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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 00:06

Une migraine insupportable. À pleurer. Ou pire.

À se flinguer.

C’est à l’aveugle que Alice se traîne jusqu’à la cuisine. L’Encombrant est déjà installé. Il beurre son toast, abondamment. La cafetière vrombissante donne l’impression de se racler la gorge avant de laisser échapper le café au compte-gouttes. Un verre à moutarde contenant du jus de pamplemousse est posé à côté de lui. Avachi devant son bol encore vide, ses cheveux - enfin, ce qu’il en reste - filasse et humides collées sur son crâne bosselé et luisant. Ce n’est pas normal de transpirer comme ça, tout le temps. Sans parler de cette odeur de vinaigre à vous retourner l’estomac. « Pas ma faute, dit-il à chaque fois, en haussant les épaules, l’air con. C’est épidermique ». Épidermique ou pas, son mari sue en permanence. Il sue et il pue comme un porc qu’on égorge.

Alice préfère rester derrière lui. Le voir de dos, c’est bien assez. De face, ce n’est plus possible. Vraiment. Surtout le matin. Le retrouver affalé, le regard vide, jambes flasques écartées, couilles ratatinées pareils à des litchis périmés qui dépassent de son caleçon distendu, tout ça à jeun, c’est au-dessus de ses forces. La lumière criarde de la cuisine lui fait l’effet d’une balle placée entre les deux yeux. Allumer toutes les pièces alors que dehors, il fait grand jour, c’est son truc à lui, ça. Gaspiller du fric bêtement comme s’ils roulaient sur l’or. Imbécile, rumine-t-elle, amère. À tâtons, Alice cherche l’interrupteur. Éteint la lumière. En guise de mécontentement, l’Encombrant émet un grognement rauque, mais continue d’étaler grassement son beurre dans les moindres recoins de sa fichue tartine grillée quitte à s’en mettre pleins les doigts. Juste répugnant.

Comme un zombie, un goût aigre aux bords des lèvres, Alice se dirige vers l’évier. Ouvre le robinet. Se passe de l’eau froide sur sa figure blême et son cou plus raide qu’un bout de bois. Ça la soulage un peu, mais sa migraine, cette sale méduse, est toujours bien cramponnée. Avec ses pouces à la peau rongée, elle presse ses tempes qu’elle malaxe avec lenteur en prenant de longues inspirations saccadées. Après plusieurs secondes, elle se risque à rouvrir les yeux. La pièce ressemble à une barque accrochée à un ponton, ça tangue, mais moins qu’elle le craignait. Par précaution, elle se raccroche au rebord du plan de travail.

Alice a toujours été sujette aux maux de tête. Comme sa fille, sa mère et sa grand-mère avant elle. Putain d’héritage familial. Il y a des jours où ses céphalées la crucifient au lit. Elle reste allongée des heures entières, en position christique, plongée dans une obscurité totale. Les douleurs ne sont jamais vraiment les mêmes. Les pires, ce sont celles où elle a l’impression qu’un gars du BTP lui concasse le crâne au marteau piqueur ou que des dizaines de boules de bowling rebondissent à tour de rôle sur une piste en plomb. Mais la plupart du temps, elle sent sa tête compressée dans un genre d’étau, cet instrument de torture qu’on utilisait à l’époque médiévale pour faire parler les traitres ou punir les mécréants. Ce matin, pas de bol, c’est le marteau-piqueur. Si cela avait été un jour de week-end, c’est sûr, elle ne se serait pas donnée la peine de se lever. Mais voilà, c’était mardi. Encore quatre jours de boulot. Quatre jours… plus une bonne dizaine d’années au train où vont les choses. Eh oui, il lui faut encore gagner sa croûte que l’Encombrant dilapide avec ses jeux à gratter, sa collection de cravates affreuses et des notes d’électricité faramineuses. D’un autre côté, se retrouver à la retraite, ça veut dire voir se le coltiner chaque midi en plus matin et du soir. Bonjour l’horizon. Elle préfère encore - et de loin - passer cette dernière décennie professionnelle au lycée Paul Bert à récurer les chiottes, balayer la cour, nettoyer les sols et s’acharner à retirer au grattoir les chewing-gums que les gamins collent sous leurs pupitres.

7h47 sur la pendule murale.

