les aut’ gosses, la maitresse, le directeur, il faisait pas d’détails, le p’tit, tout le monde allait s’faire… enfin vous avez compris, hein. Alors, on l’a r’tiré de l’école pour qui vienne travailler avec nous, au marché. Maint’nant, ça s’passe bien mieux, il nous aide, il porte sa pierre à l’édifice comme dit l’curé du village qu’est très gentil avec nous, même si moi j’encaisse pas trop les cur’tons d’habitude.

 

Vous savez, quand il voit un voleur, il crie fort, le p’tit. Son cri, j’vous jure, m’sieur l’juge, c’est comme une arme de guerre, ça vous fait saigner des oreilles ! Sinon, on lui a appris aussi à rendre la monnaie d’la pièce aux clients ou à mettre les produits dans les sacs en plastique. Parfois il s’trompe, mais c’est pas grave, parc’ que nous derrière, on vérifie. Chez les Boulard, on s’serre les coudes, vous savez !

Le gosse, il aime travailler au marché, j’crois. Ca l’rend heureux, alors, nous aussi. Et les clients, ils l’aiment bien. C’est un brave p’tit quand même. Et pis c’est mon gosse, alors ça va.

 

Depuis l’temps que j’vis ici, j’me suis fait des copains. Y’a Marcel et Yvon avec qui j’joue aux cartes le week-end en buvant des coups. Ils ont une bonne descente, ces deux-là ! Et puis y’a aussi Gaspard qu’on appelle « le canonnier ». C’est à cause d’ses pets. Gaspard, il est pas croyable, il peut péter quand il veut, quand il veut, j’vous dis, m’sieur l’juge, c’est comme un don ! Il dit qu’pendant la guerre, ça l’a sauvé la vie. Il nous raconte tout l’temps qu’le soir où les boches ont débarqué chez lui, il s’était caché sous l’plumard et qu’il a tell’ment eu les foies qu’il a gazé sans s’arrêter. Pas des pets bruyants, m’sieur l’juge, nan, des pets masqués, les pires pour les naseaux. Ca schlinguait tell’ment que les schleus, ils ont foutu l’camp sans d’mander le reste. Gaspard, il dit qu’ses pets y vous brûlent les yeux. Des bêtises, pour sûr, mais avec ses amis, Gaspard, il pète jamais et quand il a pas l’choix – bah des fois c’est trop dur de s’ret’nir, on est des humains quand même - il nous prévient comme ça on a l’temps d’se sauver. Marcel, Yvon et Gaspard, c’est mes trois meilleurs amis. Quand ils m’voient avec le gosse et qu’j’rentre chez moi, dans la « Rue des Marronniers » ou au marché, ils crient toujours « Voilà David et Golio ! ». J’comprends pas c’que ça veut dire, mais c’est des braves gars.

 

Non, mais faut arrêter d’m’interrompre comme ça, m’sieur l’juge sinon vous allez pas comprendre toute l’histoire. Oui, mais c’est important, quand même ! Bon, bah, j’continue, alors…

 

C’est avec les abricots magiques d’ma femme qu’on gagnait bien not’ vie. Ma femme, elle dit qu’c’est grâce au Bon Dieu. Hé bah, moi, j’dis qu’c’est grâce à elle, c’est tout. J’sais pas si l’bon Dieu il existe, mais s’il existe, il a quand même mis une sacrée pagaille, vous trouvez pas ?! Quand j’pass’rais la larme à gauche, j’aurais tout plein d’choses à lui dire en face, mais, bon faut pas croire que j’suis pressé d’calancher ! J’en ai encore sous la guibole comme elle dit ma femme. Elle a d’ces expressions des fois ! Elle m’en apprend tous les jours, mais d’puis qu’elle s’est fait attaquer à la tête, elle dit plus rien…  

 

Pour nous, tout allait bien. On manquait d’rien, et on s’faisait des cadeaux aussi. L’année dernière, pour Noël, m’sieur l’juge, on a même acht’é un p’tit chiot pour le gosse, il était content et toute la soirée il a dit au cabot d’aller s’faire enc… Pardon, pardon. Ma femme elle aime pas trop quand il parle comme ça même quand j’lui dis qu’c’est pas sa faute au môme s’il est débile et qu’elle m’répond qu’c’est pas une raison.

 

Ma femme, c’est quand même une drôle de femme, vous savez. C’est pas la plus belle du village, ça non, mais elle parle bien. Et puis elle sent bon. J’sais pas si j’l’ai dit ou pas, mais à force de trifouiller les abricots, bah, ma femme, elle sent pareil. Quand elle m’laisse l’approcher – c’est pas souvent, quand même - j’peux sentir sa peau et ça sent comme le fruit, m’sieur l’juge, c’est bizarre, vous trouvez pas ?! Sur sa bouche, son nez, ses bras et ses mamelles, ça sent comme ça, tout pareil que même le gamin tout débile qu’il est, il sait ça et qu’il appelle sa mère « Maman abricot ». Yvon, mon copain, il dit que j’ai d’la chance d’avoir une femme qui sent bon parc’ que la sienne, la Lucienne, elle sent l’furet mouillé qui m’dit.

 

Vous énervez pas comme ça, m’sieur l’juge, j’ai bientôt fini d’raconter ! Bientôt, j’vous dis ! J’disais quoi moi alors…Ah oui ! Comme j’l’ai raconté, avant qu’ma femme elle s’fasse attaquer à la tête, on vivait comme des coqs sur pattes. Alors, c’est sûr qu’dans l’village, ça f’sait des jaloux. Les aut’ marchands, ils s’en mordaient les doigts d’voir qu’ça marchait pour nous aut’. C’est toujours pareil partout, vous savez. On s’casse les reins à travailler dans l’honnêt’té, mais y’en a toujours qui parlent dans vot’ dos ou qui veulent vot’ malheur. Les baveux, ils disaient qu’dans les abricots, on mettait des choses pas catholiques, vous voyez, des machins qu’on avait pas l’droit d’mettre dedans. N’import’ quoi que j’leur disais, mais ils croyaient pas et ils continuaient d’potiner sur nos têtes. Ma femme, elle dit que l’bouche des gens c’est comme les cris du gamin quand il voie un voleur ou comme les pets de Gaspard. C’est une arme la bouche des gens, m’sieur l’juge. Ma femme, elle dit qu’on peut tuer quelqu’un à coup d’langue.

 

Et puis, c’est arrivé le jour où ma femme elle s’est fait attaquer. C’était en février, j’m’en souviens bien. Y f’sait un froid d’gueux. Une attaque de cerveau qu’ils m’ont dit les toubibs. Encore le cerveau, vous vous rendez compte, m’sieur l’juge ? Dans la famille, on a vraiment pas l’bol avec ça.

