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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 22:34

 

« …plus on a rien et plus on veut croire ».

La vie devant soi – Romain Gary

 

 

La honte de ses parents.

 Quelque chose qu’ils ont dit ou qu’ils ont fait, un truc qui donne envie de se cacher, de partir loin, et même pire, de pas être leur enfant. C’est sûr, tout le monde a déjà eu la honte de ses parents, même une fois et celui qui dit que c’est pas vrai, c’est un menteur et un fils de pute, alors que moi non.

 Ma mère elle m’a souvent mis l’hachuma. La honte.

 La première fois, c’était quand j’avais cinq ans. Je m’en souviens très bien, c’était au square de la Charmoie, à Villejuif, là où on habitait et même que j’y habite encore avec Leyla, une ville de merde Villejuif, je le dis au passage. Tous les samedis, sauf quand il pleuvait, ma mère elle m’emmenait dans ce square pourri. « Va jouer, Zarma*, va faire le fou avec tes copains ». « Zarma » qu’elle m’appelait, parce que je fais toujours semblant ; semblant de pleurer, de manger, d’écouter, semblant de tout, en fait. Faire semblant, c’est une façon de pas dire la vérité, mais sans mentir et moi, je peux le jurer sur la tête du prophète que je suis pas un menteur.

 « Zarma » qu’elle m’appelait ma mère même si mon vrai nom à moi, c’est Faudel, comme le chanteur nain. Quand on y pense, on a pas le droit de donner un nom à quelqu’un sans lui demander son avis, je le dis au passage. Un nom, c’est super important parce qu’on s’appelle comme ça toute la vie et toute la vie, c’est long. Mais c’est « Zarma » qu’elle m’appelait ma mère et j’aimais bien ce nom-là. Zarma. Avec un Z comme Zorro. Dans le square de la Charmoie, je jouais (enfin, je faisais semblant, quoi) tout seul ou avec Djibril, un petit renoi qui est tellement noir que quand la nuit elle tombe, je jure que c’est vrai, pour pas le perdre, ses parents ils lui mettent une casquette jaune fluo. Au parc, ma mère elle restait là, assise sur le banc avec ses mains sur ses grosses cuisses et elle me chouffait. Elle me regardait, c’est tout. Je sais pas à quoi elle pensait, mais elle pensait à quelque chose, c’est obligé ; on pense toujours à quelque chose parce que penser à rien, ça se peut pas, j’ai essayé et même plusieurs fois, c’est impossible.

 Un jour, ma mère, elle est tombée du banc. Je jouais avec Djibril et Samir, un copain à lui, un rebeu avec des yeux bleus clairs, je le dis au passage parce que des arabes avec les yeux clairs dans la cité, ça existe pas sauf les aveugles et encore j’en ai jamais vu des arabes aveugles, ça serait pas juste, quand même. En tout cas, ma mère, elle était par terre avec sa robe remontée sur sa tête, peut-être à cause du vent, je sais pas, et on voyait sa culotte et c’est ça qui m’a fichu l’hachuma et aussi parce que Djibril et l’autre bougnoul et tous les autres du square y se moquaient de ma mère avec sa robe sur la tête, les jambes écartées et sa culotte. Quand elle s’est réveillée, elle m’a dit que c’était à cause de la chaleur, mais j’ai pas cru et j’ai pensé que ma mère elle était un peu menteuse, alors que moi non et ça, je peux le jurer. Elle est retombée une autre fois, mais on était à la maison, alors personne a pu se moquer. De toute façon, Leyla elle me dit maintenant que celui qui se moque de ma mère, nous, on lui défonce sa gueule. 

