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Samedi 15 septembre 6 15 /09 /Sep 08:00

   

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                                Où serait le mérite, si les héros n'avaient jamais peur ?

Alphonse Daudet - Extrait de Tartarin de Tarascon

 

 

Gordon n’avait pas l’intention de changer quoi que ce soit. Enfin, je crois. À vrai dire, changer ses habitudes n’est pas dans ses habitudes. Cet homme, ce quinquagénaire à la stature imposante, était prêt à faire comme la veille, comme les jours précédents.

Comme avant.

Ce matin, pareil aux autres matins, Gordon s’est levé tôt. Il s’est douché à l’eau froide, rasé de près, sans se couper. Gordon a la main ferme, mais de cette fermeté rassurante, de celle qui ne tremble en aucune circonstance ; une main qui en a serré d’autres, des hostiles, des amicales, des molles, des coriaces, des franches, des fuyantes ; une main - une poigne, devrait-on dire - dont le contact peut vous transmettre une énergie extraordinaire ou vous briser les phalanges.

Ce genre de main, vous voyez.

Non, Gordon n’avait pas prévu de modifier sa façon d’être ou de faire. Aujourd’hui, comme à l’accoutumée, il finissait de se préparer pour partir au bureau et assumer avec le même professionnalisme, la même rigueur, ses responsabilités de directeur financier d’une des plus grandes entreprises d’aéronautique du monde.   

Et puis, subrepticement, tandis qu’il s’habillait (avec sobriété et méticulosité), il a ressenti une langueur. Une fatigue. Oh, pas de cette grosse fatigue qui vous tombe brusquement sur le dos et les reins ; non, juste une lassitude inattendue et vaguement ennuyeuse.

Un léger passage à vide.

Alors, face à la penderie, devant la glace où ses doigts épais formaient le nœud d’une cravate qu’il avait choisie avec soin, Gordon a marqué un temps d’arrêt, le geste suspendu, hésitant. Finalement, cette faiblesse qu’il croyait temporaire a duré, en tout cas suffisamment pour l’empêcher de terminer cette fichue boucle. Enfin, un sentiment ambigu est venu jeter le trouble dans l’esprit de Gordon, cet homme que rien ni personne jusqu’alors n’avait jamais pu déstabiliser ou intimider.

Il est resté là, un long moment face à son reflet, perplexe avec sa cravate qui pendait, ridicule, inachevée. Ses lèvres ont laissé échapper à son insu un souffle de dépit, ses épaules, imperceptiblement, se sont affaissées. D’un air absent, presque détaché, il a regardé ses bras, devenus soudain trop lourds, retomber mollement le long de son corps. À nouveau, il a émis un soupir.

C’est à cet instant, je présume, que Gordon a su qu’il n’irait pas travailler.

Il était 6h35 lorsqu’Hélène avait quitté la maison afin d’attraper son vol pour New York où elle devait assister à une conférence sur l’Eau. Elle ne rentrerait pas avant la fin de la semaine. Hélène était en retard et énervée. Elle n’avait pas touché à son café, pris son sac et son manteau à la volée, lui avait jeté un regard fugace et envoyé un baiser lointain avant de s’en aller. Gordon aurait sans doute aimé que son épouse prenne le temps de le regarder, qu’elle s’approche de lui et l’embrasse, l’embrasse pour de bon.

Mais voilà, ce matin elle était pressée.

Par chance, dans sa hâte, Hélène ne s’était rendu compte de rien ; en tout cas, c’est ce que Gordon avait pensé en son for intérieur même si, à la réflexion, il n’en était plus certain. Et si elle avait des soupçons ? Hélène est une femme intelligente, dynamique, parfois drôle, un brin vaniteuse  – c’est une française ! - et qui, à l’instar de beaucoup de femmes a un talent redoutable pour choisir les bons moments. Alors, peut-être, oui, se doute-t-elle de quelque chose.

Peu importe, après tout. Tôt ou tard, il faudra bien qu’elle apprenne la vérité…

Gordon s’est changé. Il a enfilé un vieux jean délavé et un pull col cheminée gris anthracite. Sur son téléphone portable, il a pianoté un message à Emily, son assistante et secrétaire personnelle, la même depuis quatre ans : « Absent aujourd’hui ». Les doigts sur les touches, il a marqué une longue pause avant d’ajouter : « Souffrant ».

Il n’a pu s’empêcher d’esquisser un sourire, un sourire indéfinissable. Personne ne le croirait, évidemment. Gordon n’est quasiment jamais malade ; à peine une faible toux, un rhume bénin de temps en temps. Dans l’entreprise, c’en est même devenu un sujet de discussion notamment de la part de son patron Jeffrey qui ne cesse de le taquiner. « Man, you are a fucking machine ! » lui lance-t-il à chaque fois en lui donnant une bourrade dans le dos. Gordon ne s’est jamais senti flatté ou offusqué de cette remarque, tout juste si cela l’amusait. D’un autre côté, c’est vrai que Gordon est un type robuste, constant, fiable, prêt à vous défendre, à se battre à vos côtés. Aux États-Unis, Gordon est ce qu’on appelle un « stand-up guy ».

Mais, n’est-ce pas là ce que tout le monde a toujours attendu de lui ?

Ses parents, pour commencer. Le jour de sa naissance, son père, un homme solide et intègre avait révélé à son épouse d’une voix qui trahissait une émotion particulière, qu’à la seconde où il avait posé les yeux sur ce nourrisson, il avait été frappé par la force magnétique rare qui émanait de ce petit corps, cette boule de chair rose qui était venue au monde sans un cri. Et, dans un élan inexplicable, il avait alors soulevé son fils, l’avait brandi bien haut. Les yeux brillants, son père avait eu la sensation - la conviction, plutôt - de tenir un être étincelant ; étincelant au sens premier du terme.

C’est ainsi que, dès le début, de grandes, de folles espérances avaient été placées en Gordon, cet enfant pas tout à fait comme les autres. En retour, du bambin qu’il fut à l’homme d’âge mûr qu’il est, Gordon n’a jamais déçu. « Failure is not an option » devise familiale et – singulière coïncidence - règle d’or de sa compagnie. Et Gordon n’a jamais failli. Avec une apparente facilité (bien qu’il n’ait jamais été considéré comme surdoué ou même précoce), auréolé de cette aura presque surnaturelle - « une lumière divine » disait sa mère - il a dépassé tous les obstacles, franchi un à un les échelons de la réussite sociale et professionnelle.

Ensuite, il y eut Layla, sa sœur de treize ans sa cadette. Je ne saurais expliquer avec exactitude les liens qui unissent Layla à Gordon. Durant toute son enfance et son adolescence, Layla a éprouvé à l’égard de son frère une véritable fascination, pure et inconditionnelle, mais aussi quelque chose qui s’apparentait à une retenue émotive tant elle était impressionnée par la prestance de son aîné. Gordon, lui, ressentait pour elle une tendresse profonde, sincère et bienveillante, bien qu’il demeurât réservé, presque prudent dans ses démonstrations.

Tout comme ses parents, Layla a très vite compris que son frère se distinguait des autres, qu’il était à part. Qu’il « irradiait » pour reprendre les propos de son père. Toujours ce charisme qu’il dégageait dans sa manière de se mouvoir, de vous parler, de vous regarder. Tout en lui inspirait maîtrise, sang froid et surtout une impression d’invincibilité. Passionnée de Science Fiction, c’est bien Layla qui, vers l’âge de neuf ans, avait surnommé son frère Flash Gordon (1).

Aujourd’hui, Layla a trente-huit ans. Mariée, mère de deux enfants, elle est une femme de caractère qui occupe un poste respectable dans un hôpital renommé de Philadelphie ; et bien qu’avec les années, l’expérience de la vie, son admiration pour son grand frère se soit muée en un sentiment plus raisonnable, bien qu’elle ait cessé de l’appeler « Flash Gordon » depuis très longtemps, il lui arrive encore face à lui d’être à nouveau cette fillette et de ressentir ce pouvoir d’attraction candide, cette attirance enfantine et intimidante que l’on éprouve devant ceux qui sont hors du commun.

Pour Hélène, sa « Frenchie femme » comme elle se plait à se définir, Gordon est la perle rare, le « mari idéal » par excellence ; celui dont la plupart des femmes rêve tout bas ; le parfait équilibre entre force et délicatesse, présence et discrétion, ce genre d’homme qui sécurise et sur qui on peut compter. Les deux seuls reproches qu’elle pourrait lui faire seraient d’être parfois lointain, presque secret et de ne pas retenir les mots en français qu’elle essaie de lui inculquer (Gordon se gardant bien, lui, de critiquer l’anglais médiocre pratiqué – volontairement, selon lui - par son épouse).  

Il était environ 8h10 lorsque Gordon sortit. Dehors, le vent d’automne était un peu frais, mais la température restait agréable. Quand le temps n’est pas à la pluie, Gordon prend toujours son thé en terrasse, le même thé aromatisé caramel sur la même terrasse du White Dog Café à l’angle de Samson Street. C’est précisément ce qu’il a fait, ce matin.

Les mêmes habitudes, toujours, comme si rien n’avait changé…

En prenant de longues gorgées brûlantes, il a regardé les passants arpenter en vitesse les trottoirs de sa rue, Samson Street, où il vit avec Hélène. Lorsqu’ils avaient emménagé dans le quartier, il y a bientôt dix ans, sa femme lui avait dit qu’une rue qui s’appelait ainsi ne pouvait être que la sienne, qu’elle avait été faite rien que pour lui. Elle avait dit cela en riant même si, sous couvert de plaisanterie, son ton avait quelque chose de bizarre et de solennel. Il n’avait rien répondu, s’était contenté de sourire pour masquer sa gêne. Alors, ce matin, tandis qu’il buvait son thé en terrasse en voyant le monde s’affairer, Gordon s’est peut-être dit qu’habiter dans la « rue de Samson » apparaissait comme une chose cocasse et ironique.

Puis, son téléphone portable s’est mis à vibrer. Un SMS. Gordon n’a pas eu besoin de vérifier puisqu’il savait qui cherchait à le joindre. C’était elle. Depuis hier, elle lui avait déjà laissé deux messages et un texto. Il lui avait promis qu’il la rappellerait le lendemain, lorsqu’Hélène aurait quitté la maison. Son épouse était déjà partie et Gordon ne lui avait toujours pas téléphoné. Alors, forcément, elle s’impatientait, elle s’inquiétait. C’est normal. Après plusieurs minutes, il a quand même fini par jeter un coup d’œil sur l’écran : oui, c’était bien elle.

« Call me » disait le message.

