Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 21:05

 

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L'administration a ses raisons que la raison ne connait pas.

Anonyme


Lundi 29 mars dans la gare d’Asnières sur Seine.

 - Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Je… Je ne l’ai pas…

- Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Je viens de vous dire que je n’ai pas de ticket.

- Très bien, très bien. Vous allez devoir payer une amende.

- J’imagine, oui…

- Vous allez devoir payer une amende.

- Oui, oui… Vous voulez mes papiers, c’est ça ?

- 10000€.

- Pardon ?

- Votre amende. 10000€.

- 10000€ l’amende ??? Vous rigolez ou quoi ???

- 10000€.

- C’est une blague ?

- 10000€.

- Non mais attendez, monsieur. Ce n’est pas sérieux. Je ne peux pas payer cette somme, voyons !

- 10000€.

- C’est quoi ce délire, là ? C’est une caméra cachée ?

- Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Ho, vous le faites exprès ou quoi ? Je l’ai pas mon billet, je vous dis !

- Très bien, très bien. Vous allez devoir payer une amende.

- Dites-moi… Vous êtes complètement con, vous, non ?

 

Même jour à la Mairie d’Asnières sur Seine.

 - C’est l’intégral qu’il me faut, mademoiselle.

- Je viens de vous expliquer à l’instant que je n’ai que ça.

- Vous m’apportez un extrait de naissance. Ce qu’il me faut c’est le document intégral.

- Comment ça intégral ? La mairie ne donne que des extraits.

- Un extrait ce n’est pas pareil.

- Je comprends, mais la mairie ne fournit pas autre chose. Je les ai appelés deux fois, vous pouvez me croire !

- Elle est bizarre votre mairie.

- Peut-être, mais…

- Non, non, elle est vraiment bizarre votre mairie.

- Ok, elle est bizarre. On fait quoi maintenant ?

- Ça ne va pas aller, mademoiselle.

- Écoutez, ça s’appelle comme ça, non ? Un extrait de naissance. D’ailleurs, ça existe, ça, un extrait intégral ? Je ne…

- Mademoiselle, je connais mon métier et je vous dis que cela ne va pas. Vous m’apportez un extrait de naissance alors qu’il me faut le document intégral.

- Appelez la mairie, vous verrez bien ! Ils ne fournissent rien d’autre. Appelez-les !

- Je n’appelle personne. Il me faut l’intégral, c’est une pièce obligatoire pour la constitution du dossier de mariage.

- Mais les informations sur l’extrait vous les avez bien, non ?

- En effet.

- Juridiquement le document que vous tenez est valable, n’est-ce pas ?

- Absolument.

- Alors ? C’est le plus important, non ?

- C’est un extrait de naissance, mademoiselle.

- Je n’ai et je n’aurai rien d’autre. La mairie du 17ème ne me donnera pas autre chose.

- J’ai bien compris mademoiselle. Je ne suis ni sourde ni stupide.

- Alors, quoi ? Je ne peux pas me marier c’est ça ?

- Comprenez-moi bien, mademoiselle. Vous venez m’apporter un extrait de naissance alors qu’il est scrupuleusement indiqué qu’il me faut un inté…

- Un intégral, ça va j’ai compris, merci. Allez, rendez-moi tous mes papiers, je repasserai plus tard et surtout j’irai m’adresser à quelqu’un d’autre.

 

Même jour au Tribunal d’Asnières sur Seine.

 - Peine capitale.

- Je vous demande pardon, votre Honneur ?

- Peine capitale. Dossier suivant.

- Mais… Mais… Allons, votre Honneur…

- Plaît-il ?

- Ce… Ce n’est pas envisageable, voyons…

- Pourquoi donc, cher Maître ?

- Mais… Voyons… Soyons sérieux…

- Je le suis, Maître.

- Arrêtez, mon client n’a brûlé qu’un feu de signalisation.

- C’est exact. Peine capitale.

- Co… Comment ça peine capitale ? C’est-à-dire ?

- Peine de mort. Par décapitation.

- Votre Honneur, je ne comprends pas. Est-ce une plaisanterie ? Un gag ?

- Qu’insinuez-vous, Maître ?

- Mais… Allons… La peine de mort… enfin, voyons… En France… Et… Et on ne décapite plus depuis des siècles !

- C’est bien dommage. Dans ce cas, je vais devoir revoir ma décision.

- Je vous prie, oui.

- Peine de mort. Par écartèlement.

- Non mais…

- Quoi, encore Maître ? Vous commencez sérieusement à me faire chier, vous savez !

- Je… Je ne vous permets pas… Non par exemple…

- N’essayez pas d’influencer les membres du Jury ou je fais évacuer la salle, vous m’entendez ?

- Quel… Quel Jury bon sang ? Nous… nous ne sommes pas en Cour d’Assises !

- Ah oui ? C’est bien dommage… Très bien… Allez, peine capitale par pendaison et on n’en parle plus. Suivant !

- Cette situation est… grotesque… Vous… Vous êtes grotesque… D’ailleurs pourquoi n’est-ce pas le juge Perrault qui préside ce matin ? Vous êtes vraiment magistrat ?… Je ne vous ai jamais vu… D’ailleurs… Qui êtes-vous donc, putain de merde ???

 

Même jour, avenue Victor Hugo à Asnières sur Seine.

 - Vos papiers, je vous prie.

- Que se passe-t-il monsieur l’agent ?

- Rien, je vous demande juste vos papiers.

- Tenez. Il y a un problème ?

- Oui. Votre prénom ?

- Ben, c’est celui marqué sur ma carte d’identité.

- Alban c’est ça votre prénom ?

- Oui. Qu’y a-t-il ?

- Comme c’est étrange.

- Quoi, donc ?

- Rien. Vous êtes en état d’arrestation.

- Hein ?

- Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

- Holà, c’est quoi cette histoire ? Vous m’arrêtez pourquoi ?

- Vitesse excessive.

- Quelle vitesse ? Je suis à pied, putain !

- Justement.

- Justement quoi ?

- Justement.

- Vous arrêtez les piétons ?

- Seulement les suspects.

- Vous débloquez ou quoi ?

- Dites-moi…

- Quoi ?

- Alban…C’est vraiment votre prénom ?

- Oui !

- Vraiment ?

- Oui vraiment, vraiment ! Pourquoi encore ? C’est interdit ça aussi ?

- Alban, ce n’est pas banal et pourtant…

- Pourtant, quoi ?

- Et pourtant quand on met les lettres dans le bon ordre, ça fait : banal. C’est vraiment trop suspect : je vous arrête.

 
Le soir même, dans mon appartement rue des Bourguignons à Asnières sur Seine.

 Comme d’habitude, ma femme et moi dînons tranquillement devant les infos :

« … Les 3 individus qui se sont échappés ce matin de l’établissement psychiatrique, l’Hôpital de Jour 92G02 (Dupont) à Asnières sur Seine, viennent d’être arrêtés il y a quelques minutes. Il s’agit de trois hommes. Les internés, déclarés inoffensifs, ont tout de même importuné plusieurs personnes dans la journée. Après s’être procuré des uniformes, ils se sont fait passer pour des agents du service public. Toutefois, il n’est fait aucun cas de brutalité. Ce sont les propos jugés par les « victimes » comme totalement incohérents et surréalistes qui ont permis de localiser, puis de neutraliser les imposteurs…. »

  - C’est dingue, ça ! s’exclame soudain mon épouse.

- Comment ça ? fis-je interloqué.

- Je comprends mieux pourquoi elle ne comprenait rien l’autre conne ce matin à la mairie.

- De quoi tu parles ?

- Qu’est-ce qu’elle m’a emmerdé avec mon extrait de naissance, tu ne peux pas savoir ! Tout s’explique maintenant !

- Non mais, il…

- Elle n’a pas arrêté de me rabâcher : « il me faut le document intégral, il me faut le document intégral, il me faut… ». Je devenais dingue, je te jure !

- Chérie ?

- En fait, c’était une des cinglés échappés de l’asile, j’en suis certaine ! Une malade mentale, non mais tu te rends comptes ? Ha, quand je te dis que j’ai du bol, moi…

- Olivia ?

- Oui, oui qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu n’as pas écouté ce qu’ils ont dit : il s’agit de trois hommes.

- Des hommes ?

- Oui. Les trois dingos, ce sont des gars. Ils viennent de le dire.

- Merde… Ben alors l’employée de la mairie, c’était…

- Ouais, celle-là, c’était une vraie personne du service public… Tiens, s’il te plaît, mon cœur, tu me passes le pain ?

 

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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 23:21

 

 

La chance est la forme laïque du miracle.

Paul Guth

 

 

 

C’est arrivé en décembre, quelques jours avant Noël.