 L’autre fois où elle m’a mis l’hachuma, c’était chez la mère à Cécile, la petite française qui vit dans les beaux quartiers. C’est là-bas que ma mère elle travaillait. Elle faisait le ménage, la poussière, les vitres, les courses aussi, toute la merde en vérité, mais faut bien vivre sinon tu crèves la gueule ouverte comme elle dit Leyla même si pour moi gueule ouverte ou gueule fermée, c’est kif-kif pareil, quand tu crèves, tu crèves. Cécile, ça se voit qu’elle m’aime bien et aussi qu’elle est pas raciste et sa mère non plus parce qu’elle regarde « Arabesque » à la télé. Cécile, elle a mon âge, bientôt huit ans comme moi et elle aussi son père il est mort même si le mien il est pas vraiment mort, il est parti je sais pas où, mais c’est kif-kif pareil pour moi, c’est comme s’il est mort. Cécile, elle m’a dit que son père, il s’est même donné la mort et je lui ai demandé comme il a fait parce que j’aimerais bien donner la mort à la directrice de l’école, madame Lanvin, tellement qu’elle m’énerve et qu’elle est grosse et moche comme c’est pas possible d’être comme ça. En tout cas, y’avait beaucoup de monde à l’anniversaire de Cécile et des tonnes de manger partout, des gâteaux, des crêpes, du chocolat, des bonbons Haribo, mais j’en ai pas mangé parce que dans ces bonbons, y’a de la graisse de ralouf et moi le ralouf, j’y touche pas, je peux le jurer sur le Coran. Après, Cécile, elle a ouvert les paquets, y’avait des cadeaux comme c’est pas permis et comme par hasard, le cadeau le plus pourri, c’était celui de ma mère, un cadeau tout meskine, un livre sur les étoiles. Trop la honte.     

 Mais la pire des fois, c’est quand ma mère elle a voulu apprendre à nager. Moi, je sais pas nager, mais j’en ai rien à foutre parce que c’est pas obligé et que dans la vie, quand on y pense, on est pas beaucoup dans l’eau. Ma mère elle m’emmenait avec elle tous les dimanches à la piscine Youri Gagarine que même Djibril il l’appelle Youri Margarine parce qu’il y a que des beurs. Y’en a beaucoup de l’école qui vont là-bas et quand ma mère elle était dans l’eau avec ses bouées sur ses gros bras, ils la traitaient de baleine et ils se marraient et aussi ils disaient que pas savoir nager à son âge, c’est trop l’hachuma et ça je peux pas donner tort même si ça fout la haine de les entendre rigoler ces sales bâtards.

 Elle a continué à aller à la piscine tous les dimanches et après aussi tous les samedis. Comme j’aimais pas venir avec elle, c’est Leyla qui me gardait. Leyla, c’est la sœur de ma mère. Je l’adore. Djibril il m’a dit qu’il la trouve bonne et qu’il voudrait bien lui bouffer la chatte même si ça se fait pas, c’est une question de respect, quand même. Leyla, elle est plus jeune et plus belle que ma mère et un jour je lui ai dit ça à ma mère et elle m’a répondu que j’avais raison et après je savais plus quoi dire. Leyla venait souvent à la maison, des fois même elle restait dormir plusieurs jours. Je préférais être avec elle, c’est vrai, parce qu’on rigolait plus qu’avec ma mère qui était toujours très fatiguée. « C’est la vieillesse, Zarma » qu’elle me disait. Djibril m’a dit que pour pas vieillir il faut beaucoup baiser et moi, c’est sûr, je vais beaucoup baiser.

Un matin, Leyla elle est venue avec ses valises. Ma mère elle m’a dit alors que sa soeur elle allait vivre avec nous. J’étais tellement content que j’ai même pas demandé la raison.

 Aujourd’hui, j’ai compris.

