Attendre c'est être entre l'immobilité et l'espoir.
(Pauline Michel - Extrait de « Les Yeux d'eau »)
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Dans le silence qui règne au salon, on entend un bruit de mécanique rouillée, précédé d’un grincement plaintif. La grande aiguille métallique rampe, et péniblement vient se positionner juste en face du douze. Le cœur de l’horloge émet à plusieurs reprises un grondement sourd et fatigué : il est huit heures du soir. Assis dans son fauteuil, monsieur Victor attend quelqu’un. Cela ne date pas d’aujourd’hui, ni d’hier. Pas même d’avant-hier. Cela fait vingt-sept ans qu’il attend. Une longue attente, le tiers de sa vie. Pourtant, le vieil homme ne se plaint pas. Il n’est pas de ceux qui se plaignent. Monsieur Victor habite un appartement au 20, rue des Écouffes, dans le quartier du Marais. Il y vit depuis très longtemps. Depuis toujours. Quand le temps sera venu pour lui de mourir, c’est ici qu’il mourra. Cet appartement était la propriété de ses parents, des gens sans histoire. Ils l’ont acheté juste après la guerre, dans les années vingt. Cet appartement est un peu comme un grand, un beau livre de souvenirs, comme une céramique qui a conservé dans sa chair rouge l’empreinte argileuse de leur existence. Ses murs, ses moindres fissures pourraient raconter l’histoire de la famille Weiss, cette famille juive ashkénaze née à Sopron, petite ville de Hongrie. Cet appartement sait tellement de choses, tant de mots ont été dits entre ses cloisons murées. Les vérités inutiles, les mensonges nécessaires. Les aveux douloureux et les secrets qu’on chuchote entre les doigts. Il a entendu aussi. Les rires, les éclats de voix, les chants. Les étreintes et les psaumes. C’est ici, dans ce lieu, qu’on a fermé les yeux de son père avant que lui, Victor, ne ferme à son tour ceux de sa mère. Aujourd’hui, cet endroit lui appartient. C’est le sien. Et, plus tard… « Plus tard » n’a guère d’importance pour les hommes de son âge. En trente ans, le Marais a beaucoup changé. Il s’est développé, modernisé comme on dit. Il a gagné. De l’argent, des touristes, une réputation. En contrepartie, il a perdu son âme. Avant, le quartier était un petit village. Il y avait plus d’artisans ; des hommes au regard creusé de cernes, les reins brisés et le sourire jauni ; des femmes au corps robuste et aux mains calleuses qui portaient sous leurs paupières sans fard le poids de la fatigue, des nuits trop courtes et des rêves ordinaires. Les magasins avaient des enseignes tordues, des écriteaux rouillés qui penchaient sur le côté comme souffrant d’un torticolis. Les vitres montraient leurs joues sales et griffées. Le dos des murs était gris et si délabré que les jours de pluie, des souris allaient trouver refuge entre les failles, leurs veines de ciment. Au printemps et jusqu’à la fin de l’été, on pouvait voir du linge sécher sur les avant-bras des fenêtres. Le Marais n’a plus le même visage. Il a rajeuni. Mais, au travers de ses musées, ses impasses, son architecture désuète, les stigmates de son passé demeurent encore. Beaucoup de rues sont restées piétonnes. Certaines ont conservé leurs gros pavés bancals ; ces vieilles dalles qui maltraitent les chevilles et qui ressemblent à d’énormes dents usées sur le point de se déchausser. Il y a toujours autant de bruit, mais le vacarme n’est plus le même. Son langage est différent. Il a égaré sa verve gouailleuse, sa fantaisie. Jadis, les gens se parlaient, se disputaient, s’injuriaient par rambardes interposées. Aussi, il n’était pas rare d’entendre une personne postée sur son balcon en interpeller une autre en bas de la rue – un membre de la famille, un ami ou un parfait inconnu – et lui jeter des pièces de monnaie en lui demandant de remonter une baguette, un sac de fruits, de légumes ou une tranche de halva (1) à la pistache. Certains coins comme la rue des Rosiers étaient régulièrement pimentés de ces acteurs improvisés. Aujourd’hui, ce genre de spectacles urbains