Ce n’est pas qu’il cherchait à la faire souffrir, à gagner du temps ou qu’il voulait réfléchir à la façon dont il allait lui annoncer la nouvelle. Je pense plutôt qu’à cet instant-là, Gordon ne souhaitait qu’une seule chose, une chose toute bête. Apprécier son thé en terrasse, laisser ce petit vent sec lui mordre les joues et prendre son temps. Prendre le Temps, juste ça, rien de plus. 

Gordon avait quitté le White Dog Café depuis une demi-heure. Il ne devait pas être loin de 10h00. Il s’est promené dans Rittenhouse Square, un joli parc situé à l’angle de Walnut Street et Manning Street. Cela faisait plusieurs années qu’il n’était plus venu ici bien que l’endroit ne soit qu’à quelques minutes de son domicile. J’ignore pourquoi il n’y venait plus. Sans doute était-il trop occupé toutes ces années, trop occupé à s’occuper des autres, à faire ce qui est juste, ce qui est bien. À faire le Bien. Pourquoi a-t-il décidé d’y aller, ce jour-ci ? Une envie spontanée, je suppose, à moins que ce ne soit autre chose. Pourtant, c’est bel et bien lui, ce brave Gordon, qui a marché dans ce parc ravissant qu’il avait presque oublié. Il a marché, d’un pas lent, en longeant les fontaines asséchées et les statues de chèvres chevauchées par un petit garçon sous le regard attendri de sa mère.    

En passant devant un banc de couleur verte, tout à coup, Gordon s’est arrêté. Devant le banc, un écriteau indiquait : « fresh painting ». Les sourcils froncés, il est resté immobile, légèrement désorienté, spectateur surpris de son propre comportement comme s’il n’avait pas envisagé de stopper comme ça, subitement, face à ce banc en bois fraîchement repeint ; tout comme il n’avait pas imaginé qu’il serait incapable de terminer son nœud de cravate, ni prévu qu’il ne se rendrait pas à son travail. D’ordinaire, de son heure de réveil à son heure de coucher en passant par son agenda jusqu’aux stickers apposés sur ses dossiers classés par ordre alphabétique, tout est si organisé, planifié, « under control » comme il le répète mécaniquement lors de ses réunions avec ses supérieurs, ses clients, ses partenaires.

Pourtant, ce qu’il a fait juste après est totalement saugrenu, loufoque pour ne pas dire stupide de la part d’un homme de sa trempe, mais c’est la pure et simple vérité. Il s’est rapproché du banc et ignorant la consigne, il a posé son pouce sur un des coins, une des extrémités du dossier et pressé son doigt pendant plusieurs secondes. Lorsqu’enfin il l’a retiré, on pouvait y voir son empreinte laissée sur la peinture. Ensuite, il a regardé, puis tâté son pouce tout vert et tout collant, un sourire énigmatique sur les lèvres.

Avant de poursuivre sa promenade…

Un peu avant midi, Hélène lui a passé un rapide coup de fil pour lui dire qu’elle était bien arrivée, mais n’avait pas pu l’appeler plus tôt, qu’elle avait été « malade like a dog » dans l’avion « because of the turbulences », que les douaniers étaient « very moches », qu’il faisait un « weather de merde », mais que, Dieu merci, la chambre d’hôtel était « really chouette ». Ah aussi, qu’elle s’excusait d’être partie de mauvaise humeur et qu’à son retour elle saurait se faire pardonner. En disant cela (en forçant légèrement sur son accent français, soupçonna-t-il) elle a éclaté de rire comme une adolescente. Gordon, qui la connait bien, l’imaginait avec cet air espiègle qu’elle arbore, hélas, trop rarement. Quelques minutes plus tard, des collègues de travail et Jeffrey, le « big boss » ont également téléphoné pour prendre de ses nouvelles et s’assurer qu’il serait bien de retour demain ; ce que Gordon a confirmé non sans marquer une infime hésitation que personne n’a semblé remarquer. 

Gordon a continué de marcher dans les rues de Philadelphie sans autre but que celui de flâner, de se laisser guider par ses pas et - fait rarissime - s’abandonner à la rêverie. Rêver. La nuit dernière, justement, il a fait un rêve. Son souvenir est très vague, mais il s’est rappelé qu’il se trouvait dans une pièce vide et immaculée, assis face à un individu plutôt jeune, dans la vingtaine, à la peau aussi blanche que les murs de la pièce dans laquelle tous deux se trouvaient. Les contours du visage de l’inconnu étaient assez flous et bien que Gordon fût incapable de l’identifier, il était néanmoins sûr que ce jeune homme était son fils. Comment pouvait-il le savoir, je ne saurais répondre, car, une fois encore, il ne put clairement distinguer les traits de sa figure et aucune parole ne fut échangée entre eux (ou s’il y eut une quelconque conversation, il ne s’en souvenait plus). Mais, il s’agissait bien de son fils, Gordon en avait la certitude. Peut-être que ceci vous semble assez commun, après tout. Il n’est pas rare de rêver de ses enfants. Pour ma part, je trouve que ce songe-là n’a rien de banal, car, voyez-vous, Gordon n’a pas d’enfant.  

Lorsqu’il fut de retour à son appartement, il était plus de 2h de l’après-midi. L’heure de déjeuner était déjà bien entamée, voire dépassée, mais pour cet homme de principes, intransigeant sur les fondamentaux comme les heures de repas, cela n’avait guère plus d’importance. Et puis, Gordon n’avait pas très faim. En fait, depuis plusieurs minutes, il avait l’estomac contracté. Il n’eut pas à chercher bien loin ni à se trouver des excuses sur ce qui provoquait cette anxiété, cette appréhension qui n’avait cessé de croître, perturbait ses gestes méthodiques, ébranlait ses pensées, bouleversait ses sacro-saintes habitudes.

Il savait déjà cela, il le savait mieux que quiconque.

Gordon s’est saisi de son téléphone. Il fallait l’appeler sans tarder, tout de suite, parce qu’il ne pouvait plus la faire attendre comme ça, c’était trop pénible, trop dur, insupportable. Gordon a poussé un soupir, long, probablement le plus long soupir de sa vie. Il a soupiré non pas pour tenter d’évacuer le poids qui l’oppressait - car ce genre de poids là, personne, pas même lui, ne peut s’en défaire aussi facilement - mais plutôt pour admettre, accepter. Enfin, j’imagine.

Ce soupir là, résigné, presque vaincu, il se l’est destiné à lui seul comme un aveu ; l’aveu de sa vulnérabilité insoupçonnée, lui qui, inconsciemment ou implicitement, avait fini par se croire épargné, préservé. Protégé, en somme.

Naturellement, il ne l’est pas. Pas plus lui qu’un autre, que vous ou moi. Nul n’est à l’abri, les forts pas davantage que les faibles. Tous les Samson ont leur Dalila, tous les Achille leur talon ; et un jour ou l’autre, tous les Superman du monde font face à leur kryptonite.

La kryptonite de Gordon est une tumeur au pancréas, une tache sombre et large comme une pièce de vingt-cinq cents. 

- Bonjour Layla

Lorsque sa sœur a pris la parole, elle n’a pu contenir un léger tremblement. Il y avait de la colère dans sa voix, oui de la colère, mais pas seulement.

- Dis-moi tout, a-t-elle demandé.

Alors, il lui a tout dit, absolument tout. La vérité nue, froide et injuste comme elle peut l’être quelquefois. Parce que Gordon dit toujours la vérité, il ne cache rien. Je ne peux l’affirmer, mais je pense que cet homme-là n’a jamais menti de sa vie. Oui, il lui a tout raconté, mais sans insister non plus. S’il n’est pas entré dans les détails techniques, c’était surtout pour éviter de dire des choses inutiles, des informations que sa sœur connaissait puisque Layla travaille dans le milieu médical. Néanmoins, même si elle savait tout ça, elle lui a posé plein de questions, des questions dont elle devait connaitre les réponses. Mais, elle les a posées quand même, allant jusqu’à les répéter comme si à chaque fois elle s’attendait à entendre autre chose, une autre vérité que celle que son frère lui avait livrée. Elle lui en aurait presque voulu de ne pas lui mentir.

Lorsqu’enfin il eut fini de parler, quand il eut terminé de répondre à ses interrogations, il y a eu une brusque pause au bout du fil, ce silence si difficile à briser alors que c’est ce qu’il faut faire. Gordon a essayé. D’un ton qui se voulait enjoué, il a demandé après ses deux neveux, mais Layla s’est emportée :

- Tu vas te battre, ok !

Mais, cela n’avait rien d’un ordre, pas même d’une requête. Plutôt une supplication. Une prière.

L’occasion était belle pour Gordon, trop belle, unique. Pour la première fois de son existence, il avait la possibilité d’inverser les rôles. Il était prêt depuis si longtemps, prêt à se confier, à se livrer. À parler, enfin. De ce soudain vide intérieur, de ces choses qui lui paraissent dérisoires désormais, du doute et de la peur, de la tentation de lâcher prise, d’abandonner cette armure au poids monumental, de son corps tout entier qui lui désobéit, de ce grain de sable dans les rouages de cette « fucking machine » ; de ces conneries de lumière magique, de cette envie de tout foutre en l’air, de ne plus obéir à tous ces codes imbéciles qui régissent et avilissent ; avouer qu’il aurait préféré qu’Hélène pose ses lèvres sur les siennes avant de s’envoler pour New York, que son thé au White Dog avait une saveur différente des autres jours, qu’il a rêvé d’un fils, que sur Samson Street les gens marchent trop vite, et qu’enfin, dans une allée du Rittenhouse Square, un banc porte désormais son empreinte.

Gordon avait tant et tant à dire. Mais, avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, la voix de Layla s’était étranglée dans un rire forcé, amer et sa sœur a répété :

- Tu vas te battre, pas vrai ? Tu es… Tu es Flash Gordon, n’oublie pas ça !

Des années qu’elle ne l’avait plus appelé ainsi. Une éternité. Gordon sentit une douleur vive déferler dans sa poitrine et sa gorge se nouer. Ses jambes et son cœur fléchirent. Le passé qui venait de surgir à l’improviste l’avait pris au dépourvu ; et là, au bout du fil, il y avait une gamine de neuf ans, une enfant terrifiée qui ne demandait qu’à croire à une autre histoire, un autre dénouement.

Gordon se mordit les lèvres pour empêcher les larmes de lui monter aux yeux. Il n’y parvint pas tout à fait. Alors, il rendossa son costume et son masque, reprit sa fonction initiale, sa place originelle. Tant pis pour lui et ses états d’âme, son tour était passé. Il devait maintenant penser à Layla, la rassurer, la secourir. C’est ce qu’il fit. Oui, bien sûr qu’il se battrait et, bien sûr qu’il vaincrait, évidemment, comme à chaque fois, il ne pouvait en être autrement.