 

Au printemps prochain, ça f’ra trois ans qu’elle est comme ça avec des tuyaux dans l’avaloir et des machines tout autour qui font tell’ment d’bruit qu’sa chambre on dirait un vaisseau d’l’espace. Moi, j’voulais pas qu’elle s’fasse soigner ici, j’avais pas confiance, alors j’l’ai envoyé dans la ville, parc’ qu’ils ont du matériel dernier prix comme on dit. C’est mieux pour la soigner. Pour ça, faut r’connaître qu’c’est bien la ville, ça coûte du picaillon, mais faut c’qui faut. Ma femme, j’allais la voir deux fois par s’maine, le mercredi et l’dimanche, pour voir si elle s’réveillait. Au début, j’em’nais pas le p’tit avec moi, j’le f’sais garder par les copains, mais ils le f’saient boire à mon gamin ! Alors, après il partait avec moi et pis, c’est normal, il faut qu’il voie un peu sa mère, quand même. Tous les deux, on reste des après-midis dans la chambre de l’hôpital pendant qu’elle sait même pas qu’on est là. Pendant qu’j’lui raconte les nouvelles du village, l’môme, lui, il passe son temps à caresser le bras d’sa mère ou à lui sentir la main en répétant « Maman abricot, maman abricot, maman abricot ».

 

Maintenant, j’viens plus qu’le dimanche. J’peux pas plus, m’sieur l’juge. Faut bien travailler pour payer les médicaments et aussi les voyages à Paris, c’est quand même pas donné à force et je suis pas riche comme l’autre là, dans l’proverbe que j’me souviens plus. À chaque fois, avant d’venir, j’fais toujours une prière à son Dieu à elle, pour qu’elle s’réveille quand j’arrive. Au début, c’était pour qu’elle m’dise son secret qu’elle met dans les abricots parc’ que faut vous dire qu’depuis qu’elle est à l’hôpital dans sa chambre de l’espace, les abricots que j’vends, bah, ils sont plus comme avant. Les chalands, ils m’le disent qui sont plus pareils, qu’c’est plus l’ même goût. Ils sont dev’nus comme ceux des Espagnols et des Italiens, alors, c’est sûr les affaires, ça marche moins. Mais maint’ nant, m’sieur l’juge, j’m’en fiche pas mal, vous savez. Elle peut bien l’garder son secret d’fabrication et tous les Espagnols et les Italiens du monde ils peuvent bien vendre plus d’abricots qu’moi, j’m’en fiche.

 

Un jour, ma femme elle m’a dit qu’il faut souffrir pour comprendre la vie, bah, moi m’sieur l’juge, je jure qu’j’ai bien compris maint’nant. C’que j’veux, moi, c’est qu’elle r’vienne, parc’que ça crève trop l’cœur d’la voir comme ça. C’est trop d’souffrance, vous savez… c’est… c’est trop d’silence aussi. Avant, elle parlait tout l’temps, un vrai moulin à paroles que des fois j’en avais ras l’béret. Elle disait toujours qu’le silence c’est l’plus beau bijou des femmes, alors j’lui répondais qu’ce bijou-là, elle le portait pas souvent.

 

Ma femme, y faut qu’elle s’réveille, m’sieur l’juge, parc’ que c’est quelqu’un, vous savez. Elle parle tell’ment bien qu’on dirait un livre. Alors, quand j’suis v’nu l’autre jour avec le môme et qu’le docteur, il m’a dit qu’c’est pas une vie d’être comme ça depuis trois ans sur le lit avec des tubes dans la bouche et qui faudrait p’t’ête la laisser partir, j’ai pas compris. Mais, le toubib, il parlait d’la débrancher, vous voyez. J’ai dit « C’est quoi c’histoire ? ». Bah oui, m’sieur l’juge, les docteurs ils croient qu’les gens c’est comme des prises ou des caf’tières ! Ça s’débranche pas les humains. Ça s’débranche pas, c’est tout !

 

L’docteur, il m’a dit d’réfléchir quand même et c’est là qui s’est passé un truc bizarre, m’sieur l’juge. Le p’tit, il est v’nu nous voir et il a r’gardé l’toubib tout droit dans les yeux avec un air que j’lui avais jamais vu avant. Et c’est là, j’crois bien qu’il lui a dit d’aller s’faire enculer. Comme le toubib, il comprenait pas, l’gamin il l’a r’dit encore, encore et encore. Et moi, au lieu d’l’arrêter ou d’lui expliquer que c’était un débile, bah j’ai fais comme mon gosse, c’est vrai. J’y ai dit la même chose et plusieurs fois même. Et le p’tit, comme il a vu que j’faisais tout pareil que lui, il était content ! Il était tout heureux ! J’l’avais jamais vu comme ça ! Il rigolait à s’fendre la tir’lire en continuant de traiter le docteur, alors moi aussi, j’ai rigolé encore plus fort même si j’avais comme une grosse boule dans la gorge et qu’mes yeux m’piquaient fort.

 

Mais l’médecin il s’est mis en colère, alors on s’est disputé et pis un moment, j’ai perdu la patience, et j’lui ai planté le tire bouchon dans la joue.

 

Voilà comment ça s’est passé, m’sieur l’juge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 23:17

 

Vendredi 14 mars 2003

 

Ce vendredi - six jours avant « l’Opération Capone » - aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Deux incidents majeurs étaient survenus entre la veille et ce mardi matin ; deux imprévus qui apparaissaient comme les signes avant-coureurs de la mauvaise tournure que prenaient les évènements. La première tuile concernait un des membres de mon équipe, Paul. Je n’avais pas tous les détails de ce qui s’était passé, mais pendant son fameux « Tour de France » il avait eu un accident. En résumé on l’avait retrouvé encastré dans un camion Calberson juste à la sortie de l’autoroute A1. Il avait été transporté hier soir à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et se trouvait à l’état de légume. Le plus ahurissant, était que même à l’article de la mort, ce connard était parvenu à se faire remarquer. Quelques heures seulement après son arrivée, son cas était déjà considéré comme unique dans l’histoire de la médecine moderne. Bien qu’étant dans un profond coma avec la colonne vertébrale en bouillie et la gueule en macédoine d’où sortaient des tuyaux de partout, Paul continuait de pédaler dans le vide à une allure infernale. Personne n’avait jamais vu ça. Tout le personnel médical, amusé, médusé ou pétrifié, faisait la queue pour voir mouliner les jambes de celui qu’on surnommait déjà « le cycliste de la Salpêtrière ». Vedette ou pas, il m’avait mis dans une sacrée merde. J’étais forcé de revoir mon plan et de chambouler mon organisation. À l’origine et avant d’être transformé en logo pour les transporteurs routiers, Paul était le chauffeur et comme tout bon chauffeur, il devait se trouver dans la caisse à se les rouler peinard et se tenir prêt à démarrer une fois qu’on aurait eu les documents en notre possession. Maintenant que Paul était hors circuit, je devais chercher au plus vite quelqu’un pour le remplacer.

 

Il était presque cinq heures du matin. Assis dans la salle d’attente de l’hôpital, cela faisait une plombe que je rongeais mon frein en présence du pachyderme Frédéric et du maître zen Jules. Pour une raison inconnue, Claude s’était absenté depuis une bonne heure, ce qui ne présageait rien de bon non plus.

- Merde, on n’a pas idée de faire du vélo sur les autoroutes, lâchai-je.