Monsieur Giraud, le grand patron, est venu me voir. La main tendue – la deuxième fois en dix-neuf ans – il m’a remercié. À trois reprises. La première pour avoir expédié en temps et en heure l’enveloppe contenant le dossier Unilever. La seconde pour cause de restructuration de la société. Et enfin, la troisième, pour mon « dévouement remarquable » dans la compagnie au sein du service courrier pendant deux décennies. Dans le jargon du management, on appelle « la technique du sandwich » à savoir l’art suprême de faire passer le négatif entre deux tranches de positif.

À l’américaine, quoi. On a beau connaître la technique, cela reste d’une habileté redoutable.

Je suis allé aux Ressources Humaines où le directeur, Monsieur Lambert, m’a accueillit la mine abattue. Aristide Lambert doit compter parmi les hommes les plus déprimants que je connaisse. À côté de lui, Michel Houellebecq passe pour un G.O du club Med. Avec une compassion excessive, il me rappela combien mes efforts avaient été appréciés, quel employé modèle je fus et combien je serais regretté. Son accablement était tel que cet imbécile finit par réellement m’inquiéter et j’en vins à me demander si, en plus de me mettre à la porte, on n’allait pas m’annoncer que j’avais une leucémie.

Nous trouvâmes un arrangement pour que je puisse quitter les lieux immédiatement. Monsieur Lambert me suggéra, en outre, de ne pas ébruiter la nouvelle « afin de ne pas démotiver le reste de l’équipe » et me remit mon chèque – une coquette somme - avant de me raccompagner à la porte de l’établissement. En me serrant la main avec la vigueur d’un parkinsonien, il me souhaita avec un peu d’avance et une voix brisée de passer de bonnes fêtes.

Dehors, il faisait moche et froid.

Sous un ciel terne qui crachotait des flocons grisâtres sur des arbres dépouillés et chétifs où les pots d’échappement dispersaient sans vergogne leurs flatulences toxiques, Paris avait les symptômes d’une ville malade. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours détesté l’hiver. Dans le monde, cette saison tue presque autant d’oiseaux et d’animaux que de microbes ; et comme disait le philosophe québécois François Latraverse, le mot « hiver » possède à lui seul une assonance antipathique.

À peine sorti de l’immeuble que quelque chose s’abattit sur mes épaules avec une puissance nouvelle et décuplée. La lucidité. Je venais de la prendre de plein fouet, cela me fit presque chanceler. Certes, j’ai toujours eu conscience de la banalité qui me caractérisait. D’ailleurs, je m’appelle Émile Falot. Je flirte avec la soixantaine, je suis pourvu d’un physique quelconque, d’une intelligence et d’une culture qui n’ont rien d’infamantes. Marié depuis vingt-sept ans au sosie d’Harriet Oleson et grand-père de deux petits garnements que je ne vois qu’à travers des photographies mal cadrées, j’occupe les murs lézardés d’un appartement à la Villette, roule dans une BX en phase terminale tandis que d’un point de vue vestimentaire, j’ai l’avant-gardisme d’un amish. Lire des romans policiers, tirer au pistolet et regarder l’AJ Auxerre gambader sur la pelouse de l’Abbé-Deschamps comptent parmi mes seules distractions.

Bien sûr, j’aurais pu espérer mieux. Les anges de la providence auraient pu épicer mon quotidien, mais sans doute, n’avais-je rien fait là pour mériter pareille récompense. Dénué d’ambitions, vacciné contre l’enchantement et immunisé contre les désillusions qui jalonnent les existences, je vivais les jours avec une passivité nonchalante, les poumons étanches aux émotions intenses. Spectateur fataliste d’un monde qui m’indifférait, je me contentais d’inspirer et d’expirer, me pliais à tout avec une docilité morne, soumis aux évènements, aux climats, aux décisions, aux autres sans l’once d’une plainte, sans une infime volonté de rébellion. Incolore et inodore, ce n’est pas sans raison que mes collègues de travail me surnomment « Azote ».

Mais voilà que soudain, tout était différent. Assommé par cette chape de clairvoyance, je réalisai là, au beau milieu de la rue, la vacuité de cette vie. De ma vie. Et pour la première fois, je ne l’acceptais plus. En moi, la lave d’un sentiment inédit et insidieux se propageait. Je changeais ou plus exactement, je mutais…

La suite des péripéties n’était guère enthousiasmante. Il me fallait rentrer et annoncer à mon épouse l’abrupt licenciement. La simple idée d’affronter ma femme, ce redoutable Minotaure qui avait transformé l’art d’emmerder son prochain en une discipline olympique, me minait le moral. En contrepartie, d’autres personnes tout aussi athlétiques que mon épouse, mais bien plus divertissantes m’attendaient à la maison. Des hommes. Vingt-deux footballeurs. La finale de la Coupe de France entre Auxerre et Ajaccio. Mon équipe bourguignonne contre des gangsters. Je me trouvais face à un cruel dilemme.

« Je m’en fous, je ne rentrerai pas », me suis-je entendu dire.

Je ne reconnaissais ni le son de ma voix ni l’aplomb de mon propos. A l’intérieur de mon corps, une force étrangère venait de s’insurger. Au même moment, une idée effrayante, mais délicieuse traversa mon esprit possédé. Je ressentis un plaisir féroce combiné à une envie irrépressible de riposte, une soif de revanche. A la jubilation personnelle s’ajoutait une forme d’insurrection. Il me fallait trouver le moyen de me faire plaisir, mais également de créer le désordre en piétinant les règles de la bienséance. Plus j’y pensais, plus les choses se précisaient. Lentement mon dessein prenait forme, il avait tout son sens, toute sa légitimité et même toute sa justice. Oui, c’était cela. Prendre enfin du bon temps et pour finir, imprégner le monde de mon empreinte dans un acte ultime, brutal, anarchique et indécent. La vérité s’imposa à moi avec une évidence éclatante. Je pris donc la décision de suivre le match dans un grand et somptueux hôtel parisien et, dans cet illustre palace, sitôt la partie terminée, je clôturerai la soirée en apothéose.

En me tirant une balle dans la tête.

Mon fantasme sordide se porta sur le Crillon. Cet hôtel renommé manquait de publicités scandaleuses et d’évènements sensationnels. C’était donc l’endroit parfait pour accomplir mon forfait. Une demi-heure plus tard, je me trouvai devant l’impressionnante bâtisse. Dominant majestueusement la place de la Concorde et côtoyant la rue du Faubourg St Honoré, l’Hôtel de Crillon allait me dévoiler pour la première fois ses charmes raffinés et ses secrets légendaires. L’heure de ma vengeance face à ce monde opulent et profiteur, à cette saison glaciale et méprisable venait de sonner. La créature démoniaque qui s’était emparée de moi l’avait commandité, rien ni personne ne l’empêcherait de satisfaire mes caprices footballistiques et suicidaires.

C’est donc avec un sourire conquérant que je pénétrai dans le palace prêt à faire cette rencontre unique avec l’histoire, la beauté, l’art, les plaisirs de la table, le bien-être absolu et, bien sûr, la mort que j’espérais retentissante ; bref tout ce dont j’estimais avoir droit. D’une certaine façon, je m’offrais un cadeau de Noël avant l’heure.

Qui n’a jamais rêvé l’espace d’un instant de se sentir un prince, une célébrité, un chef d’État et se voir proposer un service d’exception ? Qui n’a jamais appelé de ses vœux, ce moment divin où tous les égards, toutes les attentions nous sont dus, où l’on est celui à qui on parle avec déférence en inclinant le buste et qu’on appelle « Monsieur » avec dans la voix cette considération abusive réservée aux plus grands ? Moi à qui on ne tînt jamais la porte, mais qui, en revanche, venait de la prendre, je voyais là une compensation hautement méritée, un juste retour des choses.

Au Crillon, en matière de chambres et de suites, il y avait l’embarras du choix. Tout d’abord, les suites dites « Signatures » comme la magnifique « Suite Bernstein » en hommage au célèbre compositeur qui, comme il est écrit sur la plaque argentée de l’entrée, y fit des séjours fréquents. Il est même mentionné que cet appartement fut utilisé pour le tournage de nombreux films. Dans un genre différent, mais tout aussi admirable, on trouve la suite « Louis XV » qui donne à son locataire fortuné, la sensation euphorisante de se mettre dans la peau de ce monarque « Bien-aimé » et – jouissance aussi ultime que totalitaire - d’avoir tout Paris à ses pieds. Enfin, les « Suites Présidentielles » et les « Suites Historiques ». Bref, chacune dans leur identité propre, leur histoire, ont leur splendeur unique, leur magnificence personnelle.