Parce qu’il était Flash Gordon.

Un super-héros.

Et quoiqu’il arrive, les super-héros gagnent toujours à la fin…

 


(1)    super-héros crée dans les années 30 et qui fit l’âge d’or des comics.

 

 

Par Widjet - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 26 juin 2 26 /06 /Juin 22:12

 

« Je ne peux pas effacer

Le garçon juste avant moi

Il faudra diviser

Certains sentiments par trois »

 

Vincent Delerm – chanson « Marine »

 

 

 

 

7h33.

 Je suis à « l’Eldorado », ce bistrot, rue du Petit Pont. J’attends Cali.

Je commande mon troisième café. « Serré » que je précise à nouveau à la serveuse, la trentaine fatiguée et sourire en congés. L’humeur parisienne. La jeune femme arrive enfin, dépose une tasse trop pleine, marmonne, glisse la note, repart sans même me regarder.

 Toute cette indifférence, quand même, c’est effrayant.

 Comme toujours, je suis en avance. Je patiente en dissimulant mal ma nervosité. La cuillère que je tourne provoque un mini cyclone dans mon expresso. Je me doute bien de ce qui m’attend. Si Cali m’a donné rendez-vous si tôt, cela ne présage rien de bon. Le moment est venu pour elle de se passer de moi et de repartir de l’avant.

 Mais je suis prêt. Mensonge. Je suis tout sauf prêt.

 Je m’y connais bien en dénouements. J’ai même un petit don. S’il existait un genre de César du « meilleur devineur de fin », je décrocherais la statuette, haut la main. Au cinéma, par exemple, dès les premières minutes de projection, je sais déjà comment ça va se terminer. C’est emmerdant, ça me gâche le film à chaque fois. Idem pour les romans. Malgré les efforts et toute l’habileté de l’auteur, je devine à l’avance la chute. Il m’arrive de me tromper, mais c’est rare. Du coup, j’ai laissé tomber la lecture et j’ai rendu ma carte UGC.     

 Avec Cali, c’était pareil. Dès le commencement, il y a bientôt six mois, je savais que notre histoire n’irait pas à son terme, mais j’y suis allé quand même parce que c’était Cali, le genre de fille pour qui vous êtes capable d’assister à une conférence sur les éoliennes, de faire des barres asymétriques ou d’entrer dans un magasin de bougies. Oui, je savais que ça ne durerait pas, je l’ai toujours su. Une fois son cœur remis sur pied et de nouveau prêt à l’emploi, elle me quitterait. J’ignorais seulement le jour et l’heure.

 Voilà : c’est aujourd’hui et maintenant.

 Je le pressentais de toute manière. Récemment, j’ai perçu un changement chez elle, léger certes, mais indéniable : Cali va mieux. Je ne peux pas l’expliquer, mais quelque chose dans son regard est venu diluer sa mélancolie.  

 Je suis heureux pour elle. Quant à moi…

 Dans le bistrot, pas grand monde. Derrière son bar, le patron, petit bonhomme trapu, discute au téléphone en lissant sa moustache à la Landru. Accoudé au comptoir, il y a un type tout maigre aux cernes mauves et à la chevelure hirsute et décolorée qui le fait ressembler à Iggy Pop. Un habitué, à priori. Il dilue son RSA dans son Ricard en expliquant de sa voix forte à un autre pilier de comptoir - un gars assez téméraire pour porter un pull jacquard – que « la France part en couille et que bientôt, c’est sûr, la Marseillaise sera chantée en arabe ». Un homme, quadra grisonnant, costard-cravate, le teint aussi halé qu’artificiel, pianote sur son Blackberry alors que son autre main plonge un croissant rabougri dans un grand crème. Assise seule à une table, la vingtaine étudiante et les yeux cerclés, rêvasse en se rongeant la peau des doigts tandis qu’à sa gauche, dans un coin opposé, un adolescent en déficit de courage et en excédent d’acné fait semblant de bouquiner en la cherchant du regard.

 J’aime les bars, les cafés, ces lieux où on ne passe pas seulement pour boire ou se protéger de la pluie, ces endroits où, pendant une minute, une heure ou plus, des vies flambant neuves, entaillées, cabossées viennent toutes abriter leurs singularités, dégourdir leurs songes, éponger leurs peines. J’aime ces coffres-forts géants qui regorgent souvent de trésors ordinaires ; ces confessionnaux entachés de secrets et de confidences ; ces scènes de théâtres où des acteurs du quotidien, inconscients de leur talent, déclament des tirades improvisées et géniales, badigeonnant de leur verve colorée la grisaille des matins d’hiver. Mais, je les aime surtout parce qu’à l’intérieur, il reste encore des fragments d’authenticité, cette authenticité aujourd’hui fardée et travestie sous des habits de convenance et de représentation. La sincérité ne vit pas dans les rues, les bureaux ou les supermarchés ; pas même dans les lieux de culte ou nos foyers. Plus que jamais, l’apparence est reine et le monde un gigantesque bal costumé. Le peu de vérité humaine qu’il reste, on ne la trouve plus que dans quelques bistrots.

 Les cafés ont toujours occupé un rôle majeur dans mon existence. Dès l’enfance, déjà. Très tôt, ma mère a ouvert une petite brasserie dans le 14e arrondissement qui s’appelait le « Trois fois rien », enseigne – et les clients l’ont vite compris - qui convenait aussi bien au prix qu’au contenu du menu. Une affaire peu rentable, mais une idée de génie d’un point de vue conjugal (« J’ai ouvert un café pour voir ton père plus souvent », m’a-t-elle confié des années plus tard). Adolescent, pour donner un coup de main, il m’est arrivé de servir les boissons, de tenir la caisse ou de passer la serpillère sur le sol en damier juste avant la fermeture.

 Longtemps après, apprenti écrivain, j’ai balbutié mes premiers textes dans des cafés parisiens lambda comme les plus renommés – « le Procope » ou « Les deux Magots » - où les vibrations émanant de ces ruches d’anonymes ont toujours fait bourdonner mon inspiration. D’ailleurs, c’est au « Café Chappe », une buvette rue Tardieu, le lendemain de mes vingt-neuf ans, alors que je griffonnais quelques mots sur un coin de table bancale, que j’ai fait la connaissance de Cali. Elle s’est assise face à moi et, avec un certain sans-gêne, elle a dit :


 - T’écris quoi ?

Ce jour-là, je rédigeais une nouvelle de science-fiction. Alors, j’ai levé la tête et lui ai répondu :

- Une nouvelle de science-fiction.

- Ah…Et ça raconte quoi ?

- Une fille très belle amoureuse d’un garçon très laid.

- Ah…Et ça existe, ça ?

- Non. C’est pour ça que c’est de la science-fiction.


 Sa bouche a esquissé un sourire. Sa bouche seulement, pas ses yeux. Un jour ma mère m’a dit que lorsque les yeux ne sourient pas, ça signifie que le temps n’a pas bien travaillé, ou pire, qu’il a échoué. « La tristesse, m’a-t-elle avoué, si tu parviens à la couvrir de ta voix, à la masquer sous ton rire, alors elle ira se loger là où elle ne peut être dissimulée, là où tous tes efforts pour la cacher resteront vains. Dans tes yeux ». La tristesse de Cali, elle, avait trouvé refuge à l’intérieur de ces deux résidences secondaires, ces prunelles d’un bleu gris impénétrable et ne semblait pas disposée à quitter les lieux. Alors, j’ai fait celui qui ne voulait rien savoir et j’ai pris ce sourire de fortune comme on accepte une erreur de la banque en votre faveur.

 A Montmartre, le 18 mai 2006, lendemain de notre rencontre, Cali me donnait un baiser « Place Dalida » non loin du buste statufié de l’artiste. Je n’ai rien contre cette chanteuse et ne suis pas non plus quelqu’un de superstitieux. Il n’empêche que j’ai un peu tiqué de m’être laissé embrasser près de celle dont tous les époux sans exception ont fini par mettre fins à leurs jours.

 

7h47.

 La serveuse fait toujours la grève du sourire. Iggy Pop et son pote soiffard déblatèrent sur le rachat du Paris Saint Germain par le Qatar, sur DSK et l’affaire du Sofitel (« A la différence de l'homme, le lézard est prêt à sacrifier sa queue pour sauver sa vie » philosophe Iggy). Entre deux levées de coude, les blagues douteuses et les poignées de cacahouètes qu’ils enfournent, les deux joyeux drilles s’échangent bruyamment rires lipides et bourrades dans le dos. Agacé, le patron tente parfois de les raisonner en leur demandant de mettre la pédale douce côté boissons. « L’alcool ne résout pas tout, les gars » dit-il, le sourire crispé. « Pas faux, Étienne, ça résout que dalle, fait le « Pull à carreaux ». Mais on a essayé avec l’eau et le lait, ça marche pas mieux ! ». Hilarité du duo. Le businessman est déjà parti, la jeune étudiante est toujours perdue dans ses pensées et le gamin boutonneux n’a pas tourné la moindre page de son livre.

 Entre temps, d’autres personnes sont arrivées. Poussant un petit chariot plein de fatras de linges et d’objets en tous genres, une vieille dame, chevelure grise en bataille, débraillée et à la démarche brinquebalante est accueillie par le patron d’un tonitruant « Salut la Raymonde ! ». Sans lui prêter attention, la clocharde grommèle un « Oh toi, ta gueule » - ce qui fait beaucoup rire le gérant et les clients - avant d’aller s’installer au fond de la salle. Il y a également, excentré vers la gauche, un type qui doit avoir dans les trente-cinq, quarante ans, guère plus. Assis, seul face à sa tasse, il fixe sans ciller ce qui semble être une photographie posée à plat devant lui, tandis que de son index, il effleure le contour du cliché. Comme s’il avait soudain senti ma présence, il lève la tête vers moi. L’espace d’une seconde, nos yeux se croisent, une seule seconde, mais ça me suffit pour comprendre que cet homme-là vient de tout perdre. « Et maintenant, je fais quoi ? » semble me questionner son regard embué. Honteux d’avoir été témoin de sa détresse, je ne trouve rien de mieux que de baisser les yeux et de commander un autre café.

 

7h51.

 Je viens de recevoir un SMS de mon père. Il me remercie pour le déjeuner de la semaine dernière. C’était chouette, c’est vrai. C’est drôle, depuis que ma mère et lui se sont séparés, il y a un an, on s’entend beaucoup mieux, lui et moi. Ils n’ont pas voulu divorcer (« On s’aime trop pour ça » m’ont-ils dit en chœur). Je ne sais pas trop ce que ça change au final. Bien qu’ils ne soient plus ensemble, ils s’appellent presque tous les jours. En fait, mise à part leur séparation, il n’y a aucune différence. C’est bizarre, mais je ne dis rien. Je ne suis ni intrusif ni curieux, sans doute un peu lâche aussi. Quand je ne suis pas certain d’aimer les réponses, j’évite de poser les questions.