n’existe plus. Le quartier a perdu de son effronterie populaire, de son folklore tendre et irrévérencieux. Depuis plusieurs années, le Marais est devenu l’endroit en vogue. « Précurseur de tendance » dit-on dans les milieux artistiques. Désormais, ses trottoirs sont propres, ses vitrines plus modernes, ses vendeurs plus jeunes. Les habitants ont des vêtements, des bijoux et des manières à la mode. Ils ne s’étreignent plus avec cette ferveur maladroite et sincère, ne se tombent plus dans les bras, ne s’interpellent plus en sifflant, les doigts dans la bouche. Aujourd’hui, ils se serrent la main, se saluent discrètement, s’envoient des baisers de loin. Ils ne jurent plus avec cette exubérance colorée, ne rient plus à gorge déployée. Maintenant, ils discutent en inclinant la tête ou adoptent des poses qui paraissent forcées. Les plus anciens du quartier, ceux qui y vivent depuis des décennies prétendent que c’est à cause de l’argent. L’argent qui coule à flots. Qui lave. Qui nettoie. Qui récure. Cet argent qui lentement estompe le parfum suranné et authentique qui flottait dans les rues de cette partie du 4e arrondissement. Ce sont les mêmes qui disent que malgré tout cet argent, toute cette eau qui coule, le cœur du Marais est de plus en plus sec. Ici, monsieur Victor est une personnalité connue. Son visage émacié est familier de tous. Depuis la mort de Marho le clochard, il y a trois ans, il est même devenu une sorte de célébrité. Mais, sa notoriété va au-delà des frontières de sa rue ; elle englobe la rue parallèle, celle de Ferdinand Duval qui remonte jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois. Il faut reconnaître que monsieur Victor n’est pas de ces vieillards misanthropes, ou effrayés par l’extérieur, qui vivent reclus dans leur maison, assis sur leur chaise branlante, le regard morne sur un téléviseur toujours allumé. Non, monsieur Victor apprécie d’être dehors. Il se plaît au milieu de la foule, de sa cacophonie ; il aime être parmi les arbres, les enfants, les chiens. Dans ce grand orchestre de la vie, il tient encore à jouer son rôle, sa partition de soliste. Quand le climat n’est pas trop capricieux, monsieur Victor affectionne les balades. Avec sa démarche brinquebalante, mais surtout grâce à son béret bleu foncé, on le reconnaît de loin. Parfois, rien qu’au bruit de son pas froissé ou du grattement de sa canne sur le bitume, on devine que c’est lui. Monsieur Victor se promène partout. Il est un bon marcheur. On le rencontre aussi bien dans le quartier chinois que dans celui des Horlogers. On le croise même dans le quartier gay, au niveau de la rue Vieille-du-Temple et plus loin encore, vers la place des Vosges qu’il longe avant de s’arrêter quelquefois devant les galeries de peinture. Il ne se passe pas une journée sans qu’on aperçoive sa frêle silhouette. Sa présence fait partie de cette routine réconfortante, de ce rituel anodin qui rassure malgré tout. Lorsqu’il sort de chez lui pour aller faire ses courses ou poster sa lettre tous les matins à la même heure, certains ne manquent pas de le saluer. Les plus fidèles engagent parfois la conversation. Les discussions sont affectueuses, mais brèves. Monsieur Victor n’est pas un homme qui parle beaucoup. Bien sûr, il y a toujours les mêmes chenapans qui le taquinent en lui jetant des pelures de mandarine ou tambourinent contre sa porte pendant sa sieste, mais la plupart du temps, on ne l’importune pas. Au contraire, on l’aime plutôt bien, ici. Pour dire la vérité, on ne prête plus vraiment attention à ce qu’il fait ou à ce qu’il raconte quand il lui arrive de parler un peu plus que d’ordinaire. Car, dans le quartier, beaucoup considèrent que monsieur Victor n’a plus toute sa tête. On dit qu’il a perdu la raison. La dernière pulsation de l’horloge résonne dans le salon. Dans son œil de verre, les aiguilles affichent huit heures et demie. Il fait déjà très sombre. La rue des Écouffes n’est presque pas éclairée. Les devantures des boutiques sont fermées, les