- C’est pas sa faute, boss, fit Frédéric, les yeux embués de larmes.

- Et les bandes d’arrêt d’urgence c’est pour les chiens ?….Et puis arrête de chialer !

- J’ai pas envie qu’il crève, Marco.

- Arrête, ça fait pas une semaine que tu le connais. Et je m’appelle Marc, bordel !

- Un gang c’est comme une famille. Monsieur Ginotti le dit tout le temps.

- J’emmerde Ginot et je t’emmerde toi aussi, vu ? On va pas s’éterniser ici toute la journée. Je vous rappelle que dans moins d’une semaine les documents repartent illico à Washington et que si on les pique pas avant je donne pas cher de notre peau. On n’a pas de temps à perdre à veiller au chevet de cet imbécile qui n’a rien trouvé de mieux que de faire Maubeuge-Paris sur un vélo de course en slalomant entre les poids lourds.

 

Exténué, je plongeai ma tête entre mes bras. Une lourde chape de fatigue s’était abattue sur mes épaules et mon moral était au plus bas. Je sentis une main se poser sur mon avant-bras. Je levai les yeux et vis Jules qui s’inclina devant moi. Une déferlante de colère étouffée et de découragement monta en moi en voyant son visage impénétrable :

- Allez qu’est ce que tu vas encore me débiter comme connerie, toi hein ? Que la plume de l’hirondelle est plus lourde que la branche de l’olivier ?

Jules secoua lentement la tête, la mine sombre.

- Tu as l’air à cran, Marco San. Sors un peu, je vais rester à Frédéric San. 

Pour une fois, Jules n’avait pas tort. Je m’apprêtai à me lever sans broncher lorsque les gros doigts de Frédéric agrippèrent la manche de mon manteau.

- Patron, supplia le Bibendum d’une voix étranglée, si Pauli casse sa pipe, je pourrais avoir son arme ?

Sans lui répondre, je me débarrassai de son bras puis je suis sorti de l’établissement.

 

À peine avais-je posé le pied à l’extérieur que je me trouvai face à mon deuxième problème. Celui-ci s’appelait Palourde ; inspecteur Oscar Palourde pour être précis.

Depuis toujours, il existait une histoire complexe entre la flicaille et moi ; une relation troublante qui semblait reposer sur un malentendu, un rendez-vous manqué. En fait, quand j’étais môme, je voulais être flic. C’était mon rêve. Un flic new-yorkais de préférence, cela en jetait plus. Toute mon adolescence, j’avais été bercé par des séries policières américaines et par leur formule à la con « protéger et servir » qui me faisait toujours un drôle d’effet. Ouais, dans ma petite tête j’avais toujours envie d’être dans le poulailler, de faire partie de cette famille-là. À seize ans, je me prenais pour Starsky et l’année d’après pour son acolyte Hutch. C’était il y a quinze piges de ça ; avant que je sois kidnappé par la rue, ses fréquentations merdiques et son argent facile. Aujourd’hui, même si j’étais passé de l’autre côté de la barrière, j’avais toujours un petit pincement au cœur lorsque je matais les rediffusions de cette série culte. Contrairement à mes collègues malfrats, je n’étais pas de ceux qui vomissaient leur haine et crachaient leur venin sur la police même si, compte tenu de mon métier, je devais m’en méfier comme de la peste.

 

Avec Oscar c’était encore autre chose, un autre type de relation. On ne s’adorait pas, mais on ne se haïssait pas non plus. Disons qu’on se considérait. La plupart du temps, on se provoquait à grands coups de paroles moqueuses ou d’insultes déguisées. Oscar, poulet depuis la nuit des temps dans le même commissariat du 19è arrondissement ne passerait probablement jamais commissaire ce qui d’ailleurs était le cadet de ses soucis. Cette envie tenace de bien faire son boulot n’était franchement pas motivée par l’ambition. Et son boulot il le faisait bien ! Cela faisait bien trois ans qu’il cherchait à me mettre la main dessus. Un acharné ce poulet, avec une putain de mémoire en plus ! Il savait exactement tous les coups que j’avais faits ; du pillage de la petite épicerie jusqu’à ma célèbre tournée des Monoprix où, dans la même journée et le même quartier, j’avais dévalisé pas moins de cinq supermarchés. Ouais il était au courant de tout, mais à ce jour il n’avait jamais pu faire le rapprochement entre mes activités et celles de Ginot et surtout il n’avait encore jamais trouvé les preuves qui lui manquaient pour me mettre les bracelets. J’en venais à me demander s’il n’était pas devenu fan de Marc Rigaud, « le braqueur de la Villette » comme on m’appelait. Mais cette persécution individuelle était assez récente. Les premières années, il avait surtout cherché à se payer la tête d’affiche, celui qui m’employait et qui avait soudoyé une bonne partie de ses coéquipiers, Alfred Ginot. Puis de fil en aiguille, à force de me voir lui glisser entre les doigts et me foutre de sa gueule, Oscar avait fait de ma capture une affaire plus personnelle. Aussi accrocheur qu’un morpion, il n’était jamais bien loin de moi. Soit attablé à un bistrot pendant ma pause déjeuner à gratter un Banco ou encore en pleine nuit, à faire la planque en bas de chez moi dans sa pauvre Volkswagen grise métallisée. Cet obstiné s’est même coltiné tous les films de Van Damme quand il m’arrivait de passer mes après-midi à croupir dans les salles de cinéma Gaumont. À en croire tous les efforts qu’il déployait et le temps qu’il consacrait pour me coller en cellule, j’étais persuadé que j’étais sa seule et unique affaire ; ce qui d’une certaine manière flattait un peu mon ego. Oscar me faisait penser à ces policiers, idéalistes et incorruptibles, chambrés aussi bien par ses collègues que par les bandits qu’il poursuivait sans relâche. C’est peut-être grâce à son opiniâtreté aveugle et sans espoir que je n’avais jamais vraiment réussi à détester ce type.

 

Si ce flic connaissait mon Curriculum Vitae sur le bout des ongles, j’avais également récolté quelques informations sur mon chasseur. Oscar Palourde avait 53 ans, il n’était pas très grand, mais de forte corpulence. Son regard bleu, vif et alerte contrastait avec la mollesse de son visage et la nonchalance de sa démarche. Il avait constamment les cheveux gras et en bataille et se fringuait n’importe comment. Il vivait depuis vingt ans dans le même appartement situé au 75 de la rue Ordener et je m’étais même procuré son numéro de portable. Divorcé et sans enfant, on ne lui connaissait pas d’amis, juste quelques connaissances de comptoir avec qui il picolait et faisait quelques parties de dés. Quand il n’était pas occupé à me filer le train, il aimait promener son clébard, un caniche obèse, crasseux et à moitié aveugle, pour de longues balades nocturnes sur les quais de Seine. Mais, mine de rien, ce pauvre type à l’existence aussi chiante qu’une série policière bavaroise avait lui aussi son originalité. Oscar était atteint d’une maladie aussi étrange que débile : il était frisbeephobe. Je ne suis pas super calé en phobies, mais je crois bien que c’est la maladie la plus incompréhensible et la plus conne qui soit. Il a bien tenté de cacher ce traumatisme auprès de ses confrères du poulailler et bien sûr il avait échoué lamentablement.  Un des flics corrompu de son équipe m’avait raconté l’origine de cette terreur. À l’âge de dix-neuf ans, alors qu’il jouait au frisbee avec son père dans son jardin, le jeune Oscar avait lancé l’objet avec une vitesse si foudroyante qu’il avait frappé de plein fouet la tempe de son paternel qui s‘écroula raide mort. La première fois qu’on m’a raconté cette histoire, j’ai tellement rigolé que j’ai eu des crampes d’estomac pendant deux jours. Quoi qu'il en soit, depuis cet accident tragique, Oscar avait une aversion et une trouille bleue de cette soucoupe en plastique.

