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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 21:24

 

Cherche J.H (20-25 ans) pour film X nouveau et ambitieux.

Contacter Stan au 06.20.54.03.71

 

D’habitude, ce genre d’annonce ne m’intéresse pas. Plutôt, ne me concerne pas. Du porno,  non merci. Question d’amour propre, d’ambition. Et de centimètres. Mais, après un an et demi de chômage actif, les principes, c’est bien connu, à force de s’appuyer dessus, finissent par céder. Ainsi, avec un peu d’auto-persuasion, on en vient à considérer l’estime de soi comme un manque d’humilité et les concepts, étrangement, se métamorphosent en aveux de lâcheté.

C’est vrai, quoi : la théorie a la belle vie, elle.

Pas de loyer.

Pas de crédit.

Pas de mère juive.

 La théorie n’a qu’à fermer sa gueule. 

 Et puis, je l’admets : les termes « nouveau et ambitieux » avaient piqué ma curiosité. J’ai donc téléphoné à ce Stan. Conversation brève et singulière. Lorsqu’il me communiqua son adresse – 17 rue des Boulets dans le XIème – j’ai ressenti un petit pincement côté gauche. Nostalgie. Avant de raccrocher, il me demanda si je n’étais pas allergique aux litchis. Je ne l’étais pas. Il sembla satisfait de ma réponse et me fixa rendez-vous à 17h30.

 Arrivé avec dix minutes d’avance, je suis resté en bas de l’immeuble à tirer sur mon joint tout en m’interrogeant sur les turpitudes de l’esprit, à ces moments de folie passagère et de résignation qui nous poussent parfois à commettre des actes inconsidérés comme lire du Christine Angot, manger du civet de lapin, proposer un ministère à Laurent Fabius.

 Ou se lancer dans le hard.

 Je connais bien ce quartier de Paris, j’y ai passé presque toute mon adolescence, non loin de la Place de la Nation, haut lieu pour les boulistes anisés et chevronnés. De treize à dix-neuf ans, j’y ai vécu avec mon père, sa seconde femme et Julie, un paillasson canin (mi-Yorkshire mi-Shih Tzu) dont il fallait toujours au préalable s’assurer de localiser la truffe avant de se laisser aller à des élans d’affection au risque d’y perdre son haleine et sa dignité. Je me souviens que mon paternel et son épouse vouaient à cet animal un attachement quasi mystique. Qu'on ne se méprenne pas, j'aime beaucoup les chiens. Mais je pense qu’on en fait trop sur eux, trop sur leur loyauté, leur dévouement, leur tendresse. Je trouve exagérée (et infondée) cette idée (admise par beaucoup) que leur soi-disant "humanité" serait supérieure à la nôtre. Je voudrais rappeler une chose, quand même. On parle toujours de la fidélité du chien vis-à-vis de l’homme sans jamais se poser la question suivante : le chien est-il fidèle au chien ?

 Allez savoir, si ça se trouve, avec sa femelle, le chien est un gros enculé.

 Dans ce quartier du XIe arrondissement, j’ai vécu des années conformes à la personne que je n’ai jamais cessé d’être, nonchalantes et lunaires. Ennuyeuses, en somme. Jusqu’au jour où, dans notre vieil immeuble du 260, boulevard Voltaire, débarqua Christine. Grande tige filiforme, yeux sombres, paupières et lèvres fardées, débardeur noir distendu, large treillis kaki et, autour du cou, une croix dorée façon Madonna période « Like a Virgin ». Autre signe distinctif : une délicieuse cicatrice sur l’arcade sourcilière. Christine emménagea avec ses parents, le jour de mes dix-sept ans. Happy Birthday, Stéphane. En plus d’être ma voisine de palier, Christine allait dans mon lycée, à Paul Valéry, situé Boulevard Soult, un endroit qui a accueilli des élèves aussi notables que Martine Aubry et Smaïn, deux humoristes dont le plus drôle est devenu maire de Lille.  

