Je suis tranquille. Je ne fais rien. Enfin si. Je sombre lentement. Trop lentement à mon goût. Misérable commandant sur mon navire du
désespoir, capitaine déchu sur le vaisseau de la désolation, je fais naufrage.
Je m’accroche à mon éthylique bouée de verre. Scotchant sa bouche contre la mienne, le brave Johnny Walker me maintient à flot malgré
moi, qui ne demande qu’à couler à pic.
Anita vient de me plaquer. Pour de bon. Cette fois, c’est sûr, elle ne reviendra pas.
Je veux bien relativiser. Oui, je veux bien. Je ne suis pas le premier type à se faire plaquer par sa gonzesse. Ça arrive tous les jours. Il
y en a même qui se cassent avec votre meilleur copain ; humiliation suprême que m’a épargnée Anita (même si la tâche aurait été sacrément balèze puisque Tristan, mon pote de toujours, n’a
d’yeux que pour Elton John).
Il n’empêche qu’en prenant tout le recul nécessaire, en essayant de banaliser ce qui vient de m’arriver, je ne peux pas, non vraiment pas, me
considérer comme une victime ordinaire. Ce qui fait de moi un cas tellement plus atypique que le commun des largués, ce n’est pas le fait que ma femme se soit barrée avec un type de vingt ans son
aîné ; non pensez-vous, mais que cette infâme perverse névrosée me quitte pour un proctologue. Un proctologue, putain ! Faut pas être ébréchée du cervelet pour partir avec un gars qui
fait un job pareil ?
Bref, tout ça pour dire que je suis peinard et que mon activité du moment est de noyer mon chagrin et ma salive dans du whisky d’une qualité
infâme. C’est à cet instant-là, à peine deux heures après qu’Anita a pris sa Samsonite et claqué la porte derrière elle, que l’autre évènement de la soirée se produit.
Affalé sur mon sofa, je le vois se tenir devant moi. Mes pupilles arrosées d’alcool et de larmes distinguent un corps de
couleur foncé aux proportions inégales sur lequel repose une tête difforme et sans cheveu. Une gueule pas possible, quoi. Ça s’assoit sur le canapé qui me fait face et me regarde de son
œil valide puisque l’autre est planqué derrière une espèce de chiffon sombre.
J’écarquille mes yeux pour apercevoir le truc qui vient de s’incruster chez moi.
Après quelques efforts de concentration, l’image se fait plus nette. La chose éborgnée continue de me fixer avec attention. Même dans l’état
d’ébriété dans lequel je m’englue, je sais d’entrée que ça n’a rien d’humain. Tous ses membres sont flasques. Son nez est ramolli. Sa bouche tombante. Ses oreilles immenses pendouillent
comme une vieille paire de couilles et le reste de sa peau est relâché. Je remarque aussi que son corps à la pigmentation brune a des auréoles, des taches noires et d’autres toutes blanches. Avec
moi avachi, l’esprit imbibé et le regard idiot, on tient là un joli tableau de larves.
- Bonsoir, me dit la créature d’une voix mollassonne en grattant le sommet de son crâne déformé.
- Salut, mon gars. Qu’est-ce que tu fous chez moi ?
La chose ne parait pas surprise de ma remarque.
- Permettez-moi de vous corriger. Je suis également dans ma maison. Depuis un an, jour pour jour. À quelques minutes près.
- Sans blague. T’es qui, au fait ?
La créature se lève de mon siège et s’incline avec respect. Sur le dessus de sa tête dégarnie se trouvent plusieurs entailles qui ressemblent
à des lettres d’imprimerie.
- Je vous prie, de m’excuser, dit-il. Je ne me suis pas présenté. Mon nom actuel est Mobilik.
- Pourquoi pas, fais-je en prenant une nouvelle gorgée de whisky. Et, t’es un extra-terrestre, c’est ça ?
- Affirmatif. Enfin, j’appartiens à une des nombreuses civilisations que vous, Humains, qualifiez de « non identifiées ». Notre
espèce est celle des Ummites.
- Tu m’en vois ravi, Mobylette, mais…
- Mobilik.