 

De son pas traînant, le flic vint à ma rencontre.

- Salut Rigaud, en voilà une surprise ! dit-il visiblement ravi de me voir.

Je le dévisageai de bas en haut : il portait une chemisette bleu nuit à manches courtes et un Levi’s rouge délavé hors du temps. Un énorme mousqueton contenant une demi-douzaine de clés était accroché sur un des pans de son jean.

- Comment ça va, inspecteur ? Toujours tendance à ce que je vois.

Le flic passa sa main rugueuse sur ses joues tombantes et mal rasées.

- À part mes insomnies, je tiens le coup, dit-il ignorant ma remarque.

Je sortis mon paquet de cigarettes et lui tendis une tige qu’il refusa d’un bref signe de la tête.

- C’est quand même pas moi qui vous empêche de roupiller, inspecteur ? fis je en soufflant la fumée sur le côté.

- Non, penses-tu, gamin, dit-il d’un ton jovial. C’est Lancelot, mon chien. Il a des gaz ces temps-ci. Une vraie infection.

- C’est vrai qu’il est un peu crado votre clebs, inspecteur. Il sent un peu la vermine.

Le flic pouffa de rire, ce qui fit tressauter ses larges épaules.

- T’as raison, Rigaud. La vermine, c’est bien vrai. Faut dire que tu t’y connais un peu dans le domaine, pas vrai ?

Ce fut à mon tour de ne pas tenir compte de son commentaire.

- Que nous vaut votre visite, inspecteur ?

En un claquement de doigts, le sourire de l’inspecteur disparut et de son regard azur il me fixa intensément pendant quelques secondes avant de retrouver sa bonne humeur.

- J’ai appris qu’un de tes gars, Paul Livarot s’était pris pour Greg Lemond. C’est bien lui que t’es venu voir non ?

- Affirmatif, inspecteur, c’est un bon copain.

Le flic fit la moue et se gratta derrière la nuque, faisant tomber un florilège de pellicules.

- C’est drôle, c’est aussi un ami d’Alfred Ginot.

- Que voulez-vous, Pauli a les amis qu’il veut.

Je tressaillis. Merde. Je venais de me griller.

- Pauli ? fit Oscar le sourcil levé en guise d’étonnement. Ginot aussi l’appelle comme ça. Il t’aurait pas bourré le mou avec ses conneries de mafia italienne, par hasard ?

Décontenancé, c’est à ce moment que je décidai d’appuyer là où ça faisait mal.

- Vous êtes parano, inspecteur, ou trop fatigué. Faudrait penser à prendre quelques jours de vacances pour vous reposer un peu ou faire la fête. La mer, le soleil, la plage. Le frisbee.

Le policier encaissa l’attaque presque sans broncher, mais je vis un éclair d’effroi passer rapidement dans le bleu de son regard. Il fit craquer sa mâchoire et déglutit avec difficulté. Je jubilais à l’idée qu’il luttait intérieurement pour ne pas montrer sa terreur.

Il se mit à cligner des yeux et quelques gouttes de sueur glissèrent le long de ses joues molles et rougies. L’inspecteur s’approcha de moi et m’attrapa la main qu’il serra vigoureusement.

- Marco, dit-il d’une voix tremblante qu’il tentait de maîtriser, je sais que toi et ta bande mijotez un coup. Si tu veux un conseil, laisse tomber.

- Je m’appelle Marc, inspecteur, dis-je en grimaçant de douleur.

Oscar me pressa l’avant-bras pendant que sa main droite me broyait les phalanges.

- Gamin, je vais plus te lâcher d’une semelle à partir de maintenant. Avant c’était de la plaisanterie. Désormais, je vais être ton ombre, ton reflet. Jour et nuit, gamin. Jour et nuit.

 

Il lâcha sa prise puis me tapota le visage en grimaçant un sourire forcé, il tourna les talons, entra dans sa vieille caisse et démarra. Je restai dehors à regarder la voiture s’éloigner en me massant les doigts. Je me remémorai ce qu’il m’avait dit. Est-ce qu’il bluffait ou savait-il vraiment ce que nous préparions ? Difficile de le savoir et je n’étais pas certain de vouloir courir ce risque. Je devais en parler à Ginot au plus vite, car il y a bien une chose sur laquelle je pouvais le croire sur parole : il ne me foutrait plus jamais la paix.

 

Lorsque je rentrai à l’intérieur pour retrouver Jules et Frédéric, je vis qu’un des médecins était en train de discuter avec eux. Je les rejoignis et m’adressai directement au docteur.

- Alors doc, vous venez nous annoncer que c’est cuit, que notre copain vient de clamser, c’est ça ?

Le médecin, répondit le visage cramoisi.

- Non, non, votre ami est encore dans un coma profond. En revanche c’est au sujet de votre autre ami.

Le bedonnant Frédéric me fila un coup de coude dans les côtes.

- Claude, murmura-t-il en roulant ses yeux de bovin.

 

C’est alors que, contenant tant bien que mal sa confusion et sa fureur, le médecin nous apprit que Claude avait été enfermé dans une salle par les agents de sécurité de l’hôpital après avoir été surpris dans une chambre au troisième étage en train de se caresser près du chevet d’une septuagénaire qui, sous le choc, avait perdu connaissance. Autre fait caractéristique, mais habituel : Claude s’était habillé en sage-femme.

 

(à suivre...)


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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 23:14

 

 

La même journée vers 16 h 50.

 

Quelques instants plus tard, on se trouvait chez Jeannot, le receleur qui habitait un petit appart miteux situé rue des Martyrs dans le 9e arrondissement.

La première chose qui vous frappait lorsque vous entriez à l’intérieur de l’appartement c’était la décoration. La décoration murale précisément. Des centaines de cadres étaient accrochés dont la plupart de travers. Il y en avait même au plafond. Ils étaient de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières. Si les bordures étaient toutes différentes les unes des autres, l’intérieur, par contre, était exactement le même : des chauves-souris. Des vraies. La tête écrasée contre les parois en verre tachées de sang, ces vampires vous regardaient de leurs petits yeux perçants, toutes dents et griffes dehors.  À part ça, c’était un F2 assez normal, mais avec un minimum de meubles et d’accessoires. Et pour cause, ce voyou avait constamment la bougeotte.