 Christine y fut scolarisée en milieu d’année. Christine. Pas très jolie, mais au charme indéniablement magnétique et dévastateur. Christine. Une tornade de seize ans qui vous ébouriffe tignasse et hormones. Sa réputation l’avait vite précédée, car notre nouvelle lycéenne avait été expulsée de deux établissements en moins de six mois. « Fréquentation douteuse et forte prédisposition pour le sexe » auraient été mentionnées dans son dossier pour justifier son double renvoi. Dès son arrivée parmi nous, les fantasmes et les langues se délièrent vis-à-vis de celle qui fut baptisée « Chrissie, la nympho ». Je me rappelle que les rumeurs prétendaient qu’à onze ans, Christine avait déjà « vu le loup ». J’appris plus tard que sa performance n’avait, somme toute, qu’un mérite relatif ; au même âge, sa mère ayant, parait-il, rencontré toute la meute. À première vue, Christine et moi n’avions rien en commun si ce n’est qu’elle avait tout d’une gourde (pleine d’eau de source riche en emmerdements, je l’appris par la suite) tandis que j’errais assoiffé dans un désert affectif et sans fin. Et puis, un jour, nous avons échangé. Quelques mots dans un couloir. Puis, un numéro de téléphone. Et, enfin - le lendemain de ma « bravoure » et trois jours avant mon hospitalisation - notre salive.

 C’était, il y a dix ans…

 Après avoir monté les deux étages, je me suis retrouvé face à la porte. Elle était entrouverte. Du bout de l’index, j’ai poussé le battant et, après quelques secondes d’hésitation, j’ai pénétré à l’intérieur de l’appartement qui débouchait sur un couloir menant à priori à la pièce principale. Sur chaque paroi du mur, impeccablement alignées, des photos encadrées. Des pénis. Des pénis de toutes sortes. Un florilège de queues. Sous chaque cliché, on avait inscrit des mots ou plus précisément des noms. Exotique - Emilio, Zlatan, Boris, Jörgen, Chuck, Xiang – ou plus inventive - Whiskas, Gargantua, Zbouby, Courage (l’auteur avait rajouté en minuscule « j’ai toujours pris mon courage à deux mains »), Gandalf, Davidoff… - chaque verge avait son identité. De par sa taille ahurissante, un sexe en érection, couleur ébène, veines gonflées - et prénommé Okambawa – retint mon attention jusqu’à ce qu’une voix au bout du couloir me fit sursauter : « Quand tu auras fini de mater cet Anaconda tu pourras venir ! ». Mon premier réflexe, je l’avoue, a été de décamper. Aujourd’hui encore j’ignore ce qui m’a retenu. Quoi qu'il en soit, je suis resté et, le pas fébrile, suis entré où un gars avec un costume marine et chemise bleu ciel, les deux pieds posés sur le bureau et mains croisées derrière la nuque, m’attendait. La pièce était presque vide ou plus exactement semblait avoir été vidée comme si le propriétaire des lieux était sur le point de déménager. Hormis le bureau, il ne restait qu’une chaise au dossier rembourré qui lui faisait face et, juste derrière, un meuble noir en formica dont le dessus était recouvert d’un large rectangle poussiéreux témoignant de la présence passée et probable d’un téléviseur.

- Bonjour, fis-je. La porte était…

- Ouverte, m’interrompit le type en me faisant signe de m’approcher. Je sais, je sais.

L’homme m’informa que chaque année et pendant une semaine, il laissait la porte entrebâillée. « Pour la surprise, l’imprévu » ajouta-t-il, imperturbable.

- Je fais pareil avec Dyson, dit-il. Cinq jours par an, je le laisse barboter sans bonnet.

- Dyson ?

- Ma bite s’appelle Dyson, déclara-t-il le plus sérieux du monde.

- Sympa...