Alice n’est pas très en avance. Elle ressent des gargouillements dans son ventre. Elle n’a pas très faim, mais se force à ouvrir le réfrigérateur. Prend un fromage blanc. Retourne à sa position initiale, près de l’évier, à distance raisonnable derrière son mari. Un produit laitier, une tasse de café, ça fera largement l’affaire. Tout à coup, elle se fige. Ce bruit. Le plus souvent, elle arrive à y faire face, le temps que ça cesse. D’habitude, pour se créer une diversion, elle plante profondément les ongles dans ses paumes, se mord l’intérieur des joues jusqu’au sang s’il le faut. Juste pour ne pas entendre ce bruit. Si le supplice devient trop intolérable, elle trouve un prétexte pour quitter la pièce. Mais, là, impossible. Elle tient à peine sur ses jambes. Le peu d’énergie qu’elle avait a été utilisé pour s’arracher de son pieu. Dommage. Alice est condamnée à subir le bruit produit par l’Encombrant, ce bruit détestable de mastication et de déglutition. Est-ce la migraine qui amplifie le volume sonore ou fait-il exprès d’en rajouter juste pour l’emmerder ? Sa façon qu’il a de manger la bouche ouverte, cette manière de boire par à-coups en avalant bruyamment, c’est sans doute ce qui exaspère le plus Alice, ça pourrait la rendre dingue ce bruit même si, en toute objectivité, tout ce qu’il fait lui met les nerfs à vif.

Ce qu’il fait. Ce qu’il est devenu. Ce qu’ils sont devenus.

Quand est-ce que les choses ont commencé à se détériorer ? À quel moment tout a foutu le camp ? Après le départ de Gabrielle ? C’est bien connu, parfois les gosses, ça masque un temps un peu comme un désodorisant vaporisé au-dessus d’une bouche d’égout. Mais, une fois qu’ils ont mis les voiles, les effluves du caniveau remontent. L’odeur fétide du gâchis. C’était déjà abîmé un peu avant, non ? Depuis cette petite salope de la comptabilité qui lui tournait autour, peut-être ? Comment elle s’appelait au fait ? Bref, ça doit être un ensemble de petites choses. Et puis quelle importance désormais ?

Alice prend une première cuillère de son fromage blanc. Grimace. Une seconde. Nausée. Il n’y aura pas de troisième bouchée sinon c’est le carrelage qui va payer la note. Les élancements se sont espacés. Toujours ça de gagné. Un café, vite. Elle adresse un regard suppliant à la cafetière, cette feignasse. Le breuvage s’écoule au ra-len-ti. Devant Alice, vautré de tout son poids, voilà qu’il se prépare une nouvelle tartine. Se remplit un autre verre de jus. Merde. Combien il doit peser maintenant ? Cent-dix, cent-vingt kilos ? À une certaine époque, il n’y a pas si longtemps, elle avait aimé cette corpulence. Ce surplus de chair, ça l’a rassurait, la réconfortait, la protégeait. Elle avait aimé ça. Elle l’avait aimé. Lui. Son menhir d’homme. Aujourd’hui, cette masse la gênait, l’empêchait de circuler, lui bouchait le passage, lui obstruait la vue, lui pompait de l’air. Depuis, son mari était devenu encombrant.

L’Encombrant.

Que s’est-il passé, au juste ? il n’est pas plus paresseux qu’un autre, ne picole pas, n’a jamais levé la main sur elle et, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas du genre à planter sa queue à droite et à gauche. Pourtant, un grain de sable a fait dérégler la machine conjugale. C’est arrivé discrètement, en catimini, comme une tumeur cancéreuse qui métastase. Un poison qui se répand dans votre organisme et, sournoisement, vous tue à petit feu.

Soudain, Alice sursaute. Un son. Une voix.

Le timbre est âpre, familier. C’est le sien. Celui de son mari. L’Encombrant vient de parler. S’adresse-t-il à elle ? Le silence, à nouveau. Alice attend, la bouche pâteuse et un oeil en direction de la machine à café qui n’a jamais été aussi lente. La voix reprend la parole. Pour ne plus la lâcher. Un flot ininterrompu de mots qui, immédiatement, relance le terrible mal de crâne d’Alice.