Je connaissais Jeannot depuis un bail. Jeannot Charpentier qu’on avait surnommé « Jeannot l’increvable » le jour où, il y a trois ans de ça, lors d’une descente de flics, il s était prit six pruneaux dans le buffet en voulant s’enfuir et en avait réchappé. Mais depuis cette altercation, Jeannot était devenu complètement paranoïaque. En l’espace de six mois, il avait déménagé cinq fois et n’ouvrait plus la porte à personne sans avoir été prévenu de l’arrivée de son visiteur. C’est pourquoi il fallait systématiquement lui préciser l’heure et la minute exacte à laquelle on passait le voir autrement il ne vous ouvrait pas. Parano, je vous dis.

Pour le coup, nous étions arrivés avec quatre minutes d’avance et, comme des glands nous sommes restés devant son entrée sans pouvoir appuyer sur sa sonnette qui était piégée (le facteur y a laissé trois doigts !) ou cogner à sa porte qui était électrifiée. Quatre minutes plus tard, la tignasse ébouriffée de notre receleur apparut dans l’entrebâillement de la porte.

 

Ouais, un sacré phénomène que c’était le Jeannot. Fou à lier, mais toujours prêt à vous dépanner. J’en parle au passé désormais parce que ce jour-là, Frédéric eut la bonne idée de le descendre. Le corps de « Jeannot l’increvable » était étendu à quelques mètres de mes pieds au beau milieu du salon sous le regard vitreux de ses chauves-souris encadrées. Sa tête était légèrement penchée sur le côté, les bras en croix et entre ses yeux révulsés, on pouvait voir un petit trou d’où sortaient une légère fumée sombre et une rigole de sang. Il n’avait pas eu le temps de comprendre, le pauvre vieux. D’ailleurs moi non plus.

- Fred, pourquoi t’as fait ça putain ?

- Tu sais très bien pourquoi, Marco ! répondit-il en soufflant bruyamment.

J’attrapai le molosse, lui fis une clé de bras et le plaquai violemment contre le mur. Les autres gars s’étaient mis sur le côté et me fixaient avec une certaine méfiance.

- Connard, je t’avais dit que c’était pas possible pour le trident !

- Il avait qu’à prévoir, boss, rétorqua-t-il sans se démonter. On est des pros ou pas ?

J’accentuai la pression sur son bras :

- Mais prévoir quoi, bon sang ? Et un trident, pour quoi faire bordel ?

- Pas mon problème ! Jeannot, c’était un pro et il devait nous donner ce qu’on demandait. C’est comme ça que ça marche !

- Mais pas un trident !  

- Pourquoi ?

Je commençais à beaucoup transpirer. Je ne pouvais plus contrôler le timbre de ma voix ni le tremblement de mes membres. Si je ne me calmais pas tout de suite, j’allais péter le coude de cet enfoiré.

- Tu demandes pourquoi ?...Tu demandes pourquoi ?... Putain, on n’est pas des gladiateurs ! Pourquoi t’as pas commandé une catapulte tant qu’on y est !?

 

À ce moment-là, je sentis une présence derrière moi. Je lâchai le bras de Frédéric et fis volte-face pour me trouver nez à nez avec le visage impassible de Jules.

- Marco San, imposer sa volonté aux autres c'est force. Se l'imposer à soi-même, c'est force supérieure.

J’agrippai le philosophe par le col et collai sa face contre la mienne.

- Toi aussi le mandarin, tu commences sérieusement à me casser les couilles avec tes proverbes.

 

C’est à cet instant précis que la sonnerie orgasmique du téléphone portable de Claude se fit entendre : c’était Paul qui nous informait, essoufflé, mais mort de rire, qu’il était à proximité de Senlis.

 

(à suivre...)


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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 09:19

 

Jeudi 13 mars 2003

 

Je donnai un autre rendez-vous à mes coéquipiers dans un petit café du 11e arrondissement afin de préparer ce que Ginot avait appelé « l’Opération Capone » prévue lundi, dans une semaine. Désormais, depuis notre première rencontre, le mardi dernier, on se voyait quotidiennement. Le premier jour, celui des présentations, fut « psychologiquement parlant » le plus marquant. Si les photos ne les avantageaient pas, la réalité était bien plus effrayante encore : j’avais rarement vu des tronches pareilles. Enfin, une fois le choc passé, je me mis au boulot avec ma nouvelle équipe pour mettre sur pied notre stratégie. Les trois premiers jours nous avaient permis de déblayer le terrain et le rendez-vous de ce lundi était une simple répétition.

 

Il était environ treize heures et nous nous trouvions tous au complet autour d’un crème depuis une bonne demi-heure déjà. Enfin pas vraiment au complet. Il manquait Paul, notre hyperactif.

- Où il est, bordel ? demandai-je excédé.

- Il est en route, répondit Claude.

- Il devrait être arrivé depuis longtemps !

- Il a préféré partir à vélo, boss, fit Frédéric de sa voix laconique.

Je faillis tomber de mon siège.                             

- De Maubeuge ?! Mais il est con ce type ou quoi ?

- Vous savez bien, patron, il a besoin de se dépenser, répondit le mastodonte en faisant rouler ses yeux de bœuf.

- Ça fait plus de deux cents bornes, putain ! Il sera jamais là aujourd’hui !

- C’est pas grave, il sera là dimanche soir pour la dernière répétition, lança Claude. Il est parti ce matin, à la fraîche. Et puis, il pédale vite !

 

Je préférai ne pas prolonger cette discussion débile ni demander à Claude ce qui l’avait poussé à porter un kilt écossais. Mieux valait rester concentré sur notre plan. L’opération était donc planifiée pour la semaine prochaine, le jeudi 20 mars, à trois heures vingt-sept du matin précisément À ce niveau là, je dois bien avouer qu’on avait assuré. Nous avions passé deux journées entières à Fontainebleau, près de l’établissement en question à prendre des photos de l’endroit et rédiger quelques notes. Tout était calculé au millimètre près, de la logistique et des horaires à la particularité de l’environnement : durée du parcours et analyse des raccourcis éventuels pour notre fuite, étude de chaque rue voisine, distance entre le Centre et le commissariat le plus proche, bref nous avions tout préparé « aux petits oignons ». Les rôles de chacun avaient été définis, chaque action chronométrée et naturellement le fameux « plan B » avait été étudié sous toutes ses coutures. Compte tenu de l’originalité du gang, un « plan de désastre » avait été mis sur pied pour le cas où les choses tourneraient méchamment au vinaigre. Quand je dis « nous », je suis sympa, car j’ai pratiquement tout fait. Mais je préférais. De loin même.

- OK, on reprend, dis-je. Claude, à toi.

Le regard fixe et le souffle court, Claude commença :

- À trois heures vingt-sept, je pénètre entre les cuisses du système de sécurité. À trois heures vingt-neuf, je déshabille les alarmes et les caméras de chaque étage et celle de la porte d’entrée puis j’attends pendant deux minutes le temps pour Frederico de grimper sur le mur du côté ouest, de casser la vitre et de descendre à l’intérieur et…

- Non, on va doubler, dis-je soudainement. Tu vas attendre quatre minutes plutôt.