- C’est sûr, continua Stan, sans émotion apparente, ça pose parfois des soucis. Cinq cambriolages – le dernier hier, comme tu vois – et sept gosses. « Shit happens », conclut-il dans un haussement d’épaules.  Il tendit sa main en direction de la chaise, m’invitant à m’assoir, ce que je fis non sans avoir brièvement hésité. Nous nous sommes regardés un moment, sans rien dire. Je ne sais pas à quoi, il s’attendait, lui, mais en ce qui me concerne, j’avais imaginé un vieux bedonnant, front moite et goitre Balladurien, gourmette clinquante au poignet, chemise Hawaïenne et regard lubrique. Force était de constater que je m’étais trompé sur toute la ligne. Avec son costard bien taillé, ses cheveux courts aux tempes grisonnantes et ses ongles récurés, Stan avait plutôt le look d’un quinqua propre sur lui tout droit sorti du ventre d’une société cotée au Nasdaq. Après ces instants d’observation mutuelle, l’homme croisa les bras et entra dans le vif du sujet.

- Les films X, t’en penses, quoi ? me questionna-t-il avec la même gravité que s’il m’avait demandé mon avis sur la politique agricole commune.  

Ce n’est pas un scoop : les films pornographiques ne reflètent en rien la réalité. Comme chacun sait, ils sont, en grande majorité, écrits, réalisés, produits par et pour les hommes. À ce titre, la façon dont la fellation est montrée, en est une des preuves les plus éclatantes. À chaque fois, la scène montre une femme, allongée ou à genoux, enfournant un phallus conquérant, les yeux exorbités et s’étranglant à moitié comme si elle venait d’engloutir un mât de catamaran. Le plus souvent, la réalisation est grotesque, au pire, offensante. Je me souviens d’une interview de la cinéaste Catherine Breillat qui déplorait qu’aucun metteur en scène ne rende justesse et justice à ce moment intense et si particulier, affirmant avec conviction qu’une femme en pleine « mise en bouche » détenait un pouvoir sans limites sur son partenaire mâle. En effet, à l’instar du taureau transpercé de banderilles, le « malheureux » se retrouve à la totale merci de son matador sexuel. En conclusion, nous pouvons toujours déblatérer des « suce-moi salope », il n’empêche que pendant la fellation, le véritable esclave, c’est nous.

Au final, j’ai seulement dit que le porno était sans surprise, parfois involontairement comique et en définitive sans intérêt.

- L’histoire n’a aucune importance dans ces films-là, ai-je ajouté.

J’ai dû marquer des points avec cette dernière remarque car Stan dressa un sourcil.

- Exact ! fit-il d’un ton énergique. On va en finir avec les scénarios pourris. Terminé, tout ça ! Il est temps de dépoussiérer le genre, d’avoir plus d’ambition. De voir grand. On peut stimuler la libido du spectateur et exciter son intellect, tu crois pas, gamin ?

Je n’en savais fichtre rien, mais devant la détermination de l’homme, je ne pus m’empêcher de répondre avec une force qui me surprit moi-même :

- Carrément !

Stan dut interpréter cet enthousiasme soudain comme un accord tacite puisque d’emblée, il m’expliqua son projet.

- Un S.P.M, petit. Un Spy Porn Movie. Voilà ce que je te propose.

Spy Porn Movie. Rien que ça. Je ne voulais pas être médisant, mais faire un film de cul et d’espionnage était une idée au moins aussi incongrue qu’embaucher Gilbert Montagné en tant que voiturier. Machinalement, j’ai tourné la tête vers la porte qui menait au couloir, à la sortie. À la liberté. Je n’avais pas grand-chose à faire. Presque rien. Juste décliner l’offre poliment, me lever, pivoter à 90° et foutre le camp d’ici. Mais l’idée de retrouver la file d’attente du Pôle-Emploi de Nanterre, les reproches folkloriques maternels, avec le ventre vide et l’impôt sur les os, tout ça finalement a anéanti ma maigre tentative d’évasion ; et je suis resté les fesses rivées sur cette chaise à sourire comme un idiot. Aux dires de Stan, le scénario était « à tiroirs multiples faits de doubles fonds avec des sous intrigues complexes ». De prime abord, pourtant, le pitch était des plus basiques : un agent secret (interprété par moi) était envoyé par une organisation soviétique pour chercher et décrypter un code. 

- Le génie du script, compléta Stan, le regard pétillant, c’est que derrière ce code se cache… un autre code.

Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil complice à mon encontre, scellant pour de bon notre future association. Désireux de me donner une contenance, j’ai opiné du chef en faisant un « ah ouais, quand même… ». Encouragé, mon interlocuteur développa son récit où il était ensuite de questions de trafics de puces électroniques, de groupuscules écologistes (« à cause des retombées radioactives sur l’environnement » dit Stan pour répondre à une question que je n’avais pourtant pas posée) et d’un couple de frères jumeaux sanguinaires (« adepte de la dague et de la drague » glissa-t-il) lancé à ma poursuite.

 Tandis qu’il exposait (avec une ferveur croissante) son histoire et ses rebondissements, mon œil repéra une mouche qui faisait des loopings au-dessus de la tête du réalisateur. J’ignore à quoi cela est dû, mais j’ai toujours une fâcheuse tendance à retenir des informations de peu d’importance ; ainsi, je me suis souvenu que la durée de vie moyenne d’une mouche était de 19 jours. C’est un laps de temps très court, mais parfaitement optimisé quand on voit le pouvoir de nuisance de cet insecte. Cela m’a soudain fait penser à la fugacité de l’existence, à cette nécessité d’utiliser au mieux le temps précieux qui nous était imparti. Jusqu’à présent, la vie et moi avions des rapports de bon voisinage. Elle ne me prêtait guère d’attention et de mon côté, je ne la sollicitais jamais. Bref, la Vie, je la laissais faire sa vie. « Crois-moi, Stéphane, la Vie est une pute ». C’est mot pour mot ce que me répète Martial, mon oncle paternel, un homme incroyable. « La Vie est une pute ». Je n’ai aucune raison de douter de sa parole. Forcément, en tant qu’ancien proxénète, mon oncle sait de quoi il parle. Quoi qu'il en soit, j’ai continué de fixer la mouche voleter dans les airs jusqu’à ce que la voix de Stan m’extirpe de mon songe.

- Alors ? s’exclama-t-il. Sacrément tordu, non ?

Ayant perdu le fil de la conversation, je ne savais plus quoi répondre ni quel subterfuge employer pour sortir de ce piège que je m’étais moi-même tendu. Maintenant, l’homme s’agitait sur son siège et son visage au début stoïque était désormais gagné par des tics.

- En fait, commençai-je, je crois que…

L’homme leva la main, colla sa paume à quelques centimètres de mon nez, les sourcils froncés.

- …C’est l’iguane qui pose problème ?

- Comment ça, l’iguane ?

- Oui, un iguane dans un pays froid comme la Russie, ça fait pas crédible, c’est ça ?

- Bah, je…

La mine renfrognée, Stan eut l’air de réfléchir un moment, puis se mit à ricaner.

- Banco, fiston, t’as gagné, dit-il en claquant des doigts. Je vais supprimer cette partie. T’es un futé, toi.

Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que je l’ai remercié.

- Bref, poursuit-il, c’est à ce moment-là qu’arrive Pundek.

- Pundek ? C’est qui Pundek ?

- Un autre agent russe, fit Stan, un pur produit de la Perestroïka. Un transfuge au passé trouble, défiguré en 1986 après l’accident nucléaire de Tchernobyl.

- Ah, merde, dis-je, sans raison.

- Pundek, c’est ton meilleur ami…

- OK…

- …même s’il affirme être ton demi-frère…

- Cool…

- …alors que ce n’est ni l’un ni l’autre…

- …

- En plus, il n’a que quatre doigts à chaque main.

 Incompréhensible, son film. À côté, l’œuvre de David Lynch, c’est Barbapapa. Par correction, mais davantage par faiblesse, je suis resté sagement assis à fixer les lèvres de Stan qui remuaient à une vitesse accélérée. Impossible d’arrêter ce mec. Le front perlé de sueurs et les yeux écarquillés, il était emporté par sa narration où furent évoqués pêle-mêle « une mine d’uranium », « des microfilms cousus sous la peau », ainsi qu’une vague affaire « d’échange de berceaux dans une maternité » et « d’un grand Noir qui se ballade avec une scie sauteuse ».