- Comme tu veux. Tu cherches quoi au juste, à part venir m’emmerder pendant ma biture ? T’es venu m’enlever ?
- Absolument pas, se défend mon visiteur en agitant ses mains dont les longs doigts flétris semblent ne plus avoir d’os. Je venais juste vous
dire au revoir. Après pratiquement une année de cohabitation avec vous, je m’apprête à retourner sur Ummo.
- Ta planète ?
- Affirmatif, dit-il en frottant l’index sur le haut de son crâne. Ummo est située à une quinzaine d’années-lumière de la Terre.
La tête penchée en arrière et la bouche grande ouverte, je laisse le liquide couler dans mon œsophage dans un bruit de tuyauterie. Pas de
bol. J’ai beau sucer le sang alcoolisé de la bouteille, je suis encore en pleine possession de mes moyens. Fait chier. Je n’ai pas épongé ma soif ni effacé le visage diablement angélique d’Anita.
Frustré, je prends une autre gorgée de mon breuvage écossais puis m’exclame :
- Attends…Attends un peu, mon cochon…Tu as squatté un an ici ?
La créature regarde son poignet comme s’il était serti d’une montre imaginaire et répond de sa voix nonchalante :
- 364 jours, 23 heures, 49 minutes et 17 secondes exactement.
- Mais t’étais planqué où, bordel, je t’ai jamais vu ? Pourtant, une tronche comme la tienne…
La chose émet un son étrange - mélange entre la quinte de toux et le grincement métallique d’un portail - qui sort de sa bouche tordue. Un
rire venu d’ailleurs.
- J’étais presque sur tout votre mobilier de bureau, mais principalement sur votre table de travail.
- Sur mon bureau ?
- Sur, sous, dans votre bureau. En fait, j’étais votre bureau.
- Hein ?...Tu étais…mon bureau ?
- En très grande partie, oui. Mais quelquefois j’ai été votre siège là-bas, dit l’extra-terrestre en me désignant une petite chaise
rembourrée que j’avais achetée chez Habitat. Aussi la bibliothèque que votre tante maternelle Yvonne vous a offerte, mais également votre meuble de rangement un peu bancal qui se trouve derrière
vous…En somme, j’étais la quasi-totalité de votre mobilier. D’où mon nom de reconnaissance. Mobilik.
Voilà qui explique sans doute l’apparence toute gondolée de mon visiteur. À force d’épouser la silhouette de mes fournitures, cet abruti a
fait péter toutes les coutures de son épiderme. Au prix d’un gros effort, je me redresse un peu. Je me frotte les yeux puis me penche pour examiner l’alien d’un peu plus près. Au milieu de son
torse, on peut voir des cercles de circonférences différentes puis un peu en dessous, au niveau de son abdomen il y a des marques noirâtres ou, au contraire, plâtreuses.
- Traces de graisse, de café, de boissons gazeuses, de Typex, dit la chose d’un ton las comme si elle avait lu dans mes pensées.
- Je t’ai pas épargné, mon salaud, lancé-je en étouffant un rot et m’écrasant à nouveau sur mon fauteuil.
Les traits dégoulinant de sa figure se contractent.
- C’est bien peu comparé à cette douleur, me dit-il sèchement en me désignant le bandeau noir qui recouvre son œil.
Il m’apprend alors que je lui avais crevé sa pupille gauche en plantant un compas sur le dossier de mon bureau.
- Ah, mais pourquoi t’as pas choisi de te foutre dans un autre objet ? Avec le bocson qu’il y a chez moi, tu avais de quoi faire…
Mon visiteur fait la moue, recouvrant son flegme :
- Voyez-vous, nous n’avons guère le loisir de manifester nos préférences. C’est déjà un privilège d’être choisi pour faire ce voyage. Et pour
ne rien vous cacher, je n’imaginais pas courir un grand risque. Songez à nos jeunes stagiaires qui eux se sont vu attribuer des fonctions bien moins valorisantes et plus compromettantes pour leur
santé.
- Sans déc ? Comme quoi ?