- Bah, pourquoi, patron, ronchonna Frédéric sous son triple menton.

- Désolé, Fred, t’es trop gros. Tu mettras jamais deux minutes. Déjà quatre…Allez, continue Claude.

- Donc, quatre minutes plus tard….À…trois heures trente-trois avec mes doigts bien moites je coupe le courant pendant dix-sept secondes et...

Pendant son explication, l’homme transpirait et humectait sa lèvre inférieure avec le bout de sa langue. Redoutant un éventuel orgasme, je le stoppai dans son récit, le remerciais et me tournai vers le gorille de la bande, Frédéric.

- Tu fais quoi toi à ce moment-là ?

En une bouchée, le primate engloutit sa tarte Tatin et baragouina :

- Une pois bah lubire tinte, ze….

- Comprend rien. Avale et reprends.

La mâchoire serrée, j’allumai une clope et attendis patiemment que l’ogre finisse d’ingurgiter sa pâtisserie dans un bruit de tuyauterie insupportable. Lorsqu’il but son grand verre de lait froid et qu’il se gargarisa la gorge avec, je réfrénai avec peine des envies d’homicide.

Enfin, Frédéric parvint à nous expliquer sa partie avec plus ou moins de succès. Dieu merci, il avait globalement compris son rôle même si je dus une nouvelle fois le convaincre qu’il n’était pas indispensable de sauter à pieds joints sur le visage des policiers une fois neutralisés.

 

Soudain, j’entendis juste derrière moi une voix de femme gémissant quelques insanités suivies de quelque chose qui ressemblait à des jappements saccadés.

- C’est la sonnerie de mon portable, patron, fit Claude en me lançant un clin d’œil lubrique.

C’était Paul qui nous informait qu’il venait d’entrer sur l’autoroute A2.

 

On a commandé un autre expresso. Il était clair que je n’étais pas très tranquille même avec mon plan béton. Mais je ne pouvais pas me défiler. Si je laissais tomber, Ginot me le ferai payer cher et tôt ou tard je me serais retrouvé un beau matin avec deux balles dans la cafetière.

- Vous allez bien, Marco San ? fit Jules, le grand sage de service, en voyant mon air soucieux.

- À ton avis ?

C’est alors que l’ex-maçon joignit ses mains, baissa légèrement la tête et me répliqua le plus calmement du monde « qu’avec le temps et la patience, la feuille du mûrier devient de la soie ». Je n’ai rien répondu, mais direct j’ai allumé une autre cigarette.

 

Je fis répéter plusieurs fois le plan à toute l’équipe. Le patron m’avait informé deux jours plus tôt qu’il avait réussi à soudoyer un des gardiens pour qu’il puisse nous communiquer l’emplacement exact des documents. Si tout se passait bien, nous devrions quitter, les lieux vingt minutes plus tard environ. Vingt minutes de travail pour sauver mon cul et être quitte avec cet enfoiré de Ginot.

Pour la troisième fois, Frédéric nous expliqua joyeusement sa partie.

- Une fois les lumières éteintes par Claudio, j’assomme les deux gardes qui sont à l’intérieur.

- Affirmatif.

- Ensuite, je piétine leur sale gueule av….

- Non Fred, c’est pas la peine, fis-je d’un ton las.

Ce fut au tour de Jules de reprendre la parole. Son rôle était important, mais très simple. Il s’agissait de faire le guet dehors et de surveiller la ronde du maître-chien tout en s’assurant qu’aucune autre patrouille policière ne vienne perturber le bon déroulement des opérations. Quand je lui demandai s’il allait s’en sortir, il me répondit calmement « qu’il allait faire de son mieux » :

- Faire de ton mieux ? fis-je interloqué. Tu dois avoir les yeux partout à chaque seconde, tu piges ?

Il me fixa sans sourciller et me répondit :

- Patron, même avec neuf femmes, on ne peut pas faire un enfant en un mois.

 

Prétextant une excuse foireuse, je me suis levé et je les ai plantés sur place pour aller longer tranquillement le boulevard Voltaire et griller quelques clopes. Ma promenade m’entraîna jusqu’à la place de la Nation. Je m’assis sur un banc vert écaillé parmi les pigeons et quelques boulistes rigolards. En tirant sur ma Marlboro, l’idée de prendre un billet pour « n'importe où, mais très loin » m’effleura l’esprit. Si je me barrais au Pakistan ou en Ouganda, qui irait me chercher là-bas ? Personne, pas même Ginot, si ça se trouve. D’un autre côté, qu’est ce que j’irais bien foutre dans des bleds pareils ?

 

Je profitai de ces quelques moments d’intimité pour téléphoner à Géraldine, ma copine du moment. Géraldine était une grande tige d’un mètre quatre-vingt-deux, brune ou blonde selon les jours. Elle n’était pas bien épaisse, mais il fallait reconnaître qu’elle avait un super cul. Chaque année elle disait avoir vingt-neuf ans et venir d’une autre galaxie. À part ça, c’était une fille assez chouette et toujours disponible. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’elle faisait pour vivre, mais elle s’en sortait pas mal. Toujours bien sapée à claquer du fric pour des conneries elle avait bien mené sa barque. Géraldine squattait un bel appartement situé rue de Courcelles qu’une copine partie à l’étranger lui avait laissé. Plusieurs fois, elle m’avait demandé de vivre avec elle, mais c’était hors de question. Elle n’était pas encore conçue la gonzesse qui me mettrait le grappin dessus.

Géraldine était quelqu’un d’un peu trop lunatique. Un jour, elle débordait de joie et de peps et le lendemain elle chialait comme une madeleine et disait avoir la nostalgie de sa planète. Depuis quelques semaines, elle était prise d’une sorte de lubie paranoïaque. Elle s’était fourrée dans la tête que dans une dizaine d’années, la Terre serait inondée et qu’on devrait tous se magner d’apprendre à respirer sous l’eau. Cela faisait maintenant une semaine qu’elle passait ses journées à l’Aquaboulevard à s’entraîner en apnée. Malgré ces comportements bizarres, je devais reconnaître que je l’aimais bien ma petite névrosée.

- Alors comment elle va, la femme de l’Atlantide ?

- Te fiches pas de moi chouchou, dit-elle essoufflée, tu sais que je rigole pas avec ça.

- T’es dans l’eau là ?

- Non, j’en sors juste. Je suis sur mon transat, là. Tu crois que je me baigne avec mon portable ou quoi ?

Je ne répondis pas. Elle reprit, surexcitée :

- T’as vu les infos hier sur les inondations en Inde ? demanda-t-elle aussitôt.

- Non.

J’entendis un soupir agacé. Ça y est : elle était encore partie en croisade.

- Ben tu ferais mieux de t’inquiéter, chou. C’est la merde, je te dis. Le danger se rapproche jour après jour. Dix ans max que je nous donne avant qu’on soit sous un tas de flotte. Crois-moi, là d’où je viens on aurait déjà pris des dispositions. Vous êtes trop cons, les Terriens. Bon, je retourne au bac. On se voit ce soir, tu m’appelles ? Je t’embrasse.