 Tout ça, c’était bien fait pour moi. C’était de ma faute. J’avais donné à cet homme de faux espoirs et par la suite, j’avais trop tergiversé en l’autorisant à me dérouler son scénario imbitable. Je me sentais incapable de faire machine arrière. Néanmoins, il fallait à tout prix mettre fin à ce malentendu délirant. J’ai pris une profonde inspiration, mais au moment où je m’apprêtais à parler, Stan me désarçonna avec :

- Sinon, t’as une bonne bite ?

- Par… Pardon ?

- On va aborder la scène de sexe, là.

Avec tout ça, j’en avais presque oublié qu’il s’agissait aussi d’un porno.

- Relax, dit-il, la taille, je m’en tape. Faut juste être réactif. Toujours prêt. Surtout avec elle.

Sur ces mots, Stan plaqua une photographie sur le bureau. Sur le coup, quand j’ai posé mon regard sur le cliché, je n’ai pas réalisé. Mais, j’ai quand même senti un courant chaud, puis glacé me parcourir l’échine. J’ai cligné des paupières à plusieurs reprises, puis j’ai reposé les yeux sur la photo. Je n’en revenais pas.

- Christine, dit l’homme. L’actrice principale. Pour le film, elle sera Jelena.

J’ai ouvert la bouche. Aucun son n’est sorti. Je l’ai refermé.

- Tu sais petit, dit Stan, le sexe c’est comme la belote. Si t’as pas un bon partenaire, t’as intérêt d’avoir une bonne main.

Avec un sourire carnassier, il renchérit :

- Fais-moi confiance, cette petite, c’est le must. Le « nique-plus-ultra ».

Et il solda son trait d’esprit d’un rire saccadé.

 Il y a vingt ans, avant que Christine ne m’embrasse, il m’a fallu faire mes preuves, montrer que j’en avais, que j’étais un vrai mec. En effet, cette diablesse n’était attirée que par les teigneux, visage déglingué, biceps tatoués et doigts bagués. Pour éveiller son intérêt, je devais donc forcer ma nature réservée, affronter le péril et vaincre ma peur ; en d’autres termes, me frotter aux plus grands, aux plus costauds que moi, ce qui dans l’enceinte du lycée, rendait le terrain de jeu assez vaste. Et dangereux. À Paul Valery, en matière de mauvais garçons, Kader se posait là. Dix-sept ans. Un mètre quatre-vingt-trois. Soixante-dix-neuf kilos. Une belle bête, mais con comme un chasseur. Disons qu’en termes de rapport de force, lui contre moi, c’était un peu Teddy Riner contre un far breton. Provoquer Kader impliquait de facto une audace aux confins de l’héroïsme doublé d’une inconscience morbide. Mais pour moi, pauvre imbécile amoureux, c’était le challenge suprême et surtout le seul moyen de taper dans l’œil de ma voisine. Un matin, après m’être assuré que Christine était dans les parages et qu’il y aurait suffisamment de monde pour lui raconter mon exploit, je me suis approché de Kader, lui ai tapoté sur l’épaule et, sans sommation, lui ai foutu une claque dans la gueule. Sur l’instant, sans doute abasourdi par cet acte gratuit (commis de surcroit par un gars musclé comme un peignoir de bain), il n’a pas réagi. Il a juste posé sur moi ses yeux de bovins et nous sommes restés face à face, muets pendant plusieurs secondes. Devant son absence de riposte, j’en suis venu à me demander si je l’avais réellement frappé. Alors, pour m’ôter le doute, je lui ai collé une autre baffe. Ce dont je me souviens encore, c’est la mine déconfite du garçon situé à ma gauche et le « il est dingue, lui » de sa copine, stupéfaite. Au moment où Kader a armé son bras, j’ai eu une pensée pour ma mère et pour Mark Knopfler, le seul Dieu que je connaisse. Ensuite, plus rien. Le black-out. Je n’ai repris mes esprits qu’un quart d’heure plus tard avec en prime le nez encastré, deux dents cassées et une bouche de Gibbon. Il n’empêche que le jour d’après, Christine m’a donné son numéro de portable.