- Il y en a tant ! Les vêtements, les produits de toilette, certains instruments…
- Des instruments ? T’as eu tort, mon gars. Je bichonne ma guitare plus que ma fichue vie.
- Je ne faisais pas seulement référence aux instruments de musique, mais à tous les appareils.
Embarrassé, l’intrus toussote avant d’ajouter :
- Y compris les accessoires de santé.
Le cerveau au ralenti, je réfléchis à sa remarque quelques secondes puis je sens un frisson d’effroi parcourir mon échine.
- Putain non ! Pas dans mon thermomètre, merde ! Bande d’enfoirés, vous n’avez aucun savoir-vivre ou quoi ? Vous pensez à ma
dignité, espèces de vicelards ?
- Négatif, rétorque-t-il offensé. Au même titre que nous n’avons pas demandé l’avis au pauvre intérimaire qui a dû passer une heure par jour
pendant deux semaines dans votre orifice anal lorsque vous étiez fiévreux cet hiver. Ce sont, hélas, les inconvénients de notre profession.
Il s’écoule plusieurs secondes. A mon grand regret, mon état d’ébriété n’empire pas. A nouveau, l’extra-terrestre retrouve son calme et sa
courtoisie :
- Permettez-moi de vous avouer ma stupéfaction, fait-il en se grattant à nouveau la tête.
- Comment ça ?
- Vous n’avez guère l’air surpris par mon existence ni par mes propos.
- En d’autres temps si, mais pas ce soir. Ma copine vient de me planter pour un proctologue alors tu vois, Moby Dick, plus rien
m’étonne.
- Mobilik, je vous prie. Un proctologue ?
- Parfaitement, ma couille. Pas un docteur lambda, un vulgaire pédiatre, un généraliste à la con. Pas même une putain de sommité genre
neurochirurgien. Nan, nan. Un proctologue. Elle n’a pas seulement voulu me piétiner le cœur, elle a fait en sorte que je sois aussi la risée de tous les mecs pour des décennies. Elle a fait fort,
la garce. Un proctologue, tu te rends compte ? Un proc-to-lo-gue. Un trou du cul, quoi.
- Enfin, si je peux me permettre, vous n’avez pas été de la plus grande loyauté non plus.
- Mmmh ? dis-je en, engloutissant mes paroles dans une autre lampée.
- Je suis au regret de vous signaler, pour le cas où vous l'auriez oublié, que vous avez trompé votre conjointe à maintes reprises.
J’étais là. Vous savez, de temps à autre j’ai aussi été votre lit.
En disant cela, il grimace en se malaxant derrière la nuque comme pour me rappeler ce que je lui avais fait endurer.
- Et alors ? Tu t’es jamais gouré de gonzesse une fois ou deux dans ta planète d’Homo ?
- Ummo.
- Peu importe. Bah moi si. J’y peux rien, je suis un garçon étourdi.
- Ne vous justifiez pas. De toute manière, votre vie ne me regarde plus.
- Te bile pas, le martien. De toute façon, je comprends walou à ce que tu baragouines.
- Laissez-moi vous expliquer, poursuit la chose. Voyez-vous, ma présence et celle de mes collaborateurs Ummites dans votre lieu de résidence
n’était pas fortuite. Nous avions une mission. Une mission d’une extrême importance.
- Laquelle ?
- Vous connaître.
- Me connaître, moi ?
- Non, pas seulement vous. Votre peuple.
Le geste mal assuré, j’approche la bouteille sur mes lèvres et avec avidité, je tète le goulot comme un nouveau-né et m’essuie la bouche
contre la manche de ma chemise.
- Et vous m’avez choisi comme échantillon représentatif, c’est ça ? Ha ha, vous êtes inconscients ou quoi ?
- Non, non, dit l’Ummite en secouant la tête ce qui fait claquer ses oreilles contre sa joue, vous n’étiez pas le seul à être étudié. Cela
fait très longtemps que nous sommes sur votre planète, vous savez. Et nous sommes très nombreux.