Pour son nom prémonitoire, mon choix se porta sur la chambre « Executive ». C’était une pièce de 45m2 avec un espace salon comprenant la télévision satellite à écran plasma, un téléphone portable, un fax-scanner, un ordinateur avec l’accès Internet ADSL, bref un impressionnant arsenal technologique ; de quoi provoquer une rupture d’anévrisme à Arlette Laguiller. Le dressing, en revanche, était très spacieux et la salle de bains avait une classe ahurissante : décor en marbre de Carrare, double vasque, peignoirs, serviettes et chaussons siglés. À cela s’ajoutaient des produits de toilette parfumés de renom, tous mis à ma disposition. Mais le plus appréciable de tout, ce qui m’avait toujours manqué : le lit. Rien que pour moi. Un autre privilège dont le mariage m’avait confisqué, le cerbère qui lestait mon existence ayant la fâcheuse habitude de s’étaler de tout son long. Voilà qu’enfin je me payais un « King size ». Mettre un terme à ses jours dans une couche de 2m sur 2m10 faciliterait, j’en étais convaincu, mon funeste passage à l’acte.

Une fois installé, je coupai mon téléphone portable. Plus personne ne pouvait me joindre. Je venais de m’expatrier dans un pays étranger, me téléportais dans une autre galaxie, celle du luxe absolu. Et de la paix. J’étais seul avec mon compagnon intérieur, ce petit alien qui manipulait à sa guise mon corps de marionnette et dictait ma conduite.

Vers dix-neuf heures, je m’offris une séance de massage. Cette petite asiatique, charmante et probablement exploitée, me procura grâce à ses mains expertes sur mon corps flasque à l’abandon un moment transcendant.

Sous les coups de vingt heures – trois quarts d'heure avant l’entame du match- j’appelai le room service pour me faire livrer mon repas. Vingt minutes plus tard, emmailloté comme un nouveau né dans un peignoir cotonneux, j’allai ouvrir à un serveur qui n’avait pas encore perdu ses dents de lait, accompagné d’un sommelier sorti tout droit d’un roman d’Agatha Christie. C’est sous une cloche argentée qu’on m’apporta mon festin de futur condamné. Au menu : Foie gras de canard des Landes (75 euros), homard bleu/curry épicé/riz coco moelleux/croustillant (105 euros) et riz "carnaroli" façon impératrice/gelée de framboise (28 euros). En ce dernier soir d’hiver, mes papilles gustatives méritaient, elles aussi, leur part d’Eden.

Le match commença à 20h45.

Adossé à un coussin aussi rembourré que mon estomac, je suivis la rencontre. À côté de moi, sur la commode, reposait l’autre acteur de cette ultime soirée, celui qui prendrait la suite des festivités. Mon pistolet. Cela faisait quatre ans que je m’étais inscrit au club de tir de Créteil où j’avais atteint un niveau honorable. « Un sport de nazi » disait ma femme. L’année dernière, je m’étais offert en cachette un GAMO P-23 de combat. Une petite merveille. Pour éviter de me faire surprendre, je le gardais sous un tas de papiers dans la boite à gant ou bien dans ma caisse à outils qui restait dans le coffre de ma vieille BX. 

La mi-temps venait d’être sifflée. 0 à 0. La qualité de la prestation des Auxerrois laissait à désirer. À ce rythme-là, la défense ne tiendrait pas longtemps. Je regardai ma montre. Dans un peu moins d’une heure, la partie se terminerait. La mienne également. À l’idée de maculer les draps et les murs de mon sang et de ma cervelle, j’eus une pensée cruelle pour le service de teinturerie de l’hôtel. Le diablotin qui avait pris possession de mon être et de mes lèvres se mit bêtement à ricaner. Puis, je me ruai vers le minibar où je vidai une à une les minuscules bouteilles d’alcool et me forçai à engloutir les barres chocolatées.

« Bande de salauds, je ne vous laisserai rien » disait ma bouche envoutée en riant.  

Le match reprit. L’équipe corse accentuait sa domination et fort logiquement ouvrit le score à 61e minute… et doubla la mise trois minutes plus tard. Comble de malchance, la faute sur Julien Quercia (un véritable « attentat » de la part du défenseur ajaccien) dans la surface de réparation à vingt minutes de la fin ne fut pas pénalisée. C’était fichu, la partie était belle et bien perdue. Après avoir servi de tombeau à Napoléon, assassiné le Juge Erignac et – ultime supplice - nous avoir infligé les chants de I Muvrini, la Corse allait s’accaparer la Coupe de France.

On frappa discrètement à la porte.

Intrigué, je coupai le son de la télé et, la démarche titubante, j’allais ouvrir. L’instant d’après, je tombai nez à nez avec une déesse. Non, une fée. Mais, une fée sauvage, à la beauté venimeuse, sortie tout droit d’un polar Ellroyien. Là, sur le pas de la porte de ma chambre somptueuse, elle se dressait effrontément devant moi. Elle portait une fine étoffe beige clair transparente où deux petits seins me mettaient en joue. Sa peau tannée contrastait avec mon épiderme plus laiteux que celui d’un albinos blafard. Entre son majeur et son index, cette créature tenait une feuille de papier. Dans son autre main, un attaché-case noir. Avant que je ne prononce un mot, elle posa un doigt sur mes lèvres pâteuses et entra dans la pièce. Elle chiffonna la petite note qu’elle jeta par terre et mit la valise sur la console près de la porte d’entrée.

Je la regardai faire sans broncher. J’étais stupéfait, médusé, fasciné. Et ivre, naturellement.

- Il regrette, me fait-elle l’air désinvolte.

- Je vous demande pardon ?

- La boss. Il regrette de vous avoir viré.

- Mais…

- Je crois qu’il a peur de vous.

- Peur… de moi ?

- Ouais, il craint que vous le balanciez à qui vous savez.

- Pas du tout, on s’est arrangé à l’amiable avec Monsieur Lam…

La femme émit un petit rire sec, presque méprisant.

- A l’amiable ? Vous rigolez ? Cela fait combien de temps que vous roulez pour lui ?

- Presque vingt ans.

- Et vous ne le connaissez pas encore ?

- Très peu, en fait…fis-je bêtement honteux.

- Ne vous fiez pas à lui. C’est un salaud, ce type.

- Hm, certes, il est assez distant de prime abord, mais tout de même…

- Distant, vous rigolez ? Cet homme pourrait empailler sa mère pour un contrat.

- Ce n’est pas faux, admis-je soulagé de réaliser que quelqu’un me comprenait enfin. Par exemple le contrat que j’ai expédié ce matin, croyez moi, il parait que les négociations se sont faites dans la douleur.

La jeune femme jeta un coup d’œil par-dessus mon épaule. Je me suis retourné pour voir ce qui l’attirait. Elle venait de repérer mon arme posée sur le meuble.

- Vous alliez faire une bêtise, vous…

- Non…Enfin, oui, mais...

- Vous êtes gonflé ou complètement cinglé. Vous attaquer à lui, c’est du suicide, il est protégé en permanence.

- Non, non… je n’avais pas l’intention de…

- Oublier ça, me coupa-t-elle. Demain, vous êtes de nouveau parmi nous. Et pour le préjudice subi, on devrait pouvoir s’entendre…

Sur le coup, je n’ai pas compris son allusion et je suis resté immobile. Sans lui opposer la moindre résistance, je la vis me prendre par la main. Je l’aurai accompagné n’importe où. En pleine milieu d’une guerre afghane, dans les entrailles de l’enfer, dans un comité FN. Au Havre même. N’importe où. Pourtant, il me fallait clarifier la situation.

- Ecoutez, madem…

Elle me bâillonna en plaquant sa bouche contre la mienne. J’eus la sensation rafraichissante de mordre dans une mangue. Le temps d’un clignement d’œil, elle fit tomber les bretelles satinées de sa robe qui glissa sur ses chevilles et, insolente d’audace, se posta nue devant moi avant de me pousser vers le lit…

Comment puis-je retranscrire avec fidélité et précision les minutes qui s’ensuivirent ? C’est simple, j’en suis incapable. L’expérience fut bestialement érotique, brutalement exquise. Je ne sais par quelle magie noire, cette diablesse de la fornication a ébouillanté mes sens en hibernation depuis l’époque mérovingienne, réveillé d’entre les morts une libido enterrée sous des gravats d’abstinence (abstinence souvent volontaire de ma part, l’amour avec ma femme ressemblant à peu de choses près à un interrogatoire avec un officier de la Wehrmacht) et d’habitudes poussiéreuses.

Lorsqu’elle se rhabilla, j’étais encore étourdi. Mon corps et ma bouche portaient toujours les stigmates de cette délicieuse prise d’assaut. Je me sentais un peu vaseux aussi. Assurément à cause de l’abus d’alcool et de nourriture.

