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17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 13:20

 

« Monsieur Bidas avait décidé d’en finir avec la vie ».

C’est précisément ce que j’ai dit à la police tout à l’heure : Monsieur Bidas avait décidé d’en finir avec la vie. Le policier a enregistré ma déposition en hochant la tête avec vigueur et gravité comme pour m’encourager à témoigner davantage. Mais je n’avais rien d’autre à ajouter. Le flic a semblé déçu et d’une certaine façon, je l’étais pour lui. J’aurais aimé être plus utile, donner plus d’informations, mais je n’ai pas pour habitude de faire du zèle ni d’inventer des choses pour me donner de l’importance. Par conséquent, je me suis contenté de répéter scrupuleusement ce que le défunt m’avait lui-même avoué tandis qu’il introduisait son index dans mon anus. 

 

C’était hier, en début d’après-midi. Le médecin m’avait donné rendez-vous pour 13h31. Pour une raison obscure, Monsieur Bidas rechignait à utiliser des chiffres pairs qu’il estimait dépourvus de personnalité. Nous nous trouvions dans son cabinet. Avec sa chevelure grisonnante en épi, engoncé dans sa blouse blanche aux poches tachées d’encre, ce sexagénaire ressemblait à un scientifique distrait. Quant à moi, je n’étais guère à mon aise, à quatre pattes sur la table d’examen. Avant de m’ausculter, il enfila un gant en latex qu’il lubrifia avec sa nonchalance coutumière. Enfin, il procéda à son diagnostic anal. Comme je l’ai indiqué au policier qui m’a interrogé, je ne remarquai pas d’émotion particulière dans la voix à l’accent méridional du docteur lorsque celui-ci me confia à brûle-pourpoint que j’étais son ultime patient. « J’ai décidé d’en finir avec la vie ». C’est bien ce qu’il a dit, mot pour mot. Je ne répondis rien. C’était volontaire de ma part et ce pour deux raisons bien distinctes. La première - essentielle - correspond à la règle de base qu’on m’avait inculquée depuis l’enfance : la politesse. On ne se mêle pas des affaires d’autrui, voilà tout. Par conséquent, il eut été indiscret, voire désobligeant, de le questionner ou - pire encore - de chercher à le dissuader. 

 

C’était la décision d’un homme libre. 

On ne transige pas avec la liberté d’un homme.

 

Le second motif provenait de la nature même de cette décision. Selon moi, cette dernière n’appelait des remarques ou des commentaires de personne. Toujours à mon humble avis, elle n’était dictée en aucun cas par une impulsion désespérée ou un pitoyable chantage affectif. Au contraire, il y avait dans cette déclaration une saine lucidité, un pragmatisme délesté de tout apitoiement ou misérabilisme. A l’évidence, mon proctologue avait muri sa réflexion depuis longtemps. Avec le recul et en dépit de cette finalité tragique, je crois avoir adopté l’attitude idoine ; et quitte à paraitre vaniteux, je suis convaincu qu’il a interprété mon silence comme une sincère marque de respect et d’estime, lui qui, à l’inverse de son activité professionnelle, n’était pas non plus du genre intrusif.  

En revanche, son unique contrariété portait sur le modus operandi. Il ignorait comment bien se tuer. Toujours de son propre aveu, il souhaitait que son suicide fût propre, mais surtout élégant vis-à-vis de ses contemporains. Il ne fallait pas que sa mort puisse de facto importuner quiconque. Par exemple, il lui était intolérable de se jeter sous les rames du métro. La simple idée de mettre les usagers en retard à leur travail le tourmentait et aurait à coup sûr perturbé son passage à l’acte. Monsieur Bidas désirait s’en aller avec décence, courtoisie et, si possible, un peu de panache. « Voyez-vous, monsieur Chamak, je ne tiens pas à ce qu’on dise de moi que j’étais fou, souffrant ou en mauvais termes avec la Vie. C’est tout le contraire. Je suis en parfaite santé physique et mentale et c’est précisément parce que la Vie m’anime avec bonheur qu’il me faut la quitter ». En position genu pectorale (autrement dit, genoux et coudes posés sur la table), je ne voyais pas son visage, mais encore une fois, dans son timbre de voix, je n’ai décelé ni amertume ni chagrin. « Croyez-moi, il est préférable de s’arrêter avant, me dit-il le plus sérieusement du monde, l’index enfoncé dans mon rectum. Juste avant… ». Il n’a pas daigné complété sa phrase. Ce n’était pas nécessaire. J’avais compris. J’ai tout de suite pensé à cette pâtisserie, le Paris-Brest. J’en suis friand. Pourtant, je me fais un point d’honneur à ne pas le manger entièrement. La tentation est grande de prendre l’ultime bouchée, mais à ce jour, je n’ai jamais cédé. Je laisse à chaque fois le bout de gâteau restant sur le coin de l’assiette et me contente de le regarder avec un mélange de satisfaction teintée, parfois il est vrai, de regret. 

 

C’est peut-être ainsi qu’il faudrait concevoir l’existence. 

Comme un Paris-Brest. 


Dix minutes plus tard, après m’avoir félicité sur la souplesse de ma prostate, nous avons pris congé l’un de l’autre pour toujours, sans parole ou démonstration excessives ou déplacées. Quelques heures plus tard, j’étais convoqué au commissariat où j’appris - sans grande surprise - que le médecin Édouard Bidas avait mis son projet a exécution. J’ignore comment l’homme a procédé, mais conformément à mon éducation et à mes principes, je me suis bien gardé de poser la question. Avant de me laisser partir, le flic essaya encore de glaner un renseignement « Vous êtes la dernière personne à lui avoir parlé. Vous n’avez rien remarqué d’étrange chez lui ? » Je lui ai répondu par la négative, vaguement honteux de ma piteuse collaboration. « Réfléchissez bien, monsieur Chamak », m’encouragea-t-il. Un souvenir, même insignifiant, pourrait nous être utile ». Il était injuste de lui reprocher son entêtement. Ce brave policier ne cherchait qu’à faire son travail du mieux possible. Alors, comme il insistait beaucoup et que je me sentais bêtement coupable de ne pouvoir l’aider, je lui ai confessé la seule petite bizarrerie qui m’a traversé l’esprit dans cette affaire. En effet, au vu de l’intimité de ses confidences et de l’endroit où il avait logé son doigt, j’ai trouvé quelque peu incongru que monsieur Bidas ait persisté à me vouvoyer.   

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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commentaires

Louison 13/10/2017 17:06

J'ai ri. Je sens que vous vous êtes amusé à vouloir choquer un peu. Bon, je trouve que la conversation est un peu longue durant l'examen qui à mon avis peu de temps. merci pour votre humour.

FrançoisB** 17/09/2017 19:03

Caca pâtisserie suicide et politesse, ça fait un bon mélange. Je n'ai pas bien compris le pourquoi du passage à l'acte et le narrateur insiste sur l'inconnue du comment, il reste presque une "tranche de vie" du coup :)