 Le « Trois fois rien » a finalement été mise en vente en juillet dernier. Avant de prendre cette décision, mes parents – « deux intermittents de la vie » comme ils aiment se qualifier - ont tenu à m’en parler, car ils savent les souvenirs qui me lient à cet endroit. Est-ce pour cela qu’ils ont toujours refusé les propositions d’achat, je l’ignore. Mon père n’a aucun sens commercial, mais devant moi, il joue toujours les traders. « La négociation, fiston, c’est comme un string. Si tu tires trop sur la ficelle, tu l'as dans le cul. ». Bon, mon père n’est pas le plus grand gourmet de la langue française, mais l’or qu’il a dans le cœur, ce n’est pas du plaqué.

 Ma mère, elle, a un esprit plus subtil, manie le verbe avec à-propos et même une certaine causticité qu’elle m’a transmise sans que je sache si je dois m’en réjouir ou le déplorer. Sous ses allures surannées d’héroïne de Jane Austen, elle est plutôt Rock’n’roll. D’ailleurs, c’est une inconditionnelle de Pattie Smith et des Stones. À chaque fois que je lui demande quel est le meilleur album de la bande à Jagger, elle est toujours ennuyée (« Hier, c’était Beggars Banquet, me répond-elle avec sérieux, aujourd’hui, c’est Exile on the Main Street. Mais si tu me poses la question demain, je te répondrai surement Aftermath »).  

 Une vraie rebelle dans l’âme, ma mère, même si avec les années, sa révolte a laissé place à une forme d’ironie lasse et tendre. Mon histoire avec Cali, je n’en ai parlé qu’à elle. Je lui ai fait part de mes craintes et de mon attachement pour cette fille mystérieuse aux yeux tristes.


 - Elle t’aime ?

- Elle m’aime bien, je crois.

- Ah…

- C’est juste pour un temps, le temps de.

- Le temps de quoi ?

- Je ne sais pas. Le temps de la convalescence, sans doute...

- Elle est malade ?

- Non, mais elle souffre.

- De quoi souffre-t-elle ?

- Je ne sais pas trop. Elle souffre, c’est tout.

- Tu ne lui as pas posé la question ?

- Non.

- Tu ne veux pas savoir ?

- Si…Enfin, non. Et puis, je n’ai pas besoin de savoir, je le vois, c’est déjà bien assez.

- Va savoir, peut-être qu’avec le temps…

- Non m’man. Pas de « peut-être », ni de miracles ou quoi que ce soit d’autre. Elle et moi, ça ne marchera pas, ça ne peut pas.

- Et pourquoi donc, monsieur le défaitiste ?

- Parce qu’elle est de passage, en transit et moi …

- Toi ?...

Silence embarrassé. Boule dans la gorge et un peu de mal à déglutir.

- Moi…moi je suis une sorte d’attelle, tu comprends, un trait d’union en attendant...

- En attendant quoi ?

- Bah, celui qui lui faut, celui dont elle tombera amoureuse. Le bon, quoi.

Ma mère a croisé les bras et froncé les sourcils, pensive. Pendant quelques secondes, elle a semblé ailleurs comme si elle fouillait dans ses souvenirs. Puis soudain, elle s’est exclamée :

- Je ne suis pas d’accord ! Tout arrive et les miracles aussi ! C’est rare, rarissime, c’est sûr. Mais ça existe. Je peux même t’en citer un de miracle, un truc incroyable.

- David Douillet ministre des Sports ?

Elle a rit.

- Non, non, ça c’est une plaisanterie.

- Alors, quoi ?

Ma mère m’a décoché sa plus belle ride, son sourire qui fait remonter toutes les pendules du monde :

- Keith Richards, mon fils, fit-elle en caressant ma joue. Keith Richards est toujours en vie.


 Touché, maman. C’est un fichu miracle, ça.

 

7h57

 La tête plongée à l’intérieur des sacs éventrés de son caddie, la clocharde – Raymonde – farfouille en ruminant un florilège ahurissant de grossièretés. Dépité, le patron du café hoche la tête tout en essuyant ses verres. L’homme à la photo a disparu. En revanche, la jeune étudiante est toujours là, tout comme l’adolescent qui, le portable collé à son oreille entretient une conversation – probablement fictive - d’une voix exagérément forte.

 Je jette un coup d’œil à ma montre : Cali ne devrait plus tarder.

 Cali. Je ne sais pas grand-chose d’elle. Presque rien, en fait. Juste qu’elle a vingt-sept ans, que son signe zodiacal est vierge (« ascendant coquine » précise-t-elle à chaque fois en ponctuant d’un clin d’œil), qu’elle travaille à son compte comme graphiste et vit dans un studio rue Gabrielle dans le 18ème, pas très loin du jardin des Arènes de Montmartre où on se balade souvent. C’est une droguée de cet arrondissement qu’elle connait comme sa poche. La semaine dernière, pour la première fois, elle m’a fait visiter dans ses moindres recoins le quartier des Abbesses - son préféré - avec ses magasins art déco, ses fleuristes et ses boutiques de gadgets. Du vintage, de l’insolite, du kitsch. Bref, du bobo. Il n’y a rien de péjoratif dans mon propos, car, hormis la mode vestimentaire - sympathiquement rétrograde - mon univers artistique et mon comportement lunaire s’accordent plutôt bien avec cette mouvance.

 Cali. Cette fille est insaisissable. Le plus souvent, elle se trouve à la périphérie de deux émotions indéterminées, à mi-chemin entre deux sentiments troubles. Je ne crois pas que ce flou soit la conséquence d’une crainte ou je ne sais quelle indécision de sa part, pas même d’une volonté farouche ou le privilège luxueux de ne jamais vouloir choisir. À vrai dire, je n’en ai aucune idée, vraiment. Parfois, j’ai l’impression qu’elle ne le sait pas elle-même et surtout qu’elle s’en fiche comme si finalement, tout ceci n’avait que peu d’importance. Entre le son et le silence, entre l’aurore et le crépuscule, voilà comment est Cali. Mais, derrière cette personnalité complexe, une seule chose se rappelle à moi et à son insu avec une douloureuse évidence : cette fêlure irréversible gravée en filigrane dans son regard bleu-gris, cette tristesse issue d’un passé qui m’est inconnu, une histoire dont je suis définitivement étranger. 

 Mon seul sujet de désaccord voire même d’opposition avec Cali, celui pour lequel je refuse de me laisser faire, c’est l’Écologie. Les dramaturges Hulot, Joly, Yann Arthus-Bertrand et consorts, sont bien gentils et peut-être de bonne foi, mais leur sermon moralisateur m’agace. Les « Verts » sont les nouveaux ayatollahs du XXIe siècle. À l’instar des anciens fumeurs qui, auréolés d’une soudaine virginité, viennent chasser les amoureux de la nicotine jusque dans les terrasses des restaurants, ces prophètes de l’optimisation naturelle n’en finissent plus de nous culpabiliser pour avoir laissé notre robinet s’égoutter, s’être endormi la télé allumée, utilisé la voiture plus que de raison ou oublié de sélectionner les programmes « éco » de notre machine à laver.

 L’Écologie et ses représentants m’ennuient au sens propre comme au figuré. J’attache autant d’intérêt au « compost » qu’à une épreuve de bobsleigh. Quant à leurs leaders politiques - « Europe Écologie » en tête - tous me font l’effet d’une sévère gastro-entérite. D’ailleurs, pour un parti qui cherche à recycler les déchets organiques, je ne comprends pas que personne ne se soit encore penché sur les cas Cécile Duflot et Noel Mamère.

 Mis à part ce différend, en presque six mois, Cali et moi, on ne s’est jamais vraiment disputés. Pas de mots blessants, de crise d’hystérie ou de scène de jalousie. J’ignore si c’est une bonne chose ou non, je constate, c’est tout. D’un côté, je ne suis pas une personne très susceptible, il en faut beaucoup pour me froisser. Enfin, en ce qui me concerne, le risque de faire de la peine à Cali était quasiment nul puisque dès le début, « on » s’était déjà chargé de lui mettre le cœur en pièces.

 Dans le café, l’habituel va-et-vient des clients se poursuit. C’est le moment d’affluence, les bruits s’intensifient grâce notamment à notre couple d’ivrognes qui, plus que jamais, continue de mettre l’ambiance. Le visage en sueur, Iggy porte un énième toast anisé aux États-Unis (« Ils ont Steve Jobs, nous Paul Emploi » glousse t-il), à Franck Ribery (« le Ben Laden de la grammaire » renchérit son pote) et à la bibine. Se cramponnant au comptoir, il prétend d’une voix de moins en moins assurée que faire la guerre aux spiritueux est une « odieuse et internationale hypocrisie », estimant l’alcool comme bienfaiteur et responsable de la naissance de milliers d’entre nous. Quelques encouragements viennent ponctuer l’argumentaire de notre orateur cuité. Raymonde vient de se lever. L’itinérante reprend son charriot et, dans un grincement métallique, quitte le café non sans tendre un majeur à l’assistance qui applaudit sa sortie.

 En cherchant de la monnaie dans ma veste, mes doigts entrent en contact avec une matière légèrement rugueuse que je reconnais sans peine. Je sors de ma poche mon objet fétiche : un couteau suisse. C’est un couteau à cran spécialement destiné aux bricoleurs, ce que je ne suis ni de près ni de loin. Mais, je le trouve beau mon couteau suisse. Je l’ai acheté, il y a cinq ans, directement chez le fabricant Victorinox, dont la boutique est située au centre de Genève. Je me souviens encore mot pour mot de l’argumentaire du vendeur-androïde helvète :

 Couteau Victorinox « FORESTER » - Modèle avec système de blocage de la lame principale et du tournevis-décapsuleur. Manche d’une longueur de 11 cm, noir avec anneau. 8 Pièces : Une lame de 9 cm et un tournevis-décapsuleur à blocage intérieur, ouvre-boites, tire-bouchon, poinçon, scie, pincettes, cure-dents.

 Ce couteau ne me quitte jamais. D’accord, c’est con, mais je pense que lui et moi, on a des points communs. Depuis que je sors avec Cali, j’ai l’impression d’être, moi aussi, multifonction. Un peu garçon algébrique qui additionne les efforts, multiplie les attentions, divise les soucis ; aussi garçon psychotrope qui soulage, divertit et éloigne le chagrin pour un temps ; ou encore garçon rustine qui dépanne provisoirement avant la venue prochaine du remède définitif.