Pendant qu’elle se dirigeait vers la sortie, elle se retourna :

- Le patron espère que vous serez satisfait de la prestation... 

Du menton elle indiqua la valisette :

- … et de votre bonus.

Elle posa un autre regard sur mon pistolet et haussa un de ses sourcils. L’espace d’un instant, je décelai dans les yeux de cette femme un soupçon de fascination. Un orgueil puéril gonfla ma poitrine.

Dans une démarche chaloupée, la femme quitta la chambre.

Pendant une minute, je n’ai rien osé faire comme si le moindre mouvement, le moindre geste allaient crever la bulle évanescente dont j’étais le prisonnier consentant. Il s’est écoulé un long moment avant que je ne recouvre mes esprits et remarque la petite boule de papier qui reposait au sol, celle que mon amante mystérieuse avait jetée en entrant.

J’enfilai mon peignoir, m’abaissai pour ramasser le feuillet, le défroissai et lus :

Chambre 31

L’esprit encore cotonneux, je me dirigeai vers l’entrée, ouvris la porte, penchai ma tête pour regarder le numéro au centre du battant. Le nombre « 13 » était gravé en motif doré. Perplexe, je posai mes yeux à nouveau sur le papier griffonné puis revins sur la porte. Je renouvelai l’opération deux fois avant de comprendre.

De tout comprendre.

Enfin, je me rappelais la petite mallette qui siégeait toujours sur la console. Je la pris avec beaucoup de précautions, la soupesai. Elle était lourde. Je me surpris à coller mon oreille pour déceler une minuterie quelconque. Je n’entendis rien. Je la déposai sur le lit défait et fixai avec prudence l’objet que l’on m’avait remis. Mon cœur d’ordinaire si imperméable aux émotions bondissait dans ma poitrine. J’étais chamboulé par un florilège de sensations inconnues. J’appuyai sur les deux clapets en aluminium. Soulevai le capot. « Votre bonus » avait dit ma visiteuse du soir. Le bonus en question contenait cinq rangées pleines de coupures. Des liasses de billets de 500€. Au bas mot, il devait en avoir pour trois bons millions. Un véritable pactole.

Étourdi, je pris quelques secondes pour m’assoir et faire le point sur cette journée particulière. J’avais du faire face à un licenciement économique, décidé de mettre fin à mes jours dans une chambre d’hôtel hors de prix, hérité d’un magot de la part d’un mafieux, couché avec une femme sublime, ensorcelante. Et dyslexique.

Tout ça en trois heures. En hiver.

Quelles autres facéties l’existence allait-elle me réserver par la suite ? Quelles malices impromptues cette magicienne me préparait-elle encore ?

Pour le découvrir, il me fallait vivre encore un peu. Je me suis rhabillé et sans réfléchir je pris le reste de mes affaires. Sans oublier la mallette. Au moment de quitter la pièce, je me suis souvenu que la télévision était restée allumée. Je me suis approché de l’écran.

La finale venait de se terminer.

Auxerre : 3              Ajaccio : 2.

 

 

 

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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 23:02

 

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Je suis tranquille. Je ne fais rien. Enfin si. Je sombre lentement. Trop lentement à mon goût. Misérable commandant sur mon navire du désespoir, capitaine déchu sur le vaisseau de la désolation, je fais naufrage.

Je m’accroche à mon éthylique bouée de verre. Scotchant sa bouche contre la mienne, le brave Johnny Walker me maintient à flot malgré moi, qui ne demande qu’à couler à pic.

Anita vient de me plaquer. Pour de bon. Cette fois, c’est sûr, elle ne reviendra pas.

Je veux bien relativiser. Oui, je veux bien. Je ne suis pas le premier type à se faire plaquer par sa gonzesse. Ça arrive tous les jours. Il y en a même qui se cassent avec votre meilleur copain ; humiliation suprême que m’a épargnée Anita (même si la tâche aurait été sacrément balèze puisque Tristan, mon pote de toujours, n’a d’yeux que pour Elton John).

Il n’empêche qu’en prenant tout le recul nécessaire, en essayant de banaliser ce qui vient de m’arriver, je ne peux pas, non vraiment pas, me considérer comme une victime ordinaire. Ce qui fait de moi un cas tellement plus atypique que le commun des largués, ce n’est pas le fait que ma femme se soit barrée avec un type de vingt ans son aîné ; non pensez-vous, mais que cette infâme perverse névrosée me quitte pour un proctologue. Un proctologue, putain ! Faut pas être ébréchée du cervelet pour partir avec un gars qui fait un job pareil ?

Bref, tout ça pour dire que je suis peinard et que mon activité du moment est de noyer mon chagrin et ma salive dans du whisky d’une qualité infâme. C’est à cet instant-là, à peine deux heures après qu’Anita a pris sa Samsonite et claqué la porte derrière elle, que l’autre évènement de la soirée se produit.

Affalé sur mon sofa, je le vois se tenir devant moi. Mes pupilles arrosées d’alcool et de larmes distinguent un corps de couleur foncé aux proportions inégales sur lequel repose une tête difforme et sans cheveu. Une gueule pas possible, quoi. Ça s’assoit sur le canapé qui me fait face et me regarde de son œil valide puisque l’autre est planqué derrière une espèce de chiffon sombre.

J’écarquille mes yeux pour apercevoir le truc qui vient de s’incruster chez moi.

Après quelques efforts de concentration, l’image se fait plus nette. La chose éborgnée continue de me fixer avec attention. Même dans l’état d’ébriété dans lequel je m’englue, je sais d’entrée que ça n’a rien d’humain. Tous ses membres sont flasques. Son nez est ramolli. Sa bouche tombante. Ses oreilles immenses pendouillent comme une vieille paire de couilles et le reste de sa peau est relâché. Je remarque aussi que son corps à la pigmentation brune a des auréoles, des taches noires et d’autres toutes blanches. Avec moi avachi, l’esprit imbibé et le regard idiot, on tient là un joli tableau de larves.

- Bonsoir, me dit la créature d’une voix mollassonne en grattant le sommet de son crâne déformé.

- Salut, mon gars. Qu’est-ce que tu fous chez moi ?

La chose ne parait pas surprise de ma remarque.

- Permettez-moi de vous corriger. Je suis également dans ma maison. Depuis un an, jour pour jour. À quelques minutes près.

- Sans blague. T’es qui, au fait ?

La créature se lève de mon siège et s’incline avec respect. Sur le dessus de sa tête dégarnie se trouvent plusieurs entailles qui ressemblent à des lettres d’imprimerie.

- Je vous prie, de m’excuser, dit-il. Je ne me suis pas présenté. Mon nom actuel est Mobilik.

- Pourquoi pas, fais-je en prenant une nouvelle gorgée de whisky. Et, t’es un extra-terrestre, c’est ça ?

- Affirmatif. Enfin, j’appartiens à une des nombreuses civilisations que vous, Humains, qualifiez de « non identifiées ». Notre espèce est celle des Ummites.

- Tu m’en vois ravi, Mobylette, mais…

- Mobilik.

- Comme tu veux. Tu cherches quoi au juste, à part venir m’emmerder pendant ma biture ? T’es venu m’enlever ?

- Absolument pas, se défend mon visiteur en agitant ses mains dont les longs doigts flétris semblent ne plus avoir d’os. Je venais juste vous dire au revoir. Après pratiquement une année de cohabitation avec vous, je m’apprête à retourner sur Ummo.

- Ta planète ?

- Affirmatif, dit-il en frottant l’index sur le haut de son crâne. Ummo est située à une quinzaine d’années-lumière de la Terre.

La tête penchée en arrière et la bouche grande ouverte, je laisse le liquide couler dans mon œsophage dans un bruit de tuyauterie. Pas de bol. J’ai beau sucer le sang alcoolisé de la bouteille, je suis encore en pleine possession de mes moyens. Fait chier. Je n’ai pas épongé ma soif ni effacé le visage diablement angélique d’Anita. Frustré, je prends une autre gorgée de mon breuvage écossais puis m’exclame :

- Attends…Attends un peu, mon cochon…Tu as squatté un an ici ?

La créature regarde son poignet comme s’il était serti d’une montre imaginaire et répond de sa voix nonchalante :

- 364 jours, 23 heures, 49 minutes et 17 secondes exactement.

- Mais t’étais planqué où, bordel, je t’ai jamais vu ? Pourtant, une tronche comme la tienne…

La chose émet un son étrange - mélange entre la quinte de toux et le grincement métallique d’un portail - qui sort de sa bouche tordue. Un rire venu d’ailleurs.