 Tous les jours, c’est Leyla qui s’occupait de moi. Elle m’emmenait à l’école le matin et me prenait à la sortie et aussi c’est elle qui m’accompagnait le samedi au square de la Charmoie sauf quand il pleuvait. Le square avec Leyla, c’était mieux qu’avec ma mère aussi parce que tous les copains de la cité, ils la chouffaient surtout Djibril, mais lui, c’est normal, il veut lui bouffer la chatte. Depuis que Leyla vivait à la maison, ma mère, je la voyais plus. Elle travaillait plus chez la mère de Cécile, elle était tout le temps à la piscine pour apprendre à nager. Quand elle rentrait, il était tard et j’étais déjà dans mon lit. Des fois, elle restait avec nous à table, mais elle mangeait macache, rien du tout, mais comme ça, au moins, elle vomissait plus et c’est normal, ce qui rentre pas, ça peut pas sortir, c’est mathématique. Leyla et moi, nous on mangeait et on discutait et ma mère elle nous regardait et elle souriait en nous prenant la main, comme ça, sans rien dire, mais elle devait penser à quelque chose parce que penser à rien, ça se peut pas, j’ai déjà essayé et même plusieurs fois. En général, ma mère, elle parlait avec Leyla, mais elle lui parlait en arabe et moi je comprends pas l’arabe, je le dis au passage mais c’est pas grave, je suis quand même un bon musulman. A moi, elle me parlait presque pas, même qu’elle m’appelait plus « Zarma ». Un jour qu’elle rangeait le linge, j’ai demandé à ma mère si elle en avait marre de moi. Elle m’a dit non avec sa tête, mais sans me regarder et elle a continué à ranger le linge. « Alors, t’as plus d’amour en stock, c’est ça ? » que j’ai dit. Djibril, il dit qu’il faut faire attention avec l’amour, il dit qu’il faut en avoir plein en stock, qu’il faut faire comme ceux qui gardent plein à manger dans les caves au cas où c’est la guerre ou la fin du monde même si le problème quand on y pense, c’est que l’amour, ça se trouve pas dans les magasins et que quand y’en a plus, y’en a plus pour toujours et après t’es bien niqué. C’est ça qui s’est passé, ma mère elle avait plus d’amour en stock pour moi. J’ai attendu qu’elle me réponde, mais, macache, elle a rien dit. Elle est restée sans bouger et puis tout à coup elle m’a attrapé par le col de mon t-shirt, m’a tiré et m’a écrasé la tête sur son ventre en me serrant très fort.

 Une nuit, elle est entrée dans ma chambre. Elle croyait que j’étais endormi, alors que non. Faire semblant de dormir, je sais faire aussi, je sais faire semblant de tout, parce que je suis Zarma, moi. Avec un Z comme Zorro. Ma mère elle s’est approchée de moi et elle a fait un truc bizarre. Elle a mis son nez dans mon cou et elle restée longtemps comme ça à me sentir, j’ai eu tellement peur que j’ai pas bougé et j’ai continué à faire semblant de dormir.

 Ca fait bientôt un mois que ma mère elle est retournée au bled, en Algérie. J’ai toujours pas demandé à Leyla pourquoi elle est partie ni quand elle va revenir. Et je demanderai pas, je veux pas savoir, c’est pas la peine. Des fois, la nuit, je rêve de ma mère. C’est toujours le même rêve. On est tous les deux dans la mer et on nage. Dans mon rêve, je sais nager, moi aussi et ma mère nage à côté de moi. J’ai pas la honte de ça et même pas du tout.

 Je vis avec Leyla, maintenant. Ca se passe bien. Elle fait comme si elle était un peu ma mère et moi je dis rien. En fait, je crois qu’on fait semblant tous les deux. Ce matin, en m’emmenant à l’école, Leyla elle m’a dit « Bonne journée, Zarma ». Ca faisait longtemps. C’était bizarre et j’ai eu comme un frisson derrière le dos. On s’est regardé tous les deux et puis Leyla elle m’a fait un grand sourire même si y’avait une larme qui coulait sur sa joue. Elle a essayé, quoi. J’ai trouvé que c’était gentil même si quand c’est elle qui le dit, c’est pas la même chose ; c’est sûr, ça fait pas pareil.

 C’est pas pareil, c’est tout.

 

 

* zarma : étym. De l'arabe (maghrébin) zarma (c'est-à-dire, par exemple, soi-disant)

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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commentaires

Xrys 17/10/2013 18:43


Au delà des steréotypes (forcément une cité ce sont des arabes donc le père ets parti et la mère fait des ménages ... sans commentaires ) il y quelque chose qui sonne juste pour moi


Ce gamin ne comprend pas tout (et nous non plus du coup ou alors moi seule a savoir..) et ce qui sonne juste c'ets qu'il ne cherche pas à comprendre justement. ca fait partie du regard de
l'enfant ce privilège là.


Perso j'aurais arreté la nouvelle à "je vis avec Leyla maintenant..." Le reste n'ets que bavardage... Mais tu connais mon esprit de concision...


 


J'aime que tu n'aies pas cherché l'émotion à tout prix, cete enfnat ne m'émeut pas plus que ça, tu n'as pas joué la facilité et pourtant c'était un piège difficile à évioter en l'occurence


En résumé une petite réussite. Bon je suis pas experte en langage et codes des dités non plus faudrait voir...