 Oui, le garçon suisse, c’est moi.


 Je ressens des picotements dans le creux de la main droite. Un signe qui ne trompe pas. Vite, je demande à la serveuse une feuille de papier et un stylo qu’elle me donne sans poser de question et – toujours - sans me regarder. D’une traite et sans lever la tête, j’écris un paragraphe, puis deux, puis trois, puis qua…  


 - T’écris une nouvelle ?

- …

- Allô, Houston ?

- Hmmh ?

- J’ai dit : c’est une nouvelle que t’écris ?

Je lève la tête. Cali... Elle se tient face à moi, coudes sur la table, menton sous sa paume, moue interrogative. A-t-elle déjà été plus belle qu’à cet instant ?

- Euh…Je…Bah…Ouais, une nouvelle, ouais.

- Elle parle de quoi ?

- Oh, pff…toujours pareil, tu sais. Un mec amoureux d’une fille.

- L’histoire standard, quoi.

Il y a de la taquinerie dans son ton. De la taquinerie, et puis autre chose. Je ne sais pas quoi répondre, alors, je dis :

- C’est ça, l’histoire standard.

Le silence qui s’ensuit a des allures d’éternité. Je n’aime pas les silences, je les ai en horreur. Ils sont plus tapageurs, plus calomnieux que tous les mots. Et ce silence-là, je le déteste plus que les autres parce qu’il porte en lui le poids de mes larmes contenues.

- Et ça se termine comment ? Bien ou mal ?

(Cesse de me questionner, je t’en prie. Je n’ai plus envie de parler, c’est trop difficile. Arrête, Cali. Finissons en maintenant, s’il te plait.)

- Je n’en sais rien, je ne... Tu…tu en penses, quoi, toi ?

(Pourquoi, je lui demande ça ? Pauvre imbécile que je suis à tendre le bâton.)

- Oh moi, si tu veux mon avis…

Cali sourit. Ce n’est pas n’importe quel sourire, c’est un sourire double et synchronisé. L’un posé sur sa bouche et l’autre logé juste sous ses paupières.

- … ton histoire, elle ne doit pas finir…

 

 

 

Le 29 mai 2012

Par Widjet - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 16 juin 6 16 /06 /Juin 11:13

 

 

Hein ?... Des choses à ajouter ? J’pense bien qu’oui !

 

J’vais vous dire, moi, comment ça s’est passé, m’sieur l’juge…

 

Bon, déjà j’avoue qu’c’est vrai, le gamin, il l’a dit au docteur d’aller s’faire enculer. Mais bon, c’est pas d’sa faute, vous savez, c’est l’toubib qu’a commencé, alors, c’est sûr qu’après, tout l’monde a perdu sa patience et moi avec. C’est vrai aussi que j’lui ai crevé la joue avec le tire-bouchon même si c’est sûr que c’est pas fait pour ça les tire-bouchons. J’l’avais gagné à la foire aux vins, l’année dernière et c’est un peu mon port’ chance, j’le garde toujours dans ma poche, mais d’habitude, j’crève pas la joue des docteurs avec, ça non !

 

Bon, bah faut quand même que j’commence par l’tout début, sinon vous allez rien comprendre. D’accord, d’accord, j’fais vite m’sieur l’juge, mais faut quand même dire les choses, hein ?

 

Déjà faut savoir qu’il a qu’ça à la bouche, l’môme. « Va t’faire enculer » qui dit toujours. Matin, midi et soir. Alors, c’est sûr qu’des fois, c’est tannant. Quand on est arrivé ici, y’a cinq ans, bah, les gens ils prenaient pas ça bien, même qui gueulaient fort. C’est normal, ça s’fait pas d’parler comme ça aux clients, c’est pas des façons pour bien faire du commerce. Mais, quand j’leur expliquais – au début, j’pouvais pas, ils braillaient trop ! – mais quand j’leur expliquais, alors ils s’calmaient un peu. Ma femme dit toujours qu’dans la vie, faut expliquer les choses, ça évite les problèmes et les malentendants. Elle parle bien ma femme et pourtant elle a pas fait trop d’école. Moi, j’en ai pas fait du tout, ça m’rendait malade, j’étais allergique que rien qu’d’y aller, ça m’fichait des crampes au ballon.

  

En tout cas, c’est pas d’sa faute au gosse que j’leur disais aux clients. C’est dans son mental, pas dans sa bouche. Il est débile, le môme. J’dis pas ça pour être vachard, m’sieur l’juge, mais c’est la vérité. Il est débile, un truc dans son cerveau quand il est né, des nœuds dans la tête qui m’ont dit les docteurs. Des nœuds, non mais j’vous jure, y sortent de ces dingueries les toubibs des fois ! Et puis, faut pas dire « débile », mais… euh… comment qui disent, à la place ? Hein ? Ouais, voilà, attardé qui disent. Attardé, c’est ça. Ça passe mieux, y parait. Ça passe mieux pour qui, d’abord ? Pas pour moi, en tout cas, c’est trop compliqué de s’rappeler et puis j’confonds avec « retardé », c’est pas la même chose, hein. Débile, c’est plus rapide et au moins, tout l’monde comprend. Ce môme-là, il est débile et pis c’est tout.

 

Mais c’est mon gosse, alors ça va.

 

Bon, bon, d’accord, j’fais vite… Alors, vous voyez, l’môme, il balance des « Va t’faire enculer » comme ça, à n’import’ qui, sans savoir c’que ça veut dire. Mais bon, d’puis l’temps, les gars du village, bah, ils se sont habitués et même que les clients, ça les fait marrer maint’ nant. Le mari d’ma sœur, Jeannot, il dit qu’c’est d’ma faute si l’gamin il parle comme ça, il dit qu’il a pas eu la bonne éducation qui faut. De quoi il s’mêle c’t’engrosseur, hein ?

 

Bon, c’est vrai, « Va t’faire enculer », j’le dis des fois. La dernière fois, c’était quand Jeannot il est venu manger à la maison et qu’il a fait exprès d’changer d’chaîne quand j’regardais c’t’émission… vous savez, ce truc sur les femmes qui cherchent de l’amour dans la prairie. Ah ça, les bêcheuses pour trouver des hommes et faire les intéressantes à la télé pas d’problèmes, mais dès qui faut s’salir les pognes pour traire les vaches ou couper la tête des poulets, y’a plus personne ! Vous connaissez c’t’émission, m’sieur l’juge ? Non ? Ah bon…

 

Bon bref, c’est sûr, j’lui ai dis ça à mon beauf et le môme, bah, il a r’tenu. Il est p’têt débile, mais il a d’la souvn’ance, le p’tit. Comme moi ! J’peux m’rappeler des choses d’il y a très longtemps, vous savez, des souv’nirs vieux comme Jérusalem ! C’est l’poisson que j’vends, ça j’en suis sûr, j’en mange tous les jours et ça m’donne une mémoire de singe. En tout cas, j’devrais pas parler comme ça d’vant le p’tit, c’est pas finaud qu’elle m’dit ma femme, mais dans la famille, m’sieur l’juge, les ampoules qu’on a dans nos cal’basses, elles sont pas souvent allumées.

 

D’accord, d’accord j’fais vite, mais faut qu’j’raconte tout sinon on peut pas comprendre toute la vérité des choses. Comme vous savez, mon nom à moi c’est Boulard, David Boulard. J’ai cinquante-sept ans, ça fait cinq ans qu’on vit là avec ma femme et l’gamin, mais ça j’l’ai déjà dit. Tout l’monde nous connait dans l’pat’lin et on connait tout l’monde, ça s’passe gentiment. Avant qu’ma femme elle s’fasse attaquer à la tête, on était tranquilles, les doigts d’pieds en épouvantail. On travaille au marché, sur la « Place des Mimosas », ça fait bientôt trois carats comme on dit chez nous. Moi, j’vends du poisson frais et ma femme, elle vend des abricots, qu’des abricots, c’est tout, mais c’est les meilleurs de toute la ville et p’têt même du monde entier que c’est les chalands qui disent tous ça. Ils viennent de partout pour les acht’er, par cageots entiers et même qu’ça fait rager les Espagnols et les Italiens ! J’ai rien cont’ les étrangers m’sieur l’juge, mais faut dire qui sont pas pareils que nous quand même...

 

Les abricots, c’est ma femme qui les fait pousser dans l’jardin. Elle s’en occupe bien d’ses fruits, vous pouvez m’croire ! Elle y met tout son cœur à l’ouvrage ! On a un grand terrain avec des arbres tout du long, un demi-hectare avec des abricotiers partout. Ma femme, elle doit rajouter quelque chose qui les rend meilleurs qu’les aut’. Elle m’dit qu’non, qui faut juste de l’amour, mais j’y crois pas, moi, à c’te bêtise là, pour sûr qui y’a aut’chose. C’est dans les graines, j’crois, elle doit les faire tremper dans un truc qui donne un goût qu’les aut’, ils ont pas. J’sais pas, en fait. C’est son secret d’fabrication, personne sait c’est quoi, même à moi elle m’le dit pas alors que j’suis son mari et qu’on dort dans l’même pageot. C’est pas normal quand même, mais j’dis trop rien.

 

Non, mais j’ai pas fini, faut pas m’couper comme ça m’sieur l’juge ! J’ai quand même l’droit d’parler, c’est dans la loi, pas vrai ? Bon, j’fais vite, d’accord… Au début, c’était dur de faire not’ trou, on vivait dans une p’tite bicoque qu’on avait fait un crédit d’ssus pour s’la payer. On connaissait personne et même si on boulottait un peu, on avait du mal à joindre tous les bouts. Sans parler du p’tit qu’envoyait tout l’monde s’faire enculer.

 

Oui, oui, pardon m’sieur l’juge, j’le dirais plus…

 

Bah, en tout cas, c’était pas d’la rigolade pour s’faire des relations. Dans l’marché, sur « la Place des Mimosas » – c’est la place la plus fréquentée du coin ! - tout l’monde avait son stand. Il fallait payer cher pour en avoir un, vous imaginez pas combien ! Ça coûtait tous les yeux de la tête ! Nous aut’, on pouvait pas, alors on vendait nos produits à la sauvette comme des miséreux. On a mangé not’ pain noir, vous savez.

 

Après, à la mort de René Laugier, le boucher, la veuve Josy, elle nous a vendu sa place pour une mie d’pain. Une brave femme la Josy et même qu’elle est morte sans nous prév’nir six mois après l’René. C’est là qu’tout a commencé pour nous. Aujourd’hui, on a une aut’ place à nous sur le marché parc’que mettre les poiscailles à côté des abricots, bah c’est pas la bonne stratégie qu’elle pense ma femme. Elle a raison, et même plusieurs fois raison.