- Géral…

Elle avait raccroché. Oui, c’est vrai que je l’aimais bien cette fille, mais il fallait aussi se rendre à l’évidence : Géraldine était cinglée.

 

Une demi-heure plus tard et la mort dans l’âme, je retournai auprès de mon équipe de quiches.

Nous avons réétudié le plan, le timing et les autres options en long, en large et en travers. Sur la nappe en papier auréolée de café et trouée par les cendres, je leur ai refait le dessin du Centre que j’avais encore visité la veille. À l’extérieur, et c’était une chance, il n’y avait pas de poste de garde à un endroit fixe, seulement la ronde de nuit du gars avec son Berger Allemand qui passait devant l’entrée tous les quarts d'heure ; celui-là même que devait surveiller Jules. Ce laisser-aller au niveau de la sécurité était surprenant. À croire que personne ne pouvait imaginer qu’on puisse s’intéresser à ces documents dont la valeur historique et monétaire était pourtant considérable.  

 

Je regardai ma montre : il était presque seize heures. Dans quelques minutes, j’allais recevoir un coup de téléphone du « Parrain ». Il allait me donner l’adresse et l’heure où nous pourrions récupérer nos armes chez Jeannot, notre fournisseur. Franchement, je ne pensais pas que nous allions devoir utiliser nos pétards, mais mieux valait être parés en cas de grabuge. Là aussi, je dus faire preuve d’autorité auprès des gars. De vrais gosses lorsqu’il s’agit de flingues. Paul tenait absolument à avoir un fusil à canon scié et Claude insista pour posséder le même Magnum que Clint Eastwood dans « Dirty Harry ». Fidèle à sa nouvelle philosophie pacifique, Jules ne commanda rien. En bon leader, mais surtout pour éviter d’avoir plus d’emmerdes, je me débrouillai pour exaucer leur demande à tous. A tous sauf Frédéric : cet abruti voulait un trident.

Je composai le numéro de Paul et bus une gorgée du café encore tiède.

- Paul, c’est Marc

- Qui ?

Je poussai un soupir d’exaspération.

- Marco. On va se tirer du bar d’ici dix minutes et on fonce chez Jeannot pour prendre le matos. On t’attend dimanche soir chez Claude pour une dernière récap. D’ici là, silence radio, tu restes pépère chez toi, d’accord ?

- OK, c’est noté, me dit-il le souffle court.

- Tout va bien, Paul ?

- J’ai quelques ampoules aux pieds. Sinon ça baigne.

- Bon. T’es où là ?

- Au péage de Cambrai.

- Putain, mais pourquoi t’as pas pris ta 206 ?

- Faut pédaler, boss. C’est vital.

Je secouai la tête, perplexe. Depuis quand c’était vital de pédaler ?

- Bon…tu fais la queue, là ?

- Ouais, y’a pas mal de voitures devant.

- OK…T’es sûr que ça va, Paul ? Tu respires fort.

- C’est rien, je fais des tractions en attendant.

Je raccrochai au nez de ce crétin.

 

(à suivre...)


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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 21:46

 

« Mes mains sont faites pour l'or, et là elles sont dans la merde »

(Une des phrases cultes d’Al Pacino alias « Tony Montana » dans le film Scarface)

 

 

 

Dimanche 9 mars 2003

 

J’ai déconné. Comme un amateur, je me suis fait prendre la main dans le sac ; un sac bourré de pognons. Voilà pourquoi on m’avait arraché à mon plumard au beau milieu de la nuit et balancé comme un vulgaire sac de jute à l’intérieur d’une bagnole.

 

Confortablement assis et pourtant mal à l’aise, je faisais face à une imposante silhouette plongée dans une quasi-obscurité dressée sur un fauteuil en cuir qui couinait tellement il morflait sous le poids du bonhomme. J’ignorai exactement où je me trouvais, car lors de mon enlèvement on m’avait mis la tête dans un sac en plastique qui empestait la gerbe pour que je ne me rappelle ni du trajet ni de l’endroit où l’on m’emmenait. Cela dit, ce n’était pas bien compliqué de savoir que j’étais chez mon employeur ; celui-là même que j’avais connement essayé de rouler.

Je jetai un regard circulaire sur ce qui m’entourait. Je me trouvai dans une pièce étroite et faiblement éclairée par une lampe de chevet posée sur le bureau (le seul et unique meuble) et qui diffusait une lumière violette un peu comme celle qu’on trouve dans les aquariums. Pas de doute possible : j’étais dans la fameuse pièce que la plupart des gars de mon espèce redoutaient ; cet endroit qu’on nommait « le confessionnal ». Ceux qui ont eu le privilège d’y rentrer n’ont presque jamais eu l’occasion de s’en vanter puisqu’ils y sont souvent sortis à l’horizontale avec en bonus un large sourire sanglant sous le menton. Là non plus, pas besoin d’être Madame Irma pour réaliser que je n’étais pas invité à faire une belote.

- Marco, t’es un bon, dit enfin la voix étouffée qui sortait de la pénombre. Peut-être même le meilleur de mes hommes. C’est pourquoi je ne vais pas te coller une balle dans la tête.

 

Lui, c’était Alfred Ginot. Le patron. Mais il préférait qu’on le surnomme « le parrain ». Cela faisait presque trois ans que je bossai pour lui autrement dit une foutue éternité. J’étais parmi les plus anciens de son organisation, mais je le rencontrais - enfin, je le distinguais - pour la toute première fois ce soir-là. Le genre de face à face dont je me serais bien passé.

Un drôle d’énergumène qu’Alfred Ginot. Totalement vérolé par tout ce qui touchait à la mafia italienne ou à l’époque de la Prohibition, il s’était crée une famille de malfrats dont il revendiquait être le patriarche. Ses « fils » - auxquels il se plaisait à ajouter un « o » ou un « i » à la fin de leur prénom - étaient de vulgaires vendeurs de came, quelques maquereaux sans envergure – ce qui, d’ailleurs, allait à l’encontre de la loi du cosche* - et des braqueurs de supérettes dont je faisais partie. Tout ce joli monde sévissait à Paris, entre Barbès Rochechouart et le Boulevard de la Villette sans rencontrer la moindre embrouille (la plupart des flics du coin étaient « arrosés » à la sauce Ginot). 

 

Bien qu’il n’ait pas encore réussi à se faire naturaliser italien, Alfred avait fait changer son nom et se faisait désormais appelé Alfredo Ginotti. Raciste au point de faire passer le Klu Klux Klan pour une association hippie, il s’était débrouillé pour prendre cinquante kilos en quatre ans afin de ressembler à Marlon « Don Corleone » Brando. Comme si cela ne suffisait pas, ce psychopathe s’était même fait bousiller les cordes vocales pour avoir le même timbre de voix que son modèle. Bref, Alfred Ginot était un fanatique et comme la plupart des fanatiques, il était inconscient et dangereux pour lui comme pour les autres. D’ailleurs, on m’avait raconté que l’année dernière, sa femme avait accidentellement effacé la cassette des « Affranchis », le célèbre film de Martin Scorcese. Elle aurait été surprise au pieu avec un Jamaïcain que cela aurait été moins grave. Elle eut beau s’excuser et le supplier à plusieurs reprises, cela n’arrêta pas Ginot qui fit passer son épouse par la fenêtre. Un coup de bol, l’appartement du couple était au premier étage ; ce qui n’empêcha pas la femme de se péter le col du fémur.