- J’étais presque sur tout votre mobilier de bureau, mais principalement sur votre table de travail.

- Sur mon bureau ?

- Sur, sous, dans votre bureau. En fait, j’étais votre bureau.

- Hein ?...Tu étais…mon bureau ?

- En très grande partie, oui. Mais quelquefois j’ai été votre siège là-bas, dit l’extra-terrestre en me désignant une petite chaise rembourrée que j’avais achetée chez Habitat. Aussi la bibliothèque que votre tante maternelle Yvonne vous a offerte, mais également votre meuble de rangement un peu bancal qui se trouve derrière vous…En somme, j’étais la quasi-totalité de votre mobilier. D’où mon nom de reconnaissance. Mobilik.

Voilà qui explique sans doute l’apparence toute gondolée de mon visiteur. À force d’épouser la silhouette de mes fournitures, cet abruti a fait péter toutes les coutures de son épiderme. Au prix d’un gros effort, je me redresse un peu. Je me frotte les yeux puis me penche pour examiner l’alien d’un peu plus près. Au milieu de son torse, on peut voir des cercles de circonférences différentes puis un peu en dessous, au niveau de son abdomen il y a des marques noirâtres ou, au contraire, plâtreuses.

- Traces de graisse, de café, de boissons gazeuses, de Typex, dit la chose d’un ton las comme si elle avait lu dans mes pensées.

- Je t’ai pas épargné, mon salaud, lancé-je en étouffant un rot et m’écrasant à nouveau sur mon fauteuil.

Les traits dégoulinant de sa figure se contractent.

- C’est bien peu comparé à cette douleur, me dit-il sèchement en me désignant le bandeau noir qui recouvre son œil.

Il m’apprend alors que je lui avais crevé sa pupille gauche en plantant un compas sur le dossier de mon bureau.

- Ah, mais pourquoi t’as pas choisi de te foutre dans un autre objet ? Avec le bocson qu’il y a chez moi, tu avais de quoi faire…

Mon visiteur fait la moue, recouvrant son flegme :

- Voyez-vous, nous n’avons guère le loisir de manifester nos préférences. C’est déjà un privilège d’être choisi pour faire ce voyage. Et pour ne rien vous cacher, je n’imaginais pas courir un grand risque. Songez à nos jeunes stagiaires qui eux se sont vu attribuer des fonctions bien moins valorisantes et plus compromettantes pour leur santé.

- Sans déc ? Comme quoi ?

- Il y en a tant ! Les vêtements, les produits de toilette, certains instruments…

- Des instruments ? T’as eu tort, mon gars. Je bichonne ma guitare plus que ma fichue vie.

- Je ne faisais pas seulement référence aux instruments de musique, mais à tous les appareils.

Embarrassé, l’intrus toussote avant d’ajouter :

- Y compris les accessoires de santé.

Le cerveau au ralenti, je réfléchis à sa remarque quelques secondes puis je sens un frisson d’effroi parcourir mon échine.

- Putain non ! Pas dans mon thermomètre, merde ! Bande d’enfoirés, vous n’avez aucun savoir-vivre ou quoi ? Vous pensez à ma dignité, espèces de vicelards ?

- Négatif, rétorque-t-il offensé. Au même titre que nous n’avons pas demandé l’avis au pauvre intérimaire qui a dû passer une heure par jour pendant deux semaines dans votre orifice anal lorsque vous étiez fiévreux cet hiver. Ce sont, hélas, les inconvénients de notre profession.

Il s’écoule plusieurs secondes. A mon grand regret, mon état d’ébriété n’empire pas. A nouveau, l’extra-terrestre retrouve son calme et sa courtoisie :

- Permettez-moi de vous avouer ma stupéfaction, fait-il en se grattant à nouveau la tête.

- Comment ça ?

- Vous n’avez guère l’air surpris par mon existence ni par mes propos.

- En d’autres temps si, mais pas ce soir. Ma copine vient de me planter pour un proctologue alors tu vois, Moby Dick, plus rien m’étonne. 

- Mobilik, je vous prie. Un proctologue ?

- Parfaitement, ma couille. Pas un docteur lambda, un vulgaire pédiatre, un généraliste à la con. Pas même une putain de sommité genre neurochirurgien. Nan, nan. Un proctologue. Elle n’a pas seulement voulu me piétiner le cœur, elle a fait en sorte que je sois aussi la risée de tous les mecs pour des décennies. Elle a fait fort, la garce. Un proctologue, tu te rends compte ? Un proc-to-lo-gue. Un trou du cul, quoi.

- Enfin, si je peux me permettre, vous n’avez pas été de la plus grande loyauté non plus.

- Mmmh ? dis-je en, engloutissant mes paroles dans une autre lampée.

- Je suis au regret de vous signaler, pour le cas où vous l'auriez oublié, que vous avez trompé votre conjointe à maintes reprises. J’étais là. Vous savez, de temps à autre j’ai aussi été votre lit.

En disant cela, il grimace en se malaxant derrière la nuque comme pour me rappeler ce que je lui avais fait endurer.

- Et alors ? Tu t’es jamais gouré de gonzesse une fois ou deux dans ta planète d’Homo ?

- Ummo.

- Peu importe. Bah moi si. J’y peux rien, je suis un garçon étourdi.

- Ne vous justifiez pas. De toute manière, votre vie ne me regarde plus.

- Te bile pas, le martien. De toute façon, je comprends walou à ce que tu baragouines.

- Laissez-moi vous expliquer, poursuit la chose. Voyez-vous, ma présence et celle de mes collaborateurs Ummites dans votre lieu de résidence n’était pas fortuite. Nous avions une mission. Une mission d’une extrême importance.

- Laquelle ?

- Vous connaître.

- Me connaître, moi ?

- Non, pas seulement vous. Votre peuple.

Le geste mal assuré, j’approche la bouteille sur mes lèvres et avec avidité, je tète le goulot comme un nouveau-né et m’essuie la bouche contre la manche de ma chemise.

 - Et vous m’avez choisi comme échantillon représentatif, c’est ça ? Ha ha, vous êtes inconscients ou quoi ?

- Non, non, dit l’Ummite en secouant la tête ce qui fait claquer ses oreilles contre sa joue, vous n’étiez pas le seul à être étudié. Cela fait très longtemps que nous sommes sur votre planète, vous savez. Et nous sommes très nombreux.

C’est drôle. Plus je picole, plus j’ai l’impression que je m’assèche. Mes deux jambes semblent avoir été plongées dans une coulée de béton. Mes mains tremblent. Mes tempes me lancent et mes paupières sont aussi lourdes que des haltères. Je suis bien bourré, certes, mais – pas de bol-  encore trop lucide.

J’entends toujours la voix coulante de mon invité. Elle est lointaine, comme venue du fond d’un puits. Les traits divinement démoniaques du visage d’Anita valsent devant mes yeux. Le son amplifié de sa voix bourdonne dans mes tympans. L’écho de ses mots assassins. Et enfin le vacarme que fait une porte qui claque. Le bruit du bonheur qui fout le camp.

- Alors, tu t’en vas ce soir, le martien ?

- Oui, répond-il. Dans moins de cinq minutes.

- Quoi faire ? Ton rapport sur les Humains ?

- Parfaitement. Depuis votre arrivée sur Terre et à votre insu, nous avons vécu parmi vous, mais également au contact des autres éléments qui constituent votre planète et votre quotidien tel que l’air, la nature, vos inventions, la nourriture…Nous voulions savoir si cela avait encore un intérêt pour nous.

- Quel intérêt ?

- Vous, les Humains et votre Terre, dit-il en se frottant le crâne.

- Je pige rien…Dis-moi, qu’est-ce que t’as à te gratter la caboche tout le temps ? Y’a des poux dans ton bled ?

Pour toute réponse, l’Ummite me montre le sommet de sa tête. Les encoches que j’avais remarquées auparavant m’apparaissent clairement et je peux lire « PSG enculé ». C’est sûr, ces scarifications faites au cutter sur mon bureau sont l’œuvre d’Anthony, mon petit neveu, un jeune branleur de quinze ans et furieux supporter de l’Olympique de Marseille. Parfois, mon frangin me laissait son fils pour quelques heures ou le week-end.   

- Ah, les gosses…

Mes boyaux sont en train de fondre, mon foie s’embrase. Pour éteindre cet incendie intérieur, j’ingurgite une nouvelle rasade.

- Euh…Tu disais quoi, au fait ?

Mon invité grimace :

- Vous n’êtes pas attentif ou beaucoup trop ivre, je crois. Je parlais de notre objectif.

- Ah…Très bien…Très très bien…Et c’est quoi ?