 

Le gamin, lui, il va plus à l’école. C’est pas not’ faute parce qu’ici, y’a pas d’école pour les débiles. C’est comme ça. Avec les aut’ gosses, la maitresse, le directeur, il faisait pas d’détails, le p’tit, tout le monde allait s’faire… enfin vous avez compris, hein. Alors, on l’a r’tiré de l’école pour qui vienne travailler avec nous, au marché. Maint’nant, ça s’passe bien mieux, il nous aide, il porte sa pierre à l’édifice comme dit l’curé du village qu’est très gentil avec nous, même si moi j’encaisse pas trop les cur’tons d’habitude.

 

Vous savez, quand il voit un voleur, il crie fort, le p’tit. Son cri, j’vous jure, m’sieur l’juge, c’est comme une arme de guerre, ça vous fait saigner des oreilles ! Sinon, on lui a appris aussi à rendre la monnaie d’la pièce aux clients ou à mettre les produits dans les sacs en plastique. Parfois il s’trompe, mais c’est pas grave, parc’ que nous derrière, on vérifie. Chez les Boulard, on s’serre les coudes, vous savez !

Le gosse, il aime travailler au marché, j’crois. Ca l’rend heureux, alors, nous aussi. Et les clients, ils l’aiment bien. C’est un brave p’tit quand même. Et pis c’est mon gosse, alors ça va.

 

Depuis l’temps que j’vis ici, j’me suis fait des copains. Y’a Marcel et Yvon avec qui j’joue aux cartes le week-end en buvant des coups. Ils ont une bonne descente, ces deux-là ! Et puis y’a aussi Gaspard qu’on appelle « le canonnier ». C’est à cause d’ses pets. Gaspard, il est pas croyable, il peut péter quand il veut, quand il veut, j’vous dis, m’sieur l’juge, c’est comme un don ! Il dit qu’pendant la guerre, ça l’a sauvé la vie. Il nous raconte tout l’temps qu’le soir où les boches ont débarqué chez lui, il s’était caché sous l’plumard et qu’il a tell’ment eu les foies qu’il a gazé sans s’arrêter. Pas des pets bruyants, m’sieur l’juge, nan, des pets masqués, les pires pour les naseaux. Ca schlinguait tell’ment que les schleus, ils ont foutu l’camp sans d’mander le reste. Gaspard, il dit qu’ses pets y vous brûlent les yeux. Des bêtises, pour sûr, mais avec ses amis, Gaspard, il pète jamais et quand il a pas l’choix – bah des fois c’est trop dur de s’ret’nir, on est des humains quand même - il nous prévient comme ça on a l’temps d’se sauver. Marcel, Yvon et Gaspard, c’est mes trois meilleurs amis. Quand ils m’voient avec le gosse et qu’j’rentre chez moi, dans la « Rue des Marronniers » ou au marché, ils crient toujours « Voilà David et Golio ! ». J’comprends pas c’que ça veut dire, mais c’est des braves gars.

 

Non, mais faut arrêter d’m’interrompre comme ça, m’sieur l’juge sinon vous allez pas comprendre toute l’histoire. Oui, mais c’est important, quand même ! Bon, bah, j’continue, alors…

 

C’est avec les abricots magiques d’ma femme qu’on gagnait bien not’ vie. Ma femme, elle dit qu’c’est grâce au Bon Dieu. Hé bah, moi, j’dis qu’c’est grâce à elle, c’est tout. J’sais pas si l’bon Dieu il existe, mais s’il existe, il a quand même mis une sacrée pagaille, vous trouvez pas ?! Quand j’pass’rais la larme à gauche, j’aurais tout plein d’choses à lui dire en face, mais, bon faut pas croire que j’suis pressé d’calancher ! J’en ai encore sous la guibole comme elle dit ma femme. Elle a d’ces expressions des fois ! Elle m’en apprend tous les jours, mais d’puis qu’elle s’est fait attaquer à la tête, elle dit plus rien…  

 

Pour nous, tout allait bien. On manquait d’rien, et on s’faisait des cadeaux aussi. L’année dernière, pour Noël, m’sieur l’juge, on a même acht’é un p’tit chiot pour le gosse, il était content et toute la soirée il a dit au cabot d’aller s’faire enc… Pardon, pardon. Ma femme elle aime pas trop quand il parle comme ça même quand j’lui dis qu’c’est pas sa faute au môme s’il est débile et qu’elle m’répond qu’c’est pas une raison.

 

Ma femme, c’est quand même une drôle de femme, vous savez. C’est pas la plus belle du village, ça non, mais elle parle bien. Et puis elle sent bon. J’sais pas si j’l’ai dit ou pas, mais à force de trifouiller les abricots, bah, ma femme, elle sent pareil. Quand elle m’laisse l’approcher – c’est pas souvent, quand même - j’peux sentir sa peau et ça sent comme le fruit, m’sieur l’juge, c’est bizarre, vous trouvez pas ?! Sur sa bouche, son nez, ses bras et ses mamelles, ça sent comme ça, tout pareil que même le gamin tout débile qu’il est, il sait ça et qu’il appelle sa mère « Maman abricot ». Yvon, mon copain, il dit que j’ai d’la chance d’avoir une femme qui sent bon parc’ que la sienne, la Lucienne, elle sent l’furet mouillé qui m’dit.

 

Vous énervez pas comme ça, m’sieur l’juge, j’ai bientôt fini d’raconter ! Bientôt, j’vous dis ! J’disais quoi moi alors…Ah oui ! Comme j’l’ai raconté, avant qu’ma femme elle s’fasse attaquer à la tête, on vivait comme des coqs sur pattes. Alors, c’est sûr qu’dans l’village, ça f’sait des jaloux. Les aut’ marchands, ils s’en mordaient les doigts d’voir qu’ça marchait pour nous aut’. C’est toujours pareil partout, vous savez. On s’casse les reins à travailler dans l’honnêt’té, mais y’en a toujours qui parlent dans vot’ dos ou qui veulent vot’ malheur. Les baveux, ils disaient qu’dans les abricots, on mettait des choses pas catholiques, vous voyez, des machins qu’on avait pas l’droit d’mettre dedans. N’import’ quoi que j’leur disais, mais ils croyaient pas et ils continuaient d’potiner sur nos têtes. Ma femme, elle dit que l’bouche des gens c’est comme les cris du gamin quand il voie un voleur ou comme les pets de Gaspard. C’est une arme la bouche des gens, m’sieur l’juge. Ma femme, elle dit qu’on peut tuer quelqu’un à coup d’langue.

 

Et puis, c’est arrivé le jour où ma femme elle s’est fait attaquer. C’était en février, j’m’en souviens bien. Y f’sait un froid d’gueux. Une attaque de cerveau qu’ils m’ont dit les toubibs. Encore le cerveau, vous vous rendez compte, m’sieur l’juge ? Dans la famille, on a vraiment pas l’bol avec ça.

 

Au printemps prochain, ça f’ra trois ans qu’elle est comme ça avec des tuyaux dans l’avaloir et des machines tout autour qui font tell’ment d’bruit qu’sa chambre on dirait un vaisseau d’l’espace. Moi, j’voulais pas qu’elle s’fasse soigner ici, j’avais pas confiance, alors j’l’ai envoyé dans la ville, parc’ qu’ils ont du matériel dernier prix comme on dit. C’est mieux pour la soigner. Pour ça, faut r’connaître qu’c’est bien la ville, ça coûte du picaillon, mais faut c’qui faut. Ma femme, j’allais la voir deux fois par s’maine, le mercredi et l’dimanche, pour voir si elle s’réveillait. Au début, j’em’nais pas le p’tit avec moi, j’le f’sais garder par les copains, mais ils le f’saient boire à mon gamin ! Alors, après il partait avec moi et pis, c’est normal, il faut qu’il voie un peu sa mère, quand même. Tous les deux, on reste des après-midis dans la chambre de l’hôpital pendant qu’elle sait même pas qu’on est là. Pendant qu’j’lui raconte les nouvelles du village, l’môme, lui, il passe son temps à caresser le bras d’sa mère ou à lui sentir la main en répétant « Maman abricot, maman abricot, maman abricot ».

 

Maintenant, j’viens plus qu’le dimanche. J’peux pas plus, m’sieur l’juge. Faut bien travailler pour payer les médicaments et aussi les voyages à Paris, c’est quand même pas donné à force et je suis pas riche comme l’autre là, dans l’proverbe que j’me souviens plus. À chaque fois, avant d’venir, j’fais toujours une prière à son Dieu à elle, pour qu’elle s’réveille quand j’arrive. Au début, c’était pour qu’elle m’dise son secret qu’elle met dans les abricots parc’ que faut vous dire qu’depuis qu’elle est à l’hôpital dans sa chambre de l’espace, les abricots que j’vends, bah, ils sont plus comme avant. Les chalands, ils m’le disent qui sont plus pareils, qu’c’est plus l’ même goût. Ils sont dev’nus comme ceux des Espagnols et des Italiens, alors, c’est sûr les affaires, ça marche moins. Mais maint’ nant, m’sieur l’juge, j’m’en fiche pas mal, vous savez. Elle peut bien l’garder son secret d’fabrication et tous les Espagnols et les Italiens du monde ils peuvent bien vendre plus d’abricots qu’moi, j’m’en fiche.

 

Un jour, ma femme elle m’a dit qu’il faut souffrir pour comprendre la vie, bah, moi m’sieur l’juge, je jure qu’j’ai bien compris maint’nant. C’que j’veux, moi, c’est qu’elle r’vienne, parc’que ça crève trop l’cœur d’la voir comme ça. C’est trop d’souffrance, vous savez… c’est… c’est trop d’silence aussi. Avant, elle parlait tout l’temps, un vrai moulin à paroles que des fois j’en avais ras l’béret. Elle disait toujours qu’le silence c’est l’plus beau bijou des femmes, alors j’lui répondais qu’ce bijou-là, elle le portait pas souvent.

 

Ma femme, y faut qu’elle s’réveille, m’sieur l’juge, parc’ que c’est quelqu’un, vous savez. Elle parle tell’ment bien qu’on dirait un livre. Alors, quand j’suis v’nu l’autre jour avec le môme et qu’le docteur, il m’a dit qu’c’est pas une vie d’être comme ça depuis trois ans sur le lit avec des tubes dans la bouche et qui faudrait p’t’ête la laisser partir, j’ai pas compris. Mais, le toubib, il parlait d’la débrancher, vous voyez. J’ai dit « C’est quoi c’histoire ? ». Bah oui, m’sieur l’juge, les docteurs ils croient qu’les gens c’est comme des prises ou des caf’tières ! Ça s’débranche pas les humains. Ça s’débranche pas, c’est tout !