Il parle. Parle. Parle…

D’habitude, le matin, l’Encombrant est muet. Une tombe. Il ne dit rien, se contente de se bâfrer en piaffant et de boire en faisant des bruits de tuyauterie avant de plonger le nez dans son journal ou de laisser ses yeux se perdre dans le vague. Mais, il ne parle pas. Jamais. Alors pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette interminable diarrhée verbale qui pénètre par effraction dans son cerveau ? La faire chier. Voilà ce qu’il cherche à faire. La faire chier. Les mots déboulent en rafales, aiguisés et coupants comme des tessons de bouteilles, et viennent taillader son esprit. Par moment, son monologue est ponctué de gestes impatients de la main, d’un mouvement de la tête et entrecoupé de rires. Pas des rires joyeux, communicatifs. Non. Des ricanements diaboliques. « Putain de Démon » rugit Alice, le front humide. Le marteau-piqueur la pilonne de plus belle. Cette fois, l’ouvrier n’est pas venu seul. Il est accompagné d’un violoniste sadique qui frotte avec un acharnement sauvage son archet sur le cortex cérébral de la pauvre Alice. La douleur est inouïe. Atroce. Insoutenable.

Pendant ce temps, Satan jacte et se marre comme une baleine…

Un courant glacé électrise la nuque de la femme. Son cou, tendu à son maximum, transformé en bloc de marbre menace de se rompre à tout instant. Elle voudrait bien parler, lui dire d’arrêter, de fermer sa gueule, mais sa langue sèche et engourdie trouble son élocution. Alice suffoque, ouvre grand la bouche pour happer de l’air. Un reflux amer lui fait remonter sa salive au bord des lèvres. L’impression que ses yeux sont d’une grosseur démesurée et vont sortir de leurs orbites. Sa vue se brouille, les murs tournent. Manège infernal. Une larme roule sur sa joue. Les yeux fermés, la bouche tordue dans une grimace ignoble, elle attrape d’une main tremblante à la poignée de la porte, tandis que de l’autre, elle le cherche, en implorant le ciel qu’il soit toujours à la même place. Après un moment interminable, ses doigts entrent en contact avec la rugosité du bois, remontent fébrilement avant de trouver ce qu’elle espère. La fin de la souffrance. La délivrance.

Soudain, plus rien. Ou presque.

Juste des borborygmes étouffés suivis de soubresauts. Un liquide épais, chaud, s’écoule de son poignet. Un ultime spasme. Puis le silence, enfin. Un silence total. Absolu. La plus belle musique du monde. L’Encombrant est toujours à sa place. Immuable. Sa tête tirée en arrière, ses doigts gras rétractés sur sa tartine, ses pupilles vitreuses, grandes ouvertes, écarquillées de surprise et d’horreur. Et, en prime, béante comme un papier peint décollé, une deuxième bouche sanguinolente qui pendouille, ridicule, juste en dessous du menton. Derrière lui, Alice, la mine livide et les yeux mi-clos, un couteau à viande à la main.

Le café est enfin prêt.

Alice se remplit une tasse pleine. Elle le mérite bien. C’est sa récompense. Elle trempe ses lèvres et, telle une chatte, pousse un ronronnement de plaisir. Jamais cet infâme jus de chaussette ne lui a semblé aussi bon. Du pur nectar. Le mal de tête n’est pas encore parti, mais les pulsations sont légères. C’est tout à fait supportable, maintenant. La femme fixe le macchabée. Pouffe un rire nerveux de petite fille sotte. Le bol de son mari est rempli à ras bord d’hémoglobine. C’est absurde, mais sur l’instant, Alice pense à ce potage espagnol à la tomate dont le nom lui échappe. C’est fâcheux, se dit-elle, de ne pas se rappeler de choses aussi élémentaires.

Imperturbable, la pendule annonce 8h13.

Aujourd’hui, c’est certain, Alice sera en retard. Pas grave. Ce n’est tellement ça qui la chagrine. C’est ce cadavre. Que va-t-elle pouvoir bien faire de ce mammifère, ce pachyderme, ce poids mort ? Elle n’a pas de grenier et sa cave est pleine. Soudain, une idée de génie traverse son esprit. Un rictus hideux retrousse les lèvres d’Alice, mais aussitôt, un voile vient assombrir son regard inquiet.

Joie de courte durée.

La collecte des encombrants ne passe pas avant dimanche.

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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