- Rien de bien novateur. D’ailleurs, la plupart de vos créateurs contemporains l’ont compris et expliqué dans leurs films – certes, un peu trop grossiers et caricaturaux à notre goût - et certains ouvrages comme ceux rédigés par H.G Wells ou de Asimov.

- J’ai pigé. Toi et tes amis, vous allez nous assiéger et tous nous niquer. J’ai bon ?

- Comme vous y allez ! glousse la créature dans un bruit de ferraille résonnant. Nous souhaitons en effet vous envahir, pas vous tuer. Enfin pas tous. Une infime partie seulement, bien inférieure aux assassinats de masse et autres génocides que vous perpétrez à travers le monde depuis des millénaires. Sans oublier les crimes que vous retournez contre vous si j’en crois le taux croissant de suicides. Non, notre objectif est de travailler avec les Humains, car, voyez-vous, nous avons besoin de vous.

- Pourquoi ? Vous n’êtes pas assez de sodomites, là-haut ?

- Pas sodomites. Ummites. C’est exact, hélas. Nous autres, et contrairement à votre peuple, nous nous reproduisons beaucoup moins vite. La période de gestation de nos épouses est bien plus longue que celle de vos femmes.

- Je te plains, mon gars. Mais bon, la mienne, elle a pas attendu d’être enceinte pour me casser les couilles.

L’E.T poursuit son explication :

- A cela s’ajoute une espérance de vie très limitée. Nous ne dépassons guère les quarante ans. Par conséquent, notre problème démographique nous incite à faire appel à la bonne intelligence de vos semblables.

- Bonne intelligence, mon cul ! Vous avez surtout la trouille qu’on vous flanque une branlée, oui ! Hé, camarade, on a du matos, maintenant ! C’est fini l’époque des sagaies, des catapultes ou des Winchester ! Aujourd’hui, on a le GIGN, la bombe à hydrogène…humm…les lampes halogènes…

Qu’est-ce que je raconte ? Je délire. J’ai chaud. Non, je grelotte. Et puis, je commence à avoir envie de gerber. Mes intestins glacés me calcinent. Mes rots répétés me renvoient un goût infect. Anita, t’es où, bordel ? Tu te déhanches devant moi. Tu me nargues. Putain, arrête, s’il te plaît. Me jette pas pour un proctologue. Crois-moi, ma belle, explorer les fions, c’est pas un vrai métier.

Et cet enfoiré de martien n’arrête pas de jacter…

- Je ne nie pas que durant les siècles, vous, les Humains, avez fait preuve d’ingéniosité et que vos progrès dans le domaine de l’armement sont considérables. Néanmoins, je regrette de vous dire que vos projectiles ne sont en rien comparables avec l’étendue de nos pouvoirs. 

- Mouais. Y’a quand même un truc qui m’échappe dans ton histoire, Mobil home…

- Mobilik, s’agace le visiteur.

- Ouais. Bref, si vous êtes si costauds que ça et si vous nous reluquez le derrière depuis des lustres, je me demande pourquoi vous n’avez pas encore débarqué sur Terre.

La créature pousse un soupir plein de tristesse.

- Votre remarque est tout à fait juste et de circonstance. Je vais vous expliquer la raison.

Merde. Ça m’apprendra à ouvrir ma gueule.

- Non, non, ça va…

- Au contraire, c’est essentiel que vous compreniez, insiste-t-il. A chaque fois, il y avait toujours eu un empêchement de taille, un fléau, devrais-je dire, qui nous a conduits à reconsidérer notre stratégie et à repousser l’invasion.

- Pas de bol, dis-je en faisant un rot sonore.

- Je ne vous le fais pas dire. Même à l’ère préhistorique où la Nature était magnifique et inviolée, il nous était impossible de prendre d’assaut votre planète.

- …

- Parfaitement. Notre souci était d’ordre relationnel, si j’ose dire. Les habitants de l’époque - des hommes voûtés, vêtus de peaux de bêtes - avaient une communication bien peu élaborée. Leur potentiel intellectuel au même titre que leur créativité ou leurs sentiments étaient trop limités.

- ...

- Comprenez-nous bien. Nous ne pouvions courir le risque de collaborer et d’échanger avec des êtres grognant des borborygmes ! Il nous fallait patienter encore pour trouver un cycle cérébral plus faste, une génération conceptuellement plus prometteuse. Hélas, les autres périodes, que ce fût celle de l’Antiquité, du Moyen Age ou bien celles plus modernes, comportaient toutes un obstacle rédhibitoire. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas.

Je ne dis plus rien. Pendant qu’il continue de me débiter ses conneries, je porte un sourire débile en bandoulière. Progressivement je sens mon désespoir se faire la malle. Il fond comme neige au soleil. Le souvenir d’Anita, cette vicieuse amoureuse d’un soigneur d’anus, est en train de se diluer dans mes pensées inondées. Je commence à l’oublier. Entre spiritualité martienne et emprise du spiritueux, je nage dans la confusion la plus totale et la plus délicieuse. Pas trop tôt.

Je commence à avoir le tournis. Des centaines d’aiguilles piquent mes rétines. La voix de mon invité se déraille. Le son qui sort de sa bouche infatigable me vrille le crâne. Les traits de son visage se barrent en sucette. Ma tête est sur le point de sauter comme un bouchon de champagne. De ma vie, je n’ai jamais vu quelqu’un causer autant.

- La situation - la vôtre et par extension la nôtre - n’a jamais été aussi catastrophique. Un véritable désastre. À tous les niveaux. Mes collègues et moi-même sommes arrivés à la même conclusion. La plupart rédigent en ce moment même un compte-rendu sur leur séjour terrestre. Un rapport peu reluisant comme vous pouvez l’imaginer.

Le martien s’emporte soudain en agitant ses bras avec véhémence.

- Entre vos guerres incessantes, les aliments incongrus que vous ingurgitez, les émissions affligeantes que vous regardez…

- Tu oublies les femmes, mec. Toutes des salopes.

En plus d’être atterré, l'alien est révolté.

- Et la pollution qui ravage chaque jour un peu plus votre environnement, vous y avez pensé ? Pauvres malheureux, vous avez saboté votre patrimoine terrestre, ce magnifique héritage naturel. Vous rendez-vous compte du gâchis ?

- Humm…Si je comprends bien Mobicarte, vous…

- Mobilik, bon sang !

- Au temps pour moi. Alors, vous allez plus nous attaquer ?

La créature se contente de hausser ses épaules molles, la mine abattue :

- Pas dans l’immédiat, en tout cas. Il nous faudra à nouveau attendre - pour ne pas dire espérer - des jours meilleurs. C’est ce que je mentionnerai sur mon rapport dans (il regarde encore sa montre virtuelle) une minute et vingt-sept secondes. Mes collaborateurs écriront la même chose.

C’est alors qu’un léger tremblement agite ses lèvres déformées.

- C’est aussi ce qu’aurait souhaité Algorium.   

- Qui ça ? demandé-je en finissant la bouteille et faisant le tour du goulot avec ma langue.

- Algorium. Un de nos plus fidèles serviteurs. Il était aussi un proche compagnon.

La voix du monstre est soudain étranglée par l’émotion.

- Était ?

- Hélas. Algorium est descendu sur Terre le même jour que moi. Son rôle était crucial pour tous les Ummites. Il consistait à étudier les fonds marins. C’était une grande et honorifique responsabilité, car sur Ummo, l’eau ou tout autre liquide n’existe pas. Pour analyser la mer et la faune aquatique, il prenait le plus souvent la forme d’une algue.

- Une algue ? Il a pas trouvé plus con comme couverture, ton pote ?

Le visiteur ignore ma remarque :

- Malheureusement, après la fuite d’un de vos pétroliers, il fut entièrement recouvert de cette huile aux effets nocifs. Le malheureux périt en quelques heures. Ce fut une tragédie et une grande perte pour notre communauté.

- Faut pas pousser. C’est pas pire que d’avoir une femme qui se tire avec un proctologue.

En plantant son œil dans mon regard, il ajoute d’un ton grave :

- Vous vous appauvrissez, les Humains, dit-il. C’est un suicide autant individuel que collectif. Chaque jour, chaque minute, chaque seconde, votre monde périclite. Intellectuellement. Émotionnellement.

A ces mots, il me pointe de son index dont la peau semble couler comme de la cire :

- En regardant votre peuple et la nature de vos actes, il m’arrive de me demander qui a le plus d’humanité de nos deux civilisations.

Cette phrase est la dernière qu’il prononça avant de me faire ses adieux et disparaitre dans un nuage de fumée blanche.

Je reste seul, en plein milieu du salon. Vautré sur mon canapé pendant un temps infini, je repense à cette surréaliste « conversation de bureau ».

Quelle soirée !