 

L’docteur, il m’a dit d’réfléchir quand même et c’est là qui s’est passé un truc bizarre, m’sieur l’juge. Le p’tit, il est v’nu nous voir et il a r’gardé l’toubib tout droit dans les yeux avec un air que j’lui avais jamais vu avant. Et c’est là, j’crois bien qu’il lui a dit d’aller s’faire enculer. Comme le toubib, il comprenait pas, l’gamin il l’a r’dit encore, encore et encore. Et moi, au lieu d’l’arrêter ou d’lui expliquer que c’était un débile, bah j’ai fais comme mon gosse, c’est vrai. J’y ai dit la même chose et plusieurs fois même. Et le p’tit, comme il a vu que j’faisais tout pareil que lui, il était content ! Il était tout heureux ! J’l’avais jamais vu comme ça ! Il rigolait à s’fendre la tir’lire en continuant de traiter le docteur, alors moi aussi, j’ai rigolé encore plus fort même si j’avais comme une grosse boule dans la gorge et qu’mes yeux m’piquaient fort.

 

Mais l’médecin il s’est mis en colère, alors on s’est disputé et pis un moment, j’ai perdu la patience, et j’lui ai planté le tire bouchon dans la joue.

 

Voilà comment ça s’est passé, m’sieur l’juge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vendredi 15 juin 5 15 /06 /Juin 23:17

 

Vendredi 14 mars 2003

 

Ce vendredi - six jours avant « l’Opération Capone » - aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Deux incidents majeurs étaient survenus entre la veille et ce mardi matin ; deux imprévus qui apparaissaient comme les signes avant-coureurs de la mauvaise tournure que prenaient les évènements. La première tuile concernait un des membres de mon équipe, Paul. Je n’avais pas tous les détails de ce qui s’était passé, mais pendant son fameux « Tour de France » il avait eu un accident. En résumé on l’avait retrouvé encastré dans un camion Calberson juste à la sortie de l’autoroute A1. Il avait été transporté hier soir à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et se trouvait à l’état de légume. Le plus ahurissant, était que même à l’article de la mort, ce connard était parvenu à se faire remarquer. Quelques heures seulement après son arrivée, son cas était déjà considéré comme unique dans l’histoire de la médecine moderne. Bien qu’étant dans un profond coma avec la colonne vertébrale en bouillie et la gueule en macédoine d’où sortaient des tuyaux de partout, Paul continuait de pédaler dans le vide à une allure infernale. Personne n’avait jamais vu ça. Tout le personnel médical, amusé, médusé ou pétrifié, faisait la queue pour voir mouliner les jambes de celui qu’on surnommait déjà « le cycliste de la Salpêtrière ». Vedette ou pas, il m’avait mis dans une sacrée merde. J’étais forcé de revoir mon plan et de chambouler mon organisation. À l’origine et avant d’être transformé en logo pour les transporteurs routiers, Paul était le chauffeur et comme tout bon chauffeur, il devait se trouver dans la caisse à se les rouler peinard et se tenir prêt à démarrer une fois qu’on aurait eu les documents en notre possession. Maintenant que Paul était hors circuit, je devais chercher au plus vite quelqu’un pour le remplacer.

 

Il était presque cinq heures du matin. Assis dans la salle d’attente de l’hôpital, cela faisait une plombe que je rongeais mon frein en présence du pachyderme Frédéric et du maître zen Jules. Pour une raison inconnue, Claude s’était absenté depuis une bonne heure, ce qui ne présageait rien de bon non plus.

- Merde, on n’a pas idée de faire du vélo sur les autoroutes, lâchai-je.

- C’est pas sa faute, boss, fit Frédéric, les yeux embués de larmes.

- Et les bandes d’arrêt d’urgence c’est pour les chiens ?….Et puis arrête de chialer !

- J’ai pas envie qu’il crève, Marco.

- Arrête, ça fait pas une semaine que tu le connais. Et je m’appelle Marc, bordel !

- Un gang c’est comme une famille. Monsieur Ginotti le dit tout le temps.

- J’emmerde Ginot et je t’emmerde toi aussi, vu ? On va pas s’éterniser ici toute la journée. Je vous rappelle que dans moins d’une semaine les documents repartent illico à Washington et que si on les pique pas avant je donne pas cher de notre peau. On n’a pas de temps à perdre à veiller au chevet de cet imbécile qui n’a rien trouvé de mieux que de faire Maubeuge-Paris sur un vélo de course en slalomant entre les poids lourds.

 

Exténué, je plongeai ma tête entre mes bras. Une lourde chape de fatigue s’était abattue sur mes épaules et mon moral était au plus bas. Je sentis une main se poser sur mon avant-bras. Je levai les yeux et vis Jules qui s’inclina devant moi. Une déferlante de colère étouffée et de découragement monta en moi en voyant son visage impénétrable :

- Allez qu’est ce que tu vas encore me débiter comme connerie, toi hein ? Que la plume de l’hirondelle est plus lourde que la branche de l’olivier ?

Jules secoua lentement la tête, la mine sombre.

- Tu as l’air à cran, Marco San. Sors un peu, je vais rester à Frédéric San. 

Pour une fois, Jules n’avait pas tort. Je m’apprêtai à me lever sans broncher lorsque les gros doigts de Frédéric agrippèrent la manche de mon manteau.

- Patron, supplia le Bibendum d’une voix étranglée, si Pauli casse sa pipe, je pourrais avoir son arme ?

Sans lui répondre, je me débarrassai de son bras puis je suis sorti de l’établissement.

 

À peine avais-je posé le pied à l’extérieur que je me trouvai face à mon deuxième problème. Celui-ci s’appelait Palourde ; inspecteur Oscar Palourde pour être précis.

Depuis toujours, il existait une histoire complexe entre la flicaille et moi ; une relation troublante qui semblait reposer sur un malentendu, un rendez-vous manqué. En fait, quand j’étais môme, je voulais être flic. C’était mon rêve. Un flic new-yorkais de préférence, cela en jetait plus. Toute mon adolescence, j’avais été bercé par des séries policières américaines et par leur formule à la con « protéger et servir » qui me faisait toujours un drôle d’effet. Ouais, dans ma petite tête j’avais toujours envie d’être dans le poulailler, de faire partie de cette famille-là. À seize ans, je me prenais pour Starsky et l’année d’après pour son acolyte Hutch. C’était il y a quinze piges de ça ; avant que je sois kidnappé par la rue, ses fréquentations merdiques et son argent facile. Aujourd’hui, même si j’étais passé de l’autre côté de la barrière, j’avais toujours un petit pincement au cœur lorsque je matais les rediffusions de cette série culte. Contrairement à mes collègues malfrats, je n’étais pas de ceux qui vomissaient leur haine et crachaient leur venin sur la police même si, compte tenu de mon métier, je devais m’en méfier comme de la peste.

 

Avec Oscar c’était encore autre chose, un autre type de relation. On ne s’adorait pas, mais on ne se haïssait pas non plus. Disons qu’on se considérait. La plupart du temps, on se provoquait à grands coups de paroles moqueuses ou d’insultes déguisées. Oscar, poulet depuis la nuit des temps dans le même commissariat du 19è arrondissement ne passerait probablement jamais commissaire ce qui d’ailleurs était le cadet de ses soucis. Cette envie tenace de bien faire son boulot n’était franchement pas motivée par l’ambition. Et son boulot il le faisait bien ! Cela faisait bien trois ans qu’il cherchait à me mettre la main dessus. Un acharné ce poulet, avec une putain de mémoire en plus ! Il savait exactement tous les coups que j’avais faits ; du pillage de la petite épicerie jusqu’à ma célèbre tournée des Monoprix où, dans la même journée et le même quartier, j’avais dévalisé pas moins de cinq supermarchés. Ouais il était au courant de tout, mais à ce jour il n’avait jamais pu faire le rapprochement entre mes activités et celles de Ginot et surtout il n’avait encore jamais trouvé les preuves qui lui manquaient pour me mettre les bracelets. J’en venais à me demander s’il n’était pas devenu fan de Marc Rigaud, « le braqueur de la Villette » comme on m’appelait. Mais cette persécution individuelle était assez récente. Les premières années, il avait surtout cherché à se payer la tête d’affiche, celui qui m’employait et qui avait soudoyé une bonne partie de ses coéquipiers, Alfred Ginot. Puis de fil en aiguille, à force de me voir lui glisser entre les doigts et me foutre de sa gueule, Oscar avait fait de ma capture une affaire plus personnelle. Aussi accrocheur qu’un morpion, il n’était jamais bien loin de moi. Soit attablé à un bistrot pendant ma pause déjeuner à gratter un Banco ou encore en pleine nuit, à faire la planque en bas de chez moi dans sa pauvre Volkswagen grise métallisée. Cet obstiné s’est même coltiné tous les films de Van Damme quand il m’arrivait de passer mes après-midi à croupir dans les salles de cinéma Gaumont. À en croire tous les efforts qu’il déployait et le temps qu’il consacrait pour me coller en cellule, j’étais persuadé que j’étais sa seule et unique affaire ; ce qui d’une certaine manière flattait un peu mon ego. Oscar me faisait penser à ces policiers, idéalistes et incorruptibles, chambrés aussi bien par ses collègues que par les bandits qu’il poursuivait sans relâche. C’est peut-être grâce à son opiniâtreté aveugle et sans espoir que je n’avais jamais vraiment réussi à détester ce type.

 

Si ce flic connaissait mon Curriculum Vitae sur le bout des ongles, j’avais également récolté quelques informations sur mon chasseur. Oscar Palourde avait 53 ans, il n’était pas très grand, mais de forte corpulence. Son regard bleu, vif et alerte contrastait avec la mollesse de son visage et la nonchalance de sa démarche. Il avait constamment les cheveux gras et en bataille et se fringuait n’importe comment. Il vivait depuis vingt ans dans le même appartement situé au 75 de la rue Ordener et je m’étais même procuré son numéro de portable. Divorcé et sans enfant, on ne lui connaissait pas d’amis, juste quelques connaissances de comptoir avec qui il picolait et faisait quelques parties de dés. Quand il n’était pas occupé à me filer le train, il aimait promener son clébard, un caniche obèse, crasseux et à moitié aveugle, pour de longues balades nocturnes sur les quais de Seine. Mais, mine de rien, ce pauvre type à l’existence aussi chiante qu’une série policière bavaroise avait lui aussi son originalité. Oscar était atteint d’une maladie aussi étrange que débile : il était frisbeephobe. Je ne suis pas super calé en phobies, mais je crois bien que c’est la maladie la plus incompréhensible et la plus conne qui soit. Il a bien tenté de cacher ce traumatisme auprès de ses confrères du poulailler et bien sûr il avait échoué lamentablement.  Un des flics corrompu de son équipe m’avait raconté l’origine de cette terreur. À l’âge de dix-neuf ans, alors qu’il jouait au frisbee avec son père dans son jardin, le jeune Oscar avait lancé l’objet avec une vitesse si foudroyante qu’il avait frappé de plein fouet la tempe de son paternel qui s‘écroula raide mort. La première fois qu’on m’a raconté cette histoire, j’ai tellement rigolé que j’ai eu des crampes d’estomac pendant deux jours. Quoi qu'il en soit, depuis cet accident tragique, Oscar avait une aversion et une trouille bleue de cette soucoupe en plastique.