rues commencent à se vider. Chacun rentre se mettre à l’abri de l’hiver et de la nuit. Au-dehors, seules les voix graves de quelques rabbins émanent de la synagogue Fleischman située juste en dessous de l’appartement. Ces hommes de Dieu opposent à la froidure de ce mois d’octobre la ferveur de leurs prières. Monsieur Victor n’a pas bougé de son fauteuil. Il attend quelqu’un. Une personne. Elle ne devrait plus tarder. Dans son regard érodé par le sel des années, il n’y a aucun signe d’impatience, de doute ou d’inquiétude. Au contraire, son visage est empreint de la sérénité des sages. De temps en temps, il réajuste le col élimé de sa veste trop grande, défroisse les plis de son pantalon trop court. Ses gestes sont lents, appliqués. Il pose ses mains sur ses cuisses, regarde à nouveau droit devant lui, face à la porte d’entrée. Il attend… Il fut un temps où monsieur Victor intriguait beaucoup. À l’époque, les rumeurs allaient bon train. Des histoires assez troublantes pour certains, des légendes fascinantes pour d’autres. Bref, les gens du quartier parlaient. Sur sa vie. Sa jeunesse. Par exemple, on disait que le béret dont il ne se sépare jamais appartenait à un soldat américain mort après lui avoir sauvé la vie en 1942 ; et qu’en hommage à son sauveur et à son geste héroïque, il ne se passe pas un jour sans qu’il se couvre la tête de cette coiffe bleue. Quelques mauvaises langues affirmaient qu’en cette même période obscure, monsieur Victor était un traître, qu’il avait collaboré avec l’ennemi allemand. D’autres potins insinuaient qu’il détenait plusieurs millions dans des banques quelque part à Monaco ou au Liechtenstein ; racontars contredits par d’autres qui disaient que hormis son appartement familial, l’homme était sans le sou. Mais, de tous les mystères qui gravitaient autour de ce vieux solitaire, le plus étrange d’entre tous, celui qui aujourd’hui encore continue de faire parler quelques curieux concerne l’existence secrète de quelqu’un. Au début, les habitants de la rue des Écouffes se passionnaient pour cette histoire. Tout le monde ignorait l’identité de cet individu, mais chacun y allait de son commentaire, de sa vérité. Quelques-uns prétendaient que cet inconnu sans nom et sans visage était son fils caché, le fruit d’une relation honteuse. D’autres pensaient qu’il s’agissait en fait d’une étrangère dont il tomba éperdument amoureux pendant la guerre. Ceux qui s’estimaient les mieux informés racontaient que cette femme était devenue amnésique et que c’est la raison pour laquelle, tous les jours, monsieur Victor n’a de cesse de poster des lettres afin de raviver chez son ancienne amante le souvenir de leur passion ensevelie. Il y a aussi ceux qui croyaient que cette personne était le fantôme de sa sœur décédée, exterminée dans les camps de concentration, ajoutant que cette tragédie avait depuis précipité l’homme dans la folie. Ces dernières années, les rumeurs ont cessé. La plupart ont fini par se dire que cet individu énigmatique n’avait probablement jamais existé que dans l’esprit dérangé du vieil ermite. C’est notamment ce que clamait encore cet après-midi monsieur Georges, le libraire d’en face : - Si vous voulez mon avis, a-t-il dit à Gabriel, le jeune facteur, cet homme n’a jamais dû toucher une femme de sa vie. Le postier avait acquiescé. Il a toujours été persuadé que dans sa démence, monsieur Victor s’était créé une relation imaginaire et que le courrier qu’il recevait chaque jour à son adresse était écrit et expédié par le vieil homme lui-même. - Vous savez, renchérit le facteur, la solitude et le chagrin vous font faire des choses bizarres. Quant à madame Johanna, la gérante de la boucherie casher, elle ne sait que penser. Ce matin, monsieur Victor est venu lui acheter deux entrecôtes. C’est la première fois qu’il lui passait une pareille commande. Troublée, elle l’a interrogé en plaisantant à ce sujet. En guise de réponse, le vieil homme s’est contenté d’esquisser un sourire enfantin et ridé. Le salon est toujours plongé dans un silence de cathédrale. Tout est en ordre pour accueillir le visiteur du soir. Monsieur Victor a fait un peu de ménage, de rangement. Ainsi, la poussière qui sommeillait sur les meubles d’antiquité s’est volatilisée, les tapis ont été secoués et tous les livres – romans d’Albert Cohen, de Jane Austen, ou de Sandor Marai – qui s’empilaient sur les étagères sont retournés à leurs mots dans la bibliothèque. Dans la pièce, une subtile senteur lévite dans un nuage de cannelle et de jasmin. Les choses sont à leur place. Tout est prêt. La nappe brodée en coton est mise, la table est déjà dressée, les couverts sont sagement alignés. Deux assiettes. Au centre de la table siège une bouteille de vin. Du blanc. Ce n’est pas un grand cru, mais la qualité est honnête. Il fera bien l’affaire. Il aura le parfum des avants et le goût sucré des retrouvailles. Au milieu de la pénombre qui tapisse le salon, la lampe halogène diffuse une lumière souffreteuse. L’horloge vient d’avancer sa longue phalange argentée. Dans quelques minutes, il sera neuf heures. Toujours assis sur son fauteuil en tissu, son regard délavé en direction de la porte d’entrée, monsieur Victor ne bouge pas. Dans ses yeux, il y a le même apaisement, la même tranquillité. Il le sait. L’instant est proche. Lorsque les pas de son visiteur feront gémir le bois des premières marches, monsieur Victor se lèvera. Sans attendre que l’on tape ou que l’on sonne, mais sans se hâter non plus, il ouvrira la porte. Tous les deux se feront face. Ils prendront le temps de se regarder, de se reconnaître et, sans tristesse ni amertume, de constater l’œuvre du temps et des années passées. Monsieur Victor sourira pour dissimuler sa gêne, mais aussi pour ne pas indisposer son invité. Ils ne sauront probablement pas quoi dire, mais ce ne sera pas grave puisqu’à cet instant-là, parler ne sera pas nécessaire. Sur le pas de la porte, ils s’échangeront le velours de leur silence, laisseront leurs yeux entamer le début d’une conversation muette. Son sourire à lui ne le quittera plus. Puis, arrivera le moment où il faudra prononcer une parole, le moment où, sans les brusquer, il faudra libérer les mots de leur trop longue captivité. Ce sera probablement à monsieur Victor de parler. Il lui a fallu du temps, mais désormais il sait ces choses-là. C’est lui qui dira le premier mot. « Bonsoir », sans doute. Oui, « Bonsoir » serait un début convenable. Ensuite viendra la première attention, le premier geste. Délicat et bienveillant. Celui qui n’engage à rien, mais qui aura le reflet d’une promesse, d’une éventualité. Puis lentement, presque à leur insu, la brume de la pudeur se dissipera ; et l’évidence retrouvera enfin ses droits. Alors, leur histoire pourra reprendre là où, vingt-sept ans plus tôt, elle s’était arrêtée. Mais nous n’en sommes pas là. Pas encore. Progressivement, la ville se drape d’un épais manteau de nuit. Le ciel n’a jamais été aussi sombre, aussi impénétrable. Mais, avec un peu de concentration et en plissant les yeux, on peut apercevoir une étoile ; une seule étoile égarée au milieu des ténèbres. Son éclat est terne, presque à l’agonie. Pourtant, elle ne s’est pas résignée à s’éteindre, à se fondre dans l’obscurité comme les autres. Envers et contre tout, elle diffuse sa faible lumière. Paris, 17 janvier, neuf heures du soir. Une soirée d’hiver semblable à beaucoup d’autres dans le vieux quartier du Marais. Un appartement situé au 20 de la rue des Écouffes. À l’intérieur, assis dans un fauteuil au milieu du salon à peine éclairé, un homme attend quelqu’un…
Pour Mounie, ma grand-mère paternelle qui vécut dans ce quartier
(1) Le mot halva est un nom dérivé de l'arabe halwā (sucré). Il est utilisé pour décrire de nombreux types distincts de confiserie à travers le Proche et Moyen-Orient, le Maghreb, les Balkans, le Caucase, l'Asie centrale et le sous-continent indien (définition écourtée Wikipédia). |
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