Je ferme les yeux. Je suis sans énergie. Totalement H.S.

Je suis prêt à m’abandonner dans une douce léthargie. Mais, lorsque je crois enfin réussir à m’enfoncer pour de bon dans les méandres d’un sommeil ou d’un coma profonds, je vois une forme familière onduler sous mes paupières closes. Anita fait de la résistance. Elle cherche à tout prix à s’accrocher à mes prunelles, la bougresse. Elle essaie de forcer le bouclier de mon esprit que j’ai pourtant abreuvé avec soin. Il est hors de question qu’elle puisse raviver cette douleur qui me comprime le cœur et fait couler mes yeux. Hors de question. Alors, pour faire disparaître cette chimère et me libérer – tout du moins pour ce soir - de mon fardeau de tristesse, je me mets à ramper à plat ventre, et c’est comme un ver de terre que je me dirige vers la cuisine à la recherche d’une autre bouteille... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Widjet - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 22:30

 

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« Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière »

         Victor Hugo - Extrait de Les Contemplations

 

« J'ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho »

Alain Bashung - La nuit je mens

 

 

Le matin, après avoir négligemment nourri mon corps pour qu’il me laisse en paix, je vais prendre ma douche. Je reste assez longtemps au contact du jet puissant ; en tout cas assez pour voir la fine peau de mes doigts se creuser et flétrir, comme victime d’un vieillissement prématuré. Certains jours, il m’arrive encore de laisser le shampoing se répandre sur mes yeux. Ce subterfuge, jadis, donnait à mes larmes un prétexte pour masquer mon orgueil.

Peine perdue désormais. Je n’ai plus ni chagrin ni fierté.

Mes hanches osseuses enroulées dans une serviette, je reste devant la glace de la salle de bain et regarde la buée se dévêtir peu à peu de ses étoffes vaporeuses. Sans émotion, je redécouvre mon visage, ses traits qui dessinent des barres obliques, des virgules, des parenthèses désenchantées. Il semble que chaque jour qui passe apporte son cortège de ponctuation sur ce masque marqué des premiers outrages du temps. Mes joues sont creuses. Mes pupilles sont vitreuses.  Mon teint est blême. Je ne me plains pas. A dire vrai, pour un cadavre ambulant, je suis insolent de santé.

Une fois habillé, j’ouvre les lettres récupérées dans la boîte métallique dont l’étiquette est amputée de ton nom. Le courrier personnel se fait de plus en plus rare. Le téléphone, lui, ne sonne plus. Petit à petit, je suis parvenu à me délester de tous et de tout. Rien ne gravite, plus rien ne s’accroche. Progressivement, je m’emplis de vide. Je ne suis qu’une substance neutre et dérisoire. Un placébo.

L’après-midi, je reste accoudé sur le rebord de la fenêtre. Amorphe. Un peu cynique aussi. Par distraction, il m’arrive encore de décocher par la pensée des flèches de réflexions empoisonnées. Les derniers vestiges d’une amertume grotesque et poussiéreuse…

Dehors, égale à elle-même, il y a la vie et son carrousel avec sa petite boite à musique effrontée. Je regarde des singes et des guenons à qui on a donné l’usage de la parole et des vêtements. Ils marchent vite, courent lentement. Ils communiquent, contorsionnent leur figure, sourient, s’étreignent parfois. Certains tirent sur des laisses dans lesquelles s’étranglent leurs otages canins.

Du haut de ma loge, je vois aussi passer des bocaux de verre et de tôle où fermente cette population primate. Cris et crissements de pneus. Rires et avertisseurs sonores. Cette cacophonie humaine et mécanique semble prendre un malin plaisir à donner un opéra assourdissant. Pourtant, ce ne sont que des vies, rien d’autre que des vies. Des secondes ridicules qui s’égouttent, des poignées d’instants qui se veulent éternels. Des cœurs vulnérables qui s’imaginent conquérants et hors d’atteinte.

Comme le mien naguère.

Les yeux encore poisseux de ces relents de sarcasme, j’observe toutes ces existences désinvoltes qui me narguent sous ma fenêtre.

À seize heures pile, j’abandonne mon étude du monde extérieur, l’espace de deux petites heures, cent vingt minutes célestes. Écouter Xian, le fils du voisin du dessus qui suit son cours de piano. Le jeune prodige travaille sur la 5e Symphonie de Tchaïkovski. Je l’encourage mentalement, anxieux, mais éperdu de reconnaissance pour cette échappée divine que le virtuose m’accorde à son insu. La leçon de musique terminée, il me faut un moment avant de réintégrer mon corps.

Mon corps. Ce tombeau décharné.

Après, je retourne à mon balcon et à l’impertinent spectacle de rue jusqu’aux premiers déclins du jour.

En soirée, j’avale des substances. Leur odeur et leur saveur me sont devenues étrangères. Je vois des images dans la télévision. Sans remords, j’assassine le temps qui me sépare de l’obscurité et de son œil livide.

Enfin, la nuit arrive.

Lorsqu’elle disperse les foules et rapproche les corps, qu’elle immobilise le monde et se prépare à effacer mes erreurs du passé, je m’engouffre dans ses draps et mes mensonges. Tout peut alors recommencer.

La nuit est à moi. Elle m’appartient.

Fébrile et impatient de me plonger dans ses bras oniriques, ces lieux salvateurs où tous les espoirs me sont permis, je m’allonge.

J’attends.

Moi, le misérable phœnix, je suis prêt à renaître de nos cendres.

À redevenir.

Je ferme les yeux, mais je reste aux aguets.

J’attends.

Que tu reviennes souffler sur les braises.

Et que le feu reprenne.

Oui.

Que le feu reprenne.

 

 

Par Widjet - Publié dans : Nouvelles
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Mardi 3 mai 2011 2 03 /05 /Mai /2011 23:02

 

 

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La police devrait débarquer chez moi dans neuf minutes, soit précisément vingt-trois minutes après l’appel de Madame Ming, notre concierge Vietnamienne, qui m’avait averti de sa citoyenne et courageuse initiative alors que rien, vraiment rien, ne l’y obligeait.

En résumé, dans cinq cent quarante secondes, montre en main, il se pourrait bien que je sois en état d’arrestation pour homicide volontaire. Parfaitement, pour meurtre.

Néanmoins, tout cela ne me bouleverse pas trop.

Pour y habiter depuis environ vingt ans, je connais dans les moindres détails les us et coutumes de mon quartier. Alors, n’en déplaise à Mme Ming et aux résidents de l’immeuble, je sais d’ores et déjà qu’en dépit de ses louables efforts, la Force Publique arrivera trop tard. C’est une habitude chez elle, presque une marque de fabrique.

Ce fut le cas l’été dernier quand notre Opel Vectra flambant neuve fut saccagée sous nos yeux par une bande de voyous aristocrates avant d’être brûlée avec d’autres véhicules. Ou bien encore lors cette fameuse nuit de décembre où je surpris un cambrioleur unijambiste, - oui, unijambiste ! - en train de forcer la serrure de l’appartement de Monsieur Vaquier, mon voisin d’en face, un nonagénaire d’une santé éclatante, taciturne et occasionnellement antisémite.

Fort de ces expériences, je suis bien placé pour dire qu’avec la police, je me suis heurté au même problème qu’avec le service après-vente de Darty, à savoir l’impossibilité d’exiger une intervention immédiate.

Voilà pourquoi j’attends ces messieurs en uniforme bleu marine avec une certaine décontraction.

J’ai eu le temps de m’organiser et de presque tout régler avant que l’alerte asiatique n’ait été donnée. Je dis « presque », car il subsiste encore un élément, un détail enquiquinant, rose et spongieux, posé au creux de ma main et dont je n’arrive pas à me débarrasser sans risquer de me compromettre. Je regarde cet organe charnu avec un dégoût inqualifiable, une répugnance nauséeuse.

Je déteste la langue de ma femme. C’est viscéral. Déjà, du point de vue de sa constitution démesurée : sa texture trop épaisse, sa forme trop large et trop longue, sa couleur trop vive. Je me souviens qu’à chaque fois que nous envoyions des cartes postales aux enfants et à nos amis pendant nos vacances d’hiver à Méribel, j’avais une pensée émue pour chaque timbre léché. La langue de ma femme est un muscle mutant en totale contradiction avec l’exquise finesse de sa bouche et les traits si graciles de ses lèvres. À ce jour, je n’ai toujours pas compris comment le Seigneur, ce chef de chantier inspiré et brouillon, ce designer travailleur, mais sans raffinement, avait pu tolérer une pareille aberration à l’intérieur de la cavité buccale de ma compagne.

