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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 19:46

 

« Mes mains sont faites pour l'or, et là elles sont dans la merde »

(Une des phrases cultes d’Al Pacino alias « Tony Montana » dans le film Scarface)

 

 

 

Dimanche 9 mars 2003

 

J’ai déconné. Comme un amateur, je me suis fait prendre la main dans le sac ; un sac bourré de pognons. Voilà pourquoi on m’avait arraché à mon plumard au beau milieu de la nuit et balancé comme un vulgaire sac de jute à l’intérieur d’une bagnole.

 

Confortablement assis et pourtant mal à l’aise, je faisais face à une imposante silhouette plongée dans une quasi-obscurité dressée sur un fauteuil en cuir qui couinait tellement il morflait sous le poids du bonhomme. J’ignorai exactement où je me trouvais, car lors de mon enlèvement on m’avait mis la tête dans un sac en plastique qui empestait la gerbe pour que je ne me rappelle ni du trajet ni de l’endroit où l’on m’emmenait. Cela dit, ce n’était pas bien compliqué de savoir que j’étais chez mon employeur ; celui-là même que j’avais connement essayé de rouler.

Je jetai un regard circulaire sur ce qui m’entourait. Je me trouvai dans une pièce étroite et faiblement éclairée par une lampe de chevet posée sur le bureau (le seul et unique meuble) et qui diffusait une lumière violette un peu comme celle qu’on trouve dans les aquariums. Pas de doute possible : j’étais dans la fameuse pièce que la plupart des gars de mon espèce redoutaient ; cet endroit qu’on nommait « le confessionnal ». Ceux qui ont eu le privilège d’y rentrer n’ont presque jamais eu l’occasion de s’en vanter puisqu’ils y sont souvent sortis à l’horizontale avec en bonus un large sourire sanglant sous le menton. Là non plus, pas besoin d’être Madame Irma pour réaliser que je n’étais pas invité à faire une belote.

- Marco, t’es un bon, dit enfin la voix étouffée qui sortait de la pénombre. Peut-être même le meilleur de mes hommes. C’est pourquoi je ne vais pas te coller une balle dans la tête.

 

Lui, c’était Alfred Ginot. Le patron. Mais il préférait qu’on le surnomme « le parrain ». Cela faisait presque trois ans que je bossai pour lui autrement dit une foutue éternité. J’étais parmi les plus anciens de son organisation, mais je le rencontrais - enfin, je le distinguais - pour la toute première fois ce soir-là. Le genre de face à face dont je me serais bien passé.

Un drôle d’énergumène qu’Alfred Ginot. Totalement vérolé par tout ce qui touchait à la mafia italienne ou à l’époque de la Prohibition, il s’était crée une famille de malfrats dont il revendiquait être le patriarche. Ses « fils » - auxquels il se plaisait à ajouter un « o » ou un « i » à la fin de leur prénom - étaient de vulgaires vendeurs de came, quelques maquereaux sans envergure – ce qui, d’ailleurs, allait à l’encontre de la loi du cosche* - et des braqueurs de supérettes dont je faisais partie. Tout ce joli monde sévissait à Paris, entre Barbès Rochechouart et le Boulevard de la Villette sans rencontrer la moindre embrouille (la plupart des flics du coin étaient « arrosés » à la sauce Ginot). 

 

Bien qu’il n’ait pas encore réussi à se faire naturaliser italien, Alfred avait fait changer son nom et se faisait désormais appelé Alfredo Ginotti. Raciste au point de faire passer le Klu Klux Klan pour une association hippie, il s’était débrouillé pour prendre cinquante kilos en quatre ans afin de ressembler à Marlon « Don Corleone » Brando. Comme si cela ne suffisait pas, ce psychopathe s’était même fait bousiller les cordes vocales pour avoir le même timbre de voix que son modèle. Bref, Alfred Ginot était un fanatique et comme la plupart des fanatiques, il était inconscient et dangereux pour lui comme pour les autres. D’ailleurs, on m’avait raconté que l’année dernière, sa femme avait accidentellement effacé la cassette des « Affranchis », le célèbre film de Martin Scorcese. Elle aurait été surprise au pieu avec un Jamaïcain que cela aurait été moins grave. Elle eut beau s’excuser et le supplier à plusieurs reprises, cela n’arrêta pas Ginot qui fit passer son épouse par la fenêtre. Un coup de bol, l’appartement du couple était au premier étage ; ce qui n’empêcha pas la femme de se péter le col du fémur.