 

Soulagé, mais intrigué, je me demandai pourquoi le patron m’avait laissé la vie sauve. La réponse ne se fit pas attendre.

- T’as été assez futé pour me piquer mon fric, tu dois avoir assez de couilles pour me voler ces archives.

Par « ces archives », Alfred Ginot faisait allusion aux documents originaux qui retraçaient intégralement le procès du célèbre Al Capone, la figure emblématique du grand banditisme. Ce manuscrit (« une relique, imbécile » m’avait corrigé le patron), rédigé à l’époque par la Commission criminelle de Chicago et qui était précieusement gardé à Washington avait été transféré avant-hier pour une douzaine de jours seulement au Centre des Archives contemporaines (C.A.C) situé à Fontainebleau. Une chance et une opportunité incroyable que voulait saisir le caïd du 19e arrondissement.

L’idée de faire ce coup ne m’emballait pas vraiment, mais je savais qu’il était inutile de discuter avec Ginot, surtout après l’avoir trahi. Pas la peine de cogiter, le choix, je l’avais pas.

- Et si je me plante ? ai-je lancé.

« Le parrain » s’est légèrement approché et croisa ses deux mains sur le bureau. La lumière pourpre éclaira ses poignets et ses doigts boudinés et bagués. Puis il passa la paume de sa main sur ses cheveux – que j’imaginais gominés - avant de me répondre de sa voix laryngitée :

- Tu peux pas te planter, Marco.

Sur ces mots, il glissa une large enveloppe en kraft sur le bureau. Après un instant d’hésitation, je la saisis et m’empressai de l’ouvrir non sans une certaine appréhension : elle contenait quatre photographies en couleur. Quatre visages. Quatre têtes de cons.

 

Sur la première, je vis une figure difforme dont le nez semblait avoir été enfoncé à coups de pilon. La face du type était accrochée à un cou énorme aux veines gonflées et sa mâchoire était disproportionnée. Un mixte entre le Minotaure et Lou Ferrigno. Autrement dit un mutant. Le regard de l’homme n’avait pas d’expression comme vide de toute substance, de toute humanité. Des yeux de bovin en somme.

- Frederico n’a pas inventé la poudre, mais il a la force d’un buffle, dit Ginot en faisant tourner sa chevalière sur son gros doigt.

 

Le deuxième homme ne m’était pas tout à fait inconnu. Il se prénommait Paul (et avait été naturellement rebaptisé Pauli). C’était un proche du patron. Des yeux globuleux, des joues creuses et un sourire incrusté sur une bouche minuscule achevaient un portrait qui ne respirait pas non plus une grande intelligence. Paul était connu pour son « excédent d’énergie » pathologique. Orphelin de père et de mère, il avait été trimballé de famille en famille. Il leur avait certainement bien pourri la vie car aucun de ses parents adoptifs n’avait pu le garder plus d’un an. Les derniers en date ont même viré cinglés. Des rumeurs prétendent que la veille de leur départ en week-end, ils l’avaient ligoté et abandonné sur leur vélo d’appartement qu’ils avaient réglé en vitesse maximale. Lorsqu’ils sont rentrés trois jours plus tard, le gamin, alors âgé de onze ans, avait été retrouvé inanimé sur l’appareil, mais ses pieds étaient toujours en train de pédaler. Cet évènement traumatisant allait déclencher en lui un amour passionné pour « la petite reine ».

 

La troisième photographie montrait un visage long et effilé comme un poignard avec deux yeux perçants, des lèvres pincées avec juste au-dessus une fine moustache à la Errol Flynn et un menton avancé et creusé d’une fossette façon Kirk Douglas. Lui aussi avait oublié d’être beau, mais de son faciès étrange se dégageait une malice diabolique. Alfred m’avoua que ce type avait été condamné à un mois de prison ferme pour avoir été surpris habillé en ballerine en train de se masturber devant la Cathédrale Notre-Dame. Le type s’appelait désormais Claudio et malgré ses comportements inquiétants, avait été chaudement recommandé par « le parrain » pour ses talents dans le domaine informatique.

 

Enfin, la « gueule » du dernier lascar ne manqua pas de m’étonner. Je pus voir un homme avec un bandeau rouge vif attaché au front et vêtu d’un kimono blanc. Il avait « la banane » jusqu’aux oreilles et avec son index et son majeur, il faisait le « V » de la victoire. Derrière l’homme hilare, on distinguait la grande Muraille de Chine.

Le boss m’informa que Julio – puisque c’était son nouveau prénom – était un ancien maçon. J’appris également qu’il avait gagné un week-end à Pékin l’été dernier et que ce court séjour l’avait selon les dires du patron « complètement métamorphosé ».

- La sagesse même ce mec, fit Alfred en dodelinant de la tête dans l’ombre. Il te sera utile.

 

Voilà. Mon équipe, celle qui devait m’aider à voler ces documents inestimables était composée d’un débile profond, d’un hyperactif, d’un pervers travesti et du fils spirituel du Dalaï-Lama. La « dream team » quoi.

- Déposez-moi en taule, tout de suite, lançai-je à Alfred.

La phrase de trop pour sûr. Furieux, Ginot bondit de son siège et m’attrapa par le cou d’une seule main en serrant bien fort. De son autre main et à une vitesse étonnante, il sortit le coupe-papier posé sur son bureau de son étui et pointa l’extrémité à quelques centimètres de ma carotide. Son visage flasque était collé au mien ; pourtant, je n’arrivais pas à apercevoir ses traits. Je ne fixai rien d’autre que son regard plein de rage qui me transperçait les os.

- Joue pas au con avec moi, Marco. Ils vont t’avoir à l’œil. Tu me baiseras pas deux fois.

Sa mâchoire était tellement serrée que j’entendais presque craquer ses dents. Ses pupilles s’étaient peu à peu colorées d’un rouge sang. Mon sang, par contre, circulait beaucoup moins bien et ma vue commençait à se brouiller. Dieu merci, Alfred desserra son étreinte et après quelques secondes me lâcha en me repoussant sur mon siège. Puis, il sortit un mouchoir du tiroir de son bureau et se tamponna le front avant de ranger délicatement le coupe-papier dans son fourreau.

- Un autre truc à ajouter, Marco ? dit-il posément en se renfonçant dans son siège noyé dans la lumière violette.

Je malaxai mon cou endolori et inspirai profondément quelques bouffées d’oxygène.

- Juste une chose, Monsieur Ginotti. Je m’appelle Marc.

 

  (à suivre...)

 

* la loi du cosche (ou la loi du clan) prescrit de ne pas tirer profit de la prostitution, de ne pas perpétrer l’enlèvement d’enfant et de ne pas convoiter la femme d’un autre homme d’honneur.

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 21:21

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