C’est drôle. Plus je picole, plus j’ai l’impression que je m’assèche. Mes deux jambes semblent avoir été plongées dans une coulée de béton.
Mes mains tremblent. Mes tempes me lancent et mes paupières sont aussi lourdes que des haltères. Je suis bien bourré, certes, mais – pas de bol- encore trop lucide.
J’entends toujours la voix coulante de mon invité. Elle est lointaine, comme venue du fond d’un puits. Les traits divinement démoniaques du
visage d’Anita valsent devant mes yeux. Le son amplifié de sa voix bourdonne dans mes tympans. L’écho de ses mots assassins. Et enfin le vacarme que fait une porte qui claque. Le bruit du
bonheur qui fout le camp.
- Alors, tu t’en vas ce soir, le martien ?
- Oui, répond-il. Dans moins de cinq minutes.
- Quoi faire ? Ton rapport sur les Humains ?
- Parfaitement. Depuis votre arrivée sur Terre et à votre insu, nous avons vécu parmi vous, mais également au contact des autres éléments qui
constituent votre planète et votre quotidien tel que l’air, la nature, vos inventions, la nourriture…Nous voulions savoir si cela avait encore un intérêt pour nous.
- Quel intérêt ?
- Vous, les Humains et votre Terre, dit-il en se frottant le crâne.
- Je pige rien…Dis-moi, qu’est-ce que t’as à te gratter la caboche tout le temps ? Y’a des poux dans ton bled ?
Pour toute réponse, l’Ummite me montre le sommet de sa tête. Les encoches que j’avais remarquées auparavant m’apparaissent clairement et je
peux lire « PSG enculé ». C’est sûr, ces scarifications faites au cutter sur mon bureau sont l’œuvre d’Anthony, mon petit neveu, un jeune branleur de quinze ans et furieux
supporter de l’Olympique de Marseille. Parfois, mon frangin me laissait son fils pour quelques heures ou le week-end.
- Ah, les gosses…
Mes boyaux sont en train de fondre, mon foie s’embrase. Pour éteindre cet incendie intérieur, j’ingurgite une nouvelle rasade.
- Euh…Tu disais quoi, au fait ?
Mon invité grimace :
- Vous n’êtes pas attentif ou beaucoup trop ivre, je crois. Je parlais de notre objectif.
- Ah…Très bien…Très très bien…Et c’est quoi ?
- Rien de bien novateur. D’ailleurs, la plupart de vos créateurs contemporains l’ont compris et expliqué dans leurs films – certes, un
peu trop grossiers et caricaturaux à notre goût - et certains ouvrages comme ceux rédigés par H.G Wells ou de Asimov.
- J’ai pigé. Toi et tes amis, vous allez nous assiéger et tous nous niquer. J’ai bon ?
- Comme vous y allez ! glousse la créature dans un bruit de ferraille résonnant. Nous souhaitons en effet vous envahir, pas vous tuer.
Enfin pas tous. Une infime partie seulement, bien inférieure aux assassinats de masse et autres génocides que vous perpétrez à travers le monde depuis des millénaires. Sans oublier les crimes que
vous retournez contre vous si j’en crois le taux croissant de suicides. Non, notre objectif est de travailler avec les Humains, car, voyez-vous, nous avons besoin de vous.
- Pourquoi ? Vous n’êtes pas assez de sodomites, là-haut ?
- Pas sodomites. Ummites. C’est exact, hélas. Nous autres, et contrairement à votre peuple, nous nous reproduisons beaucoup moins vite. La
période de gestation de nos épouses est bien plus longue que celle de vos femmes.
- Je te plains, mon gars. Mais bon, la mienne, elle a pas attendu d’être enceinte pour me casser les couilles.
L’E.T poursuit son explication :
- A cela s’ajoute une espérance de vie très limitée. Nous ne dépassons guère les quarante ans. Par conséquent, notre problème démographique
nous incite à faire appel à la bonne intelligence de vos semblables.