 

Soulagé, mais intrigué, je me demandai pourquoi le patron m’avait laissé la vie sauve. La réponse ne se fit pas attendre.

- T’as été assez futé pour me piquer mon fric, tu dois avoir assez de couilles pour me voler ces archives.

Par « ces archives », Alfred Ginot faisait allusion aux documents originaux qui retraçaient intégralement le procès du célèbre Al Capone, la figure emblématique du grand banditisme. Ce manuscrit (« une relique, imbécile » m’avait corrigé le patron), rédigé à l’époque par la Commission criminelle de Chicago et qui était précieusement gardé à Washington avait été transféré avant-hier pour une douzaine de jours seulement au Centre des Archives contemporaines (C.A.C) situé à Fontainebleau. Une chance et une opportunité incroyable que voulait saisir le caïd du 19e arrondissement.

L’idée de faire ce coup ne m’emballait pas vraiment, mais je savais qu’il était inutile de discuter avec Ginot, surtout après l’avoir trahi. Pas la peine de cogiter, le choix, je l’avais pas.

- Et si je me plante ? ai-je lancé.

« Le parrain » s’est légèrement approché et croisa ses deux mains sur le bureau. La lumière pourpre éclaira ses poignets et ses doigts boudinés et bagués. Puis il passa la paume de sa main sur ses cheveux – que j’imaginais gominés - avant de me répondre de sa voix laryngitée :

- Tu peux pas te planter, Marco.

Sur ces mots, il glissa une large enveloppe en kraft sur le bureau. Après un instant d’hésitation, je la saisis et m’empressai de l’ouvrir non sans une certaine appréhension : elle contenait quatre photographies en couleur. Quatre visages. Quatre têtes de cons.

 

Sur la première, je vis une figure difforme dont le nez semblait avoir été enfoncé à coups de pilon. La face du type était accrochée à un cou énorme aux veines gonflées et sa mâchoire était disproportionnée. Un mixte entre le Minotaure et Lou Ferrigno. Autrement dit un mutant. Le regard de l’homme n’avait pas d’expression comme vide de toute substance, de toute humanité. Des yeux de bovin en somme.

- Frederico n’a pas inventé la poudre, mais il a la force d’un buffle, dit Ginot en faisant tourner sa chevalière sur son gros doigt.

 

Le deuxième homme ne m’était pas tout à fait inconnu. Il se prénommait Paul (et avait été naturellement rebaptisé Pauli). C’était un proche du patron. Des yeux globuleux, des joues creuses et un sourire incrusté sur une bouche minuscule achevaient un portrait qui ne respirait pas non plus une grande intelligence. Paul était connu pour son « excédent d’énergie » pathologique. Orphelin de père et de mère, il avait été trimballé de famille en famille. Il leur avait certainement bien pourri la vie car aucun de ses parents adoptifs n’avait pu le garder plus d’un an. Les derniers en date ont même viré cinglés. Des rumeurs prétendent que la veille de leur départ en week-end, ils l’avaient ligoté et abandonné sur leur vélo d’appartement qu’ils avaient réglé en vitesse maximale. Lorsqu’ils sont rentrés trois jours plus tard, le gamin, alors âgé de onze ans, avait été retrouvé inanimé sur l’appareil, mais ses pieds étaient toujours en train de pédaler. Cet évènement traumatisant allait déclencher en lui un amour passionné pour « la petite reine ».

 

La troisième photographie montrait un visage long et effilé comme un poignard avec deux yeux perçants, des lèvres pincées avec juste au-dessus une fine moustache à la Errol Flynn et un menton avancé et creusé d’une fossette façon Kirk Douglas. Lui aussi avait oublié d’être beau, mais de son faciès étrange se dégageait une malice diabolique. Alfred m’avoua que ce type avait été condamné à un mois de prison ferme pour avoir été surpris habillé en ballerine en train de se masturber devant la Cathédrale Notre-Dame. Le type s’appelait désormais Claudio et malgré ses comportements inquiétants, avait été chaudement recommandé par « le parrain » pour ses talents dans le domaine informatique.