 

De son pas traînant, le flic vint à ma rencontre.

- Salut Rigaud, en voilà une surprise ! dit-il visiblement ravi de me voir.

Je le dévisageai de bas en haut : il portait une chemisette bleu nuit à manches courtes et un Levi’s rouge délavé hors du temps. Un énorme mousqueton contenant une demi-douzaine de clés était accroché sur un des pans de son jean.

- Comment ça va, inspecteur ? Toujours tendance à ce que je vois.

Le flic passa sa main rugueuse sur ses joues tombantes et mal rasées.

- À part mes insomnies, je tiens le coup, dit-il ignorant ma remarque.

Je sortis mon paquet de cigarettes et lui tendis une tige qu’il refusa d’un bref signe de la tête.

- C’est quand même pas moi qui vous empêche de roupiller, inspecteur ? fis je en soufflant la fumée sur le côté.

- Non, penses-tu, gamin, dit-il d’un ton jovial. C’est Lancelot, mon chien. Il a des gaz ces temps-ci. Une vraie infection.

- C’est vrai qu’il est un peu crado votre clebs, inspecteur. Il sent un peu la vermine.

Le flic pouffa de rire, ce qui fit tressauter ses larges épaules.

- T’as raison, Rigaud. La vermine, c’est bien vrai. Faut dire que tu t’y connais un peu dans le domaine, pas vrai ?

Ce fut à mon tour de ne pas tenir compte de son commentaire.

- Que nous vaut votre visite, inspecteur ?

En un claquement de doigts, le sourire de l’inspecteur disparut et de son regard azur il me fixa intensément pendant quelques secondes avant de retrouver sa bonne humeur.

- J’ai appris qu’un de tes gars, Paul Livarot s’était pris pour Greg Lemond. C’est bien lui que t’es venu voir non ?

- Affirmatif, inspecteur, c’est un bon copain.

Le flic fit la moue et se gratta derrière la nuque, faisant tomber un florilège de pellicules.

- C’est drôle, c’est aussi un ami d’Alfred Ginot.

- Que voulez-vous, Pauli a les amis qu’il veut.

Je tressaillis. Merde. Je venais de me griller.

- Pauli ? fit Oscar le sourcil levé en guise d’étonnement. Ginot aussi l’appelle comme ça. Il t’aurait pas bourré le mou avec ses conneries de mafia italienne, par hasard ?

Décontenancé, c’est à ce moment que je décidai d’appuyer là où ça faisait mal.

- Vous êtes parano, inspecteur, ou trop fatigué. Faudrait penser à prendre quelques jours de vacances pour vous reposer un peu ou faire la fête. La mer, le soleil, la plage. Le frisbee.

Le policier encaissa l’attaque presque sans broncher, mais je vis un éclair d’effroi passer rapidement dans le bleu de son regard. Il fit craquer sa mâchoire et déglutit avec difficulté. Je jubilais à l’idée qu’il luttait intérieurement pour ne pas montrer sa terreur.

Il se mit à cligner des yeux et quelques gouttes de sueur glissèrent le long de ses joues molles et rougies. L’inspecteur s’approcha de moi et m’attrapa la main qu’il serra vigoureusement.

- Marco, dit-il d’une voix tremblante qu’il tentait de maîtriser, je sais que toi et ta bande mijotez un coup. Si tu veux un conseil, laisse tomber.

- Je m’appelle Marc, inspecteur, dis-je en grimaçant de douleur.

Oscar me pressa l’avant-bras pendant que sa main droite me broyait les phalanges.

- Gamin, je vais plus te lâcher d’une semelle à partir de maintenant. Avant c’était de la plaisanterie. Désormais, je vais être ton ombre, ton reflet. Jour et nuit, gamin. Jour et nuit.

 

Il lâcha sa prise puis me tapota le visage en grimaçant un sourire forcé, il tourna les talons, entra dans sa vieille caisse et démarra. Je restai dehors à regarder la voiture s’éloigner en me massant les doigts. Je me remémorai ce qu’il m’avait dit. Est-ce qu’il bluffait ou savait-il vraiment ce que nous préparions ? Difficile de le savoir et je n’étais pas certain de vouloir courir ce risque. Je devais en parler à Ginot au plus vite, car il y a bien une chose sur laquelle je pouvais le croire sur parole : il ne me foutrait plus jamais la paix.

 

Lorsque je rentrai à l’intérieur pour retrouver Jules et Frédéric, je vis qu’un des médecins était en train de discuter avec eux. Je les rejoignis et m’adressai directement au docteur.

- Alors doc, vous venez nous annoncer que c’est cuit, que notre copain vient de clamser, c’est ça ?

Le médecin, répondit le visage cramoisi.

- Non, non, votre ami est encore dans un coma profond. En revanche c’est au sujet de votre autre ami.

Le bedonnant Frédéric me fila un coup de coude dans les côtes.

- Claude, murmura-t-il en roulant ses yeux de bovin.

 

C’est alors que, contenant tant bien que mal sa confusion et sa fureur, le médecin nous apprit que Claude avait été enfermé dans une salle par les agents de sécurité de l’hôpital après avoir été surpris dans une chambre au troisième étage en train de se caresser près du chevet d’une septuagénaire qui, sous le choc, avait perdu connaissance. Autre fait caractéristique, mais habituel : Claude s’était habillé en sage-femme.

 

(à suivre...)


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Vendredi 15 juin 5 15 /06 /Juin 23:14

 

 

La même journée vers 16 h 50.

 

Quelques instants plus tard, on se trouvait chez Jeannot, le receleur qui habitait un petit appart miteux situé rue des Martyrs dans le 9e arrondissement.

La première chose qui vous frappait lorsque vous entriez à l’intérieur de l’appartement c’était la décoration. La décoration murale précisément. Des centaines de cadres étaient accrochés dont la plupart de travers. Il y en avait même au plafond. Ils étaient de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières. Si les bordures étaient toutes différentes les unes des autres, l’intérieur, par contre, était exactement le même : des chauves-souris. Des vraies. La tête écrasée contre les parois en verre tachées de sang, ces vampires vous regardaient de leurs petits yeux perçants, toutes dents et griffes dehors.  À part ça, c’était un F2 assez normal, mais avec un minimum de meubles et d’accessoires. Et pour cause, ce voyou avait constamment la bougeotte.

Je connaissais Jeannot depuis un bail. Jeannot Charpentier qu’on avait surnommé « Jeannot l’increvable » le jour où, il y a trois ans de ça, lors d’une descente de flics, il s était prit six pruneaux dans le buffet en voulant s’enfuir et en avait réchappé. Mais depuis cette altercation, Jeannot était devenu complètement paranoïaque. En l’espace de six mois, il avait déménagé cinq fois et n’ouvrait plus la porte à personne sans avoir été prévenu de l’arrivée de son visiteur. C’est pourquoi il fallait systématiquement lui préciser l’heure et la minute exacte à laquelle on passait le voir autrement il ne vous ouvrait pas. Parano, je vous dis.

Pour le coup, nous étions arrivés avec quatre minutes d’avance et, comme des glands nous sommes restés devant son entrée sans pouvoir appuyer sur sa sonnette qui était piégée (le facteur y a laissé trois doigts !) ou cogner à sa porte qui était électrifiée. Quatre minutes plus tard, la tignasse ébouriffée de notre receleur apparut dans l’entrebâillement de la porte.

 

Ouais, un sacré phénomène que c’était le Jeannot. Fou à lier, mais toujours prêt à vous dépanner. J’en parle au passé désormais parce que ce jour-là, Frédéric eut la bonne idée de le descendre. Le corps de « Jeannot l’increvable » était étendu à quelques mètres de mes pieds au beau milieu du salon sous le regard vitreux de ses chauves-souris encadrées. Sa tête était légèrement penchée sur le côté, les bras en croix et entre ses yeux révulsés, on pouvait voir un petit trou d’où sortaient une légère fumée sombre et une rigole de sang. Il n’avait pas eu le temps de comprendre, le pauvre vieux. D’ailleurs moi non plus.

- Fred, pourquoi t’as fait ça putain ?

- Tu sais très bien pourquoi, Marco ! répondit-il en soufflant bruyamment.

J’attrapai le molosse, lui fis une clé de bras et le plaquai violemment contre le mur. Les autres gars s’étaient mis sur le côté et me fixaient avec une certaine méfiance.

- Connard, je t’avais dit que c’était pas possible pour le trident !

- Il avait qu’à prévoir, boss, rétorqua-t-il sans se démonter. On est des pros ou pas ?

J’accentuai la pression sur son bras :

- Mais prévoir quoi, bon sang ? Et un trident, pour quoi faire bordel ?

- Pas mon problème ! Jeannot, c’était un pro et il devait nous donner ce qu’on demandait. C’est comme ça que ça marche !

- Mais pas un trident !  

- Pourquoi ?

Je commençais à beaucoup transpirer. Je ne pouvais plus contrôler le timbre de ma voix ni le tremblement de mes membres. Si je ne me calmais pas tout de suite, j’allais péter le coude de cet enfoiré.

- Tu demandes pourquoi ?...Tu demandes pourquoi ?... Putain, on n’est pas des gladiateurs ! Pourquoi t’as pas commandé une catapulte tant qu’on y est !?

 

À ce moment-là, je sentis une présence derrière moi. Je lâchai le bras de Frédéric et fis volte-face pour me trouver nez à nez avec le visage impassible de Jules.

- Marco San, imposer sa volonté aux autres c'est force. Se l'imposer à soi-même, c'est force supérieure.

J’agrippai le philosophe par le col et collai sa face contre la mienne.

- Toi aussi le mandarin, tu commences sérieusement à me casser les couilles avec tes proverbes.

 

C’est à cet instant précis que la sonnerie orgasmique du téléphone portable de Claude se fit entendre : c’était Paul qui nous informait, essoufflé, mais mort de rire, qu’il était à proximité de Senlis.

 

(à suivre...)


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