- Bonne intelligence, mon cul ! Vous avez surtout la trouille qu’on vous flanque une branlée, oui ! Hé, camarade, on a du matos,
maintenant ! C’est fini l’époque des sagaies, des catapultes ou des Winchester ! Aujourd’hui, on a le GIGN, la bombe à hydrogène…humm…les lampes halogènes…
Qu’est-ce que je raconte ? Je délire. J’ai chaud. Non, je grelotte. Et puis, je commence à avoir envie de gerber. Mes intestins glacés me
calcinent. Mes rots répétés me renvoient un goût infect. Anita, t’es où, bordel ? Tu te déhanches devant moi. Tu me nargues. Putain, arrête, s’il te plaît. Me jette pas pour un proctologue.
Crois-moi, ma belle, explorer les fions, c’est pas un vrai métier.
Et cet enfoiré de martien n’arrête pas de jacter…
- Je ne nie pas que durant les siècles, vous, les Humains, avez fait preuve d’ingéniosité et que vos progrès dans le domaine de l’armement
sont considérables. Néanmoins, je regrette de vous dire que vos projectiles ne sont en rien comparables avec l’étendue de nos pouvoirs.
- Mouais. Y’a quand même un truc qui m’échappe dans ton histoire, Mobil home…
- Mobilik, s’agace le visiteur.
- Ouais. Bref, si vous êtes si costauds que ça et si vous nous reluquez le derrière depuis des lustres, je me demande pourquoi vous n’avez
pas encore débarqué sur Terre.
La créature pousse un soupir plein de tristesse.
- Votre remarque est tout à fait juste et de circonstance. Je vais vous expliquer la raison.
Merde. Ça m’apprendra à ouvrir ma gueule.
- Non, non, ça va…
- Au contraire, c’est essentiel que vous compreniez, insiste-t-il. A chaque fois, il y avait toujours eu un empêchement de taille, un fléau,
devrais-je dire, qui nous a conduits à reconsidérer notre stratégie et à repousser l’invasion.
- Pas de bol, dis-je en faisant un rot sonore.
- Je ne vous le fais pas dire. Même à l’ère préhistorique où la Nature était magnifique et inviolée, il nous était impossible de prendre
d’assaut votre planète.
- …
- Parfaitement. Notre souci était d’ordre relationnel, si j’ose dire. Les habitants de l’époque - des hommes voûtés, vêtus de peaux de bêtes
- avaient une communication bien peu élaborée. Leur potentiel intellectuel au même titre que leur créativité ou leurs sentiments étaient trop limités.
- ...
- Comprenez-nous bien. Nous ne pouvions courir le risque de collaborer et d’échanger avec des êtres grognant des borborygmes ! Il nous
fallait patienter encore pour trouver un cycle cérébral plus faste, une génération conceptuellement plus prometteuse. Hélas, les autres périodes, que ce fût celle de l’Antiquité, du Moyen Age ou
bien celles plus modernes, comportaient toutes un obstacle rédhibitoire. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas.
Je ne dis plus rien. Pendant qu’il continue de me débiter ses conneries, je porte un sourire débile en bandoulière. Progressivement je sens
mon désespoir se faire la malle. Il fond comme neige au soleil. Le souvenir d’Anita, cette vicieuse amoureuse d’un soigneur d’anus, est en train de se diluer dans mes pensées inondées. Je
commence à l’oublier. Entre spiritualité martienne et emprise du spiritueux, je nage dans la confusion la plus totale et la plus délicieuse. Pas trop tôt.
Je commence à avoir le tournis. Des centaines d’aiguilles piquent mes rétines. La voix de mon invité se déraille. Le son qui sort de sa
bouche infatigable me vrille le crâne. Les traits de son visage se barrent en sucette. Ma tête est sur le point de sauter comme un bouchon de champagne. De ma vie, je n’ai jamais vu quelqu’un
causer autant.
- La situation - la vôtre et par extension la nôtre - n’a jamais été aussi catastrophique. Un véritable désastre. À tous les niveaux. Mes
collègues et moi-même sommes arrivés à la même conclusion. La plupart rédigent en ce moment même un compte-rendu sur leur séjour terrestre. Un rapport peu reluisant comme vous pouvez
l’imaginer.