 

Enfin, la « gueule » du dernier lascar ne manqua pas de m’étonner. Je pus voir un homme avec un bandeau rouge vif attaché au front et vêtu d’un kimono blanc. Il avait « la banane » jusqu’aux oreilles et avec son index et son majeur, il faisait le « V » de la victoire. Derrière l’homme hilare, on distinguait la grande Muraille de Chine.

Le boss m’informa que Julio – puisque c’était son nouveau prénom – était un ancien maçon. J’appris également qu’il avait gagné un week-end à Pékin l’été dernier et que ce court séjour l’avait selon les dires du patron « complètement métamorphosé ».

- La sagesse même ce mec, fit Alfred en dodelinant de la tête dans l’ombre. Il te sera utile.

 

Voilà. Mon équipe, celle qui devait m’aider à voler ces documents inestimables était composée d’un débile profond, d’un hyperactif, d’un pervers travesti et du fils spirituel du Dalaï-Lama. La « dream team » quoi.

- Déposez-moi en taule, tout de suite, lançai-je à Alfred.

La phrase de trop pour sûr. Furieux, Ginot bondit de son siège et m’attrapa par le cou d’une seule main en serrant bien fort. De son autre main et à une vitesse étonnante, il sortit le coupe-papier posé sur son bureau de son étui et pointa l’extrémité à quelques centimètres de ma carotide. Son visage flasque était collé au mien ; pourtant, je n’arrivais pas à apercevoir ses traits. Je ne fixai rien d’autre que son regard plein de rage qui me transperçait les os.

- Joue pas au con avec moi, Marco. Ils vont t’avoir à l’œil. Tu me baiseras pas deux fois.

Sa mâchoire était tellement serrée que j’entendais presque craquer ses dents. Ses pupilles s’étaient peu à peu colorées d’un rouge sang. Mon sang, par contre, circulait beaucoup moins bien et ma vue commençait à se brouiller. Dieu merci, Alfred desserra son étreinte et après quelques secondes me lâcha en me repoussant sur mon siège. Puis, il sortit un mouchoir du tiroir de son bureau et se tamponna le front avant de ranger délicatement le coupe-papier dans son fourreau.

- Un autre truc à ajouter, Marco ? dit-il posément en se renfonçant dans son siège noyé dans la lumière violette.

Je malaxai mon cou endolori et inspirai profondément quelques bouffées d’oxygène.

- Juste une chose, Monsieur Ginotti. Je m’appelle Marc.

 

  (à suivre...)

 

* la loi du cosche (ou la loi du clan) prescrit de ne pas tirer profit de la prostitution, de ne pas perpétrer l’enlèvement d’enfant et de ne pas convoiter la femme d’un autre homme d’honneur.

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 19:21

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 20:17

 

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  Attendre c'est être entre l'immobilité et l'espoir.    

(Pauline Michel - Extrait de « Les Yeux d'eau »)

  

 

Dans le silence qui règne au salon, on entend un bruit de mécanique rouillée, précédé d’un grincement plaintif. La grande aiguille métallique rampe, et péniblement vient se positionner juste en face du douze. Le cœur de l’horloge émet à plusieurs reprises un grondement sourd et fatigué : il est huit heures du soir.

Assis dans son fauteuil, monsieur Victor attend quelqu’un.

Cela ne date pas d’aujourd’hui, ni d’hier. Pas même d’avant-hier. Cela fait vingt-sept ans qu’il attend. Une longue attente, le tiers de sa vie. Pourtant, le vieil homme ne se plaint pas. Il n’est pas de ceux qui se plaignent.

Monsieur Victor habite un appartement au 20, rue des Écouffes, dans le quartier du Marais. Il y vit depuis très longtemps. Depuis toujours. Quand le temps sera venu pour lui de mourir, c’est ici qu’il mourra. Cet appartement était la propriété de ses parents, des gens sans histoire. Ils l’ont acheté juste après la guerre, dans les années vingt. Cet appartement est un peu comme un grand, un beau livre de souvenirs, comme une céramique qui a conservé dans sa chair rouge l’empreinte argileuse de leur existence. Ses murs, ses moindres fissures pourraient