  J’aurai pu me contenter de ça. J’aurais me contenter de ça. Mais comme le dit le proverbe, le trop est l’ennemi du bien. Un des conseils de mon oncle Martial est de toujours tout remettre au lendemain. Pour lui, c’est la clé de la longévité. « En bon procrastinateur, clame-t-il souvent en me pinçant la joue, je compte mourir le plus tard possible ». Précepte qui, jusqu’à présent, s’avère être efficace. Aujourd’hui, le bougre a 89 ans et continue de faire l’amour avec la seule personne qui le comprenne vraiment. Lui-même.

 En tout cas, il a suffi d’une pelle magistrale roulée sous l’abri bus du 351 pour me découvrir une témérité insoupçonnée et perdre la raison. Cela s’est passé au « Café Titon » dans la rue du même nom, où avec les copains nous nous retrouvions après les cours. J’étais dehors en train de fumer lorsque j’aperçus Kader, la terreur des terreurs, à l’intérieur, accoudé au comptoir avec un de ses sbires. On ne dira jamais assez combien l’amour est un sentiment stupide. Le baiser de Christine m’avait gonflé à bloc, je me sentais presque invincible ; alors, dopé par cette adrénaline, je suis rentré dans le café et le plus naturellement du monde, j’ai écrasé ma clope sur la main de Kader.   

 D’après les médecins de la Pitié-Salpêtrière, j’ai passé trois jours entiers dans le coma. À mon réveil, Christine m’avait quitté pour jeter son dévolu sur un autre crétin.

Et voilà qu’une décennie plus tard, je me retrouvais face à sa photo. La morveuse n’avait pas tellement changé. Même visage canaille outrageusement maquillé, même sourire à vous immoler par le feu. Et toujours la petite marque de fabrique, cette entaille au niveau du sourcil. Je ne sais pas si c’est l’éventualité de tourner une scène pornographique avec elle ou une espèce d’arrière-goût revanchard, mais pendant un instant, j’ai prêté plus d’attention à ce que réalisateur me racontait.

- Dans ce passage, commença Stan, tu interroges Jelena à propos du code.

- Le premier code ou le second ? dis-je, étonné de m’en rappeler.

- Non, le troisième.

- Ah…

- Elle refuse de t’aider. C’est normal, elle est Ouzbek.

- Ouzbek… ai-je répété en me donnant un air pensif. Et… c’est important, ça ?

Le visage de Stan s’est assombri. Ma question parut le décevoir.

- Non, fit-il, sèchement. C’est capital.

Il soupira, agacé, attendit, et reprit.

- Tu décides alors de changer de stratégie et tu lui offres des litchis. Ensemble, vous descendez le bocal entier. Les cinquante litchis.

Pas de doute : un malade mental, ce type.

Stan s’arrêta, se mit à plisser le front, comme s’il était contrarié.

- Tu m’as bien dit que tu aimais ça, les litchis, hein ?

- Oui, oui, mais cinquante…

- Super, coupa-t-il, soulagé. En fait, ces fruits contiennent un sérum de vérité. Jelena est piégée. Elle te file le code.

- J’ai le code. Très bien, très bien… Et après, je fais quoi ?

Stan fit la moue et leva les yeux au ciel.

- A ton avis, garçon ? Après, tu l’encule.

S’ensuivit un silence qui me sembla durer des heures. Enfin, la mine réjouie, Stan se pencha vers moi et de ce même ton paternaliste, me demanda si, par hasard, j’avais encore des questions. J’ai dégluti avec difficulté et c’est à peine si j’ai reconnu ma voix lorsque j’ai dit :

- Euh… juste un truc…Pourquoi des litchis ?

Tout à coup, de façon inattendue, l’homme frappa dans ses mains (sans remarquer le bond de dix centimètres que je venais de faire) et s’exclama :

- Ah, excellent point ! Je t’avais prévenu, cette histoire a plusieurs niveaux de lecture, il faut faire marcher ses méninges.

S’ensuivit une explication interminable sur le travail d’écriture qu’il avait effectué, sur le choix et l’importance des mots, la musicalité du champ lexical et j’en passe... 