Le martien s’emporte soudain en agitant ses bras avec véhémence.
- Entre vos guerres incessantes, les aliments incongrus que vous ingurgitez, les émissions affligeantes que vous regardez…
- Tu oublies les femmes, mec. Toutes des salopes.
En plus d’être atterré, l'alien est révolté.
- Et la pollution qui ravage chaque jour un peu plus votre environnement, vous y avez pensé ? Pauvres malheureux, vous avez saboté
votre patrimoine terrestre, ce magnifique héritage naturel. Vous rendez-vous compte du gâchis ?
- Humm…Si je comprends bien Mobicarte, vous…
- Mobilik, bon sang !
- Au temps pour moi. Alors, vous allez plus nous attaquer ?
La créature se contente de hausser ses épaules molles, la mine abattue :
- Pas dans l’immédiat, en tout cas. Il nous faudra à nouveau attendre - pour ne pas dire espérer - des jours meilleurs. C’est ce que je
mentionnerai sur mon rapport dans (il regarde encore sa montre virtuelle) une minute et vingt-sept secondes. Mes collaborateurs écriront la même chose.
C’est alors qu’un léger tremblement agite ses lèvres déformées.
- C’est aussi ce qu’aurait souhaité Algorium.
- Qui ça ? demandé-je en finissant la bouteille et faisant le tour du goulot avec ma langue.
- Algorium. Un de nos plus fidèles serviteurs. Il était aussi un proche compagnon.
La voix du monstre est soudain étranglée par l’émotion.
- Était ?
- Hélas. Algorium est descendu sur Terre le même jour que moi. Son rôle était crucial pour tous les Ummites. Il consistait à étudier les
fonds marins. C’était une grande et honorifique responsabilité, car sur Ummo, l’eau ou tout autre liquide n’existe pas. Pour analyser la mer et la faune aquatique, il prenait le plus souvent la
forme d’une algue.
- Une algue ? Il a pas trouvé plus con comme couverture, ton pote ?
Le visiteur ignore ma remarque :
- Malheureusement, après la fuite d’un de vos pétroliers, il fut entièrement recouvert de cette huile aux effets nocifs. Le malheureux périt
en quelques heures. Ce fut une tragédie et une grande perte pour notre communauté.
- Faut pas pousser. C’est pas pire que d’avoir une femme qui se tire avec un proctologue.
En plantant son œil dans mon regard, il ajoute d’un ton grave :
- Vous vous appauvrissez, les Humains, dit-il. C’est un suicide autant individuel que collectif. Chaque jour, chaque minute, chaque seconde,
votre monde périclite. Intellectuellement. Émotionnellement.
A ces mots, il me pointe de son index dont la peau semble couler comme de la cire :
- En regardant votre peuple et la nature de vos actes, il m’arrive de me demander qui a le plus d’humanité de nos deux civilisations.
Cette phrase est la dernière qu’il prononça avant de me faire ses adieux et disparaitre dans un nuage de fumée blanche.
Je reste seul, en plein milieu du salon. Vautré sur mon canapé pendant un temps infini, je repense à cette surréaliste « conversation de
bureau ».
Quelle soirée !
Je ferme les yeux. Je suis sans énergie. Totalement H.S.
Je suis prêt à m’abandonner dans une douce léthargie. Mais, lorsque je crois enfin réussir à m’enfoncer pour de bon dans les méandres d’un
sommeil ou d’un coma profonds, je vois une forme familière onduler sous mes paupières closes. Anita fait de la résistance. Elle cherche à tout prix à s’accrocher à mes prunelles, la bougresse.
Elle essaie de forcer le bouclier de mon esprit que j’ai pourtant abreuvé avec soin. Il est hors de question qu’elle puisse raviver cette douleur qui me comprime le cœur et fait couler mes yeux.
Hors de question. Alors, pour faire disparaître cette chimère et me libérer – tout du moins pour ce soir - de mon fardeau de tristesse, je me mets à ramper à plat ventre, et c’est comme un ver de
terre que je me dirige vers la cuisine à la recherche d’une autre bouteille...