Puis, année après année, j’ai fini par exécrer l’intégralité de cette chose organique. En plus de son aspect peu ragoûtant, tout en cette langue m’était devenu insupportable : son identité propre, sa façon d’être et de se comporter en privé comme en société, son opinion sans intérêt et ses prises de position grotesques. Inépuisable pendant les interminables et insipides dîners de famille, rarement dans sa poche pour me couvrir de honte en créant des esclandres à tout bout de champ, vipérine quand il s’agissait de dire une ignominie et de critiquer sans raison valable untel ou untel, d’une odeur infecte pendant ses crises de foie…

Bref, je n’aime pas sa langue.

C’est pour toutes ces raisons que je ne peux consentir à la manger. De plus, il est peu hygiénique que je me sustente d’un organe que je sais infidèle et porteur de microbes qui ne m’appartiennent pas. Pour l’avoir surpris il y a une semaine en train d’engloutir une bouche velue masculine avant de s’enrouler comme une couleuvre autour d’un pénis, qui manifestement n’était pas le mien, je ne peux me soumettre à cette nouvelle humiliation. Non, je ne mangerai pas cette langue perfide, ce mollusque impur et dépravé.

Je me rappelle encore de ce que me disait ma pauvre mère lorsque j’étais réticent à finir mes salsifis : « Allons, David, ne fais pas le difficile ! ». Quel que soit le lieu où elle se trouve, si aujourd’hui, cette ouvrière sans le sou, qui s’est toujours saignée aux quatre veines pour que je ne manque de rien, me voyait faire la fine bouche devant ce morceau de viande, elle serait furieuse après moi.

Il me reste cinq minutes avant la visite policière. La concierge et tout le voisinage sont déjà aux aguets. Les uns effrayés, alors que d’autres doivent être en proie à une excitation grandissante, mais tous, j’en suis sûr, me sont reconnaissants d’insuffler un peu d’animation dans cet immeuble luxueux et monotone où il ne se passe jamais rien. Je soupçonne même le renfrogné Monsieur Vaquier d’être satisfait de savoir qu’au même étage que lui, sur le palier d’en face, le chirurgien David Ackermann risque de se faire arrêter pour l’assassinat de son épouse. Dénoncer un juif est certes une activité moins prisée que par le passé, mais je serais bien ingrat de refuser de raviver de si jolis souvenirs à un vieillard au crépuscule de sa vie.

Je regarde ma montre. Le temps presse. Mais, je ne suis pas encore gagné par la panique. Loin de moi l’envie d’être arrogant ou de faire preuve d’une idiote et irresponsable désinvolture. Au contraire. Je suis bien conscient que la situation n’est pas des mieux engagées et qu’un certain nombre de paramètres sont en ma défaveur. Il est évident que samedi soir, quelques personnes ont été alertées par les cris de Myriam avant que je n’aie la présence d’esprit de l’assommer avec ce que j’avais sous la main, un club de golf (un fer 7). En tout cas, Madame Ming l’a entendue puisqu’elle est venue sonner plusieurs fois à la porte pour s'enquérir de ce qu’il se passait. Je n’ai pas ouvert. Bien m’en a pris, car dans ce cas la concierge m’aurait vu le visage éclaboussé du sang encore tiède de ma tendre moitié. Comme je m'y attendais, en quelques heures, la nouvelle a fait le tour de notre bâtiment Haussmannien. Il m’a fallu être réactif et user de toute mon ingéniosité pour me sortir de ce mauvais pas.

Je dois admettre que j’ai eu beaucoup de chance, car ce n’est pas ce week-end - moment ô combien crucial où tout se jouait ! - mais seulement ce lundi matin que l’incorrigible gardienne, ne voyant pas ma femme quitter la maison pour partir à son travail, s’est décidée à appeler la gendarmerie.

Fort heureusement, mon épouse avait en grande partie… disparu.

Une douleur lancinante m’arrache de temps à autre quelques grimaces. Je suis quelque peu congestionné. Ce n’est guère surprenant. C’est l’effet indésirable généré par les sept litres de vin que j’ai bu en deux jours. Une épreuve nécessaire pour faire passer le tout et notamment la saveur écœurante de l’eau de Cologne dont ma femme s’était imbibée. Sept litres sacrebleu ! Même à l’époque de ma verte jeunesse, je n’en avais absorbé autant ! J’ai encore du mal à réaliser qu’en l’espace de deux jours, j’ai vidé un cabernet Sauvignon, un Gamay, un Merlot – une merveille, celui-là ! - un Sémillon, un Muscat et un Riesling que j’avais jalousement gardé pour nos vingt ans de mariage.

J’ai des crampes d’estomac. Ce n’est ni la peur, ni même l’alcool. Non, cette fois-ci, c’est elle. J’en suis certain. Force est de reconnaître que mon épouse est une personne coriace, pleine de nerfs et qui a la peau dure. Jusqu’au bout, elle se sera entêtée à me rendre malade. Dieu merci, quelques heures avant sa mort, elle avait eu la bonté de faire une séance d’épilation. Grâce lui soit rendue sinon ma digestion, déjà laborieuse, aurait été une véritable géhenne. Je ne remercierai jamais assez son amant d’être l’instigateur de ce rafraîchissement pileux.

Si j’en crois mes calculs, il me reste trois minutes. L’étau se resserre. Mais mon problème, lui, reste entier. Inerte, la langue de ma femme repose toujours dans la paume de ma main. Contrôlant avec peine un haut-le-cœur, je la regarde avec plus d’attention et remarque ce qui m’avait de prime abord échappé. Quelques points blancs et transparents recouvrent chaque paroi du muscle. Un vague sentiment de compassion me gagne. Comble de malchance, la malheureuse est morte avec des aphtes plein la bouche.

Je reste là, un peu gauche, posté en plein milieu du salon avec ce gastéropode rosâtre sans coquille entre les doigts. Je ne peux toujours pas me résoudre à le dévorer et encore moins à m’en défaire en le jetant aux ordures ou dans la cuvette des WC (cette négligence, j’en suis convaincu, me serait fatale, car tôt ou tard, la langue serait retrouvée et – avec leur fichu test ADN - me porterait préjudice).

Pour la première fois, je ressens une pointe de découragement m’étreindre le cœur. Ma seule chance d’éviter l’emprisonnement (chance qui reposait sur la réflexion arithmétique des 3 C « 0 Corps = 0 Crime = 0 Coupable ») est sur le point d’être anéantie à cause de ce malheureux bout de chair humaine, preuve irréfutable de ma culpabilité.

Malgré cela, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire amer. Même consommée, mon inconstante de femme peut encore provoquer ma perte. C’est incroyable, presque émouvant. J’ignore pourquoi, mais j’éprouve une sorte d’admiration pour ma victime et sa formidable combativité ; ma douce et tendre victime avec qui, jadis, j’ai réussi quelquefois à être heureux. 

J’entends des bruits de pas qui montent les escaliers. Des sons précipités dont le rythme galopant est régenté par la voix nasillarde de Madame Ming. Je porte un regard à ma montre : la police est juste à l’heure de son retard. Neuf minutes comme je l'avais prédit.

Décidément, je connais bien mon arrondissement.

Tout semble perdu pour moi lorsqu’un petit miracle entre par la fenêtre de la cuisine restée entrouverte. D’une maigreur extrême, un matou au poil sale et tacheté apparaît dans le salon et vient spontanément se frotter contre ma jambe en émettant des miaulements plaintifs.

On sonne à deux reprises et j’entends un homme d’un ton autoritaire gronder un « Police, veuillez nous ouvrir » derrière la porte.

Je me précipite vers le mixer, y met l’indice dodu avant de le hacher menu puis de le proposer à ce providentiel et affamé complice des gouttières.

Pendant que l’animal se délecte du reste de mes épousailles, je me dirige vers l’entrée et m’empresse d’ouvrir aux condés. Ils sont au nombre de deux et ne manquent pas de me saluer, ce qui je dois bien l’avouer m’a toujours séduit dans cette corporation. J’aperçois Madame Ming qui se cache prudemment derrière eux non sans me jeter des regards craintifs. Un des agents me demande si mon épouse est avec moi tout en regardant par-dessus mon épaule. Je prends un air inquiet, lui réponds par la négative en précisant justement que depuis hier soir où elle était sortie je n’avais plus de nouvelle. Enfin, lorsque l’autre policier - le supérieur, me semble-t-il - à la carrure impressionnante et pourvu d’une moustache aussi broussailleuse que ses sourcils insiste en me questionnant d’un « Savez-vous où elle a pu se rendre ? », c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de faire mon intéressant et de lui dire en haussant les épaules :

« Aucune idée, monsieur l’agent. Je donne ma langue au chat »

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

Par Widjet - Publié dans : Nouvelles
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