- Dans le film, précisa Stan, Jelena est aussi une espionne. Mais c’est une taupe, une traitresse. Et une droguée du sexe. Bref, une salope dans les deux sens, si tu vois ce que je veux dire. « Bitch », en anglais. Il fallait donc associer cette héroïne à quelque chose, lui trouver une symbolique, si tu veux, mais le faire de façon subtile.

Il a reprit son souffle. À cet instant, son regard était habité, limite sociopathe.

- L’idée du litchi m’est venue comme ça ! (il claqua des doigts). Tu vois, gamin, ce fruit ressemble à un testicule, il a pratiquement le même diamètre ! Et puis, il y a la tonalité entre les deux mots, la consonance est saisissante, écoute : « Litch », « Bitch », « Litch », « Bitch » « Litch », « Bitch » « Litch », « Bitch »… Qu’est-ce que t’en penses, fiston ?

J’ai pensé qu’il était urgent d’euthanasier des types comme Stan. Voilà à quoi j’ai pensé. Je le pense toujours, d’ailleurs. Mais, je me suis borné à hocher la tête et à me taire.

En définitive, le film ne comptait que deux passages pornographiques, celui avec Christine/Jelena et un autre plan, à savoir une partouze avec huit femmes ; cette seconde séquence étant, selon le réalisateur, la plus cruciale, car c’est elle qui donnait toute la signification et à la saveur au titre de l’œuvre, clin d’œil et hommage vibrant à Ian Flemming et son célèbre espion britannique.

- Huit femmes, dit Stan d’un ton évident. Huit vagins. Huit chattes, quoi. Octo-pussy.

 Stan m’informa après qu’il me faudrait photographier (et prénommer) mon sexe afin qu’il puisse rejoindre les autres membres de la collection encadrée dans le couloir de l’entrée. Il rajouta deux trois ultimes détails, puis cessa de parler. Il y eut un autre silence encore plus embarrassant. L’homme se renfonça dans son fauteuil et les yeux plissés, m’observa avec une intensité qui renforça mon malaise. D’un moment à l’autre, j’en étais persuadé, il allait ouvrir le tiroir de son bureau et me présenter le contrat. Le cœur battant, les mains humides, mais la langue collée au palais, j’attendais je ne sais quel miracle pour me sortir de ce pétrin. Les secondes passaient et son regard planté dans le mien ne cillait pas. J’étais sous son emprise et bien que l’idée me parut inconcevable, et même surréaliste, je savais au fond de moi que rien et surtout pas moi ne serait en mesure de s’opposer à la volonté de ce cinglé ; qu’il n’avait qu’à me tendre un stylo pour que je signe, tétanisé, mais impuissant, le document contractuel qui me couvrirait de honte, ferait marrer mon oncle Martial, mais provoquerait, à coup sûr, une attaque sépharade suivie d’une autre cérébrale de mère adorée.

 Mais, la Providence voulut qu’un bourdonnement rompe ce silence oppressant. Stan sortit de sa poche un portable et grogna un « Allô » à une personne inconnue à qui je dois aujourd’hui mon salut et ma reconnaissance éternels. Un moment donné, Stan pivota sur son fauteuil. Aux aguets, j’ai attendu qu’il me tourne complètement le dos pour saisir cette occasion unique et inespérée qui se présentait à moi.

 Je me suis levé d’un coup et j’ai quitté la pièce. En courant.

 L’année suivante, lors d’une soirée pizza-dvd avec des amis, je suis tombé par accident sur un GQ Magazine dont j’ai feuilleté quelques pages. J’appris avec étonnement qu’à la cérémonie des Hot d’Or 2013, « Octo-pussy » d’un certain Stan Weber avait raflé le prix du meilleur film (devant « Penetrator », « Les Putes de l’Autoroute », « Carburation anale », et « A trois sur Caroline ») et qu’on récompensa Christine dans la catégorie meilleure actrice.

 Rançon du succès ou simple coïncidence : la même année, une enquête annonçait que la consommation de litchis sur le territoire français avait augmenté de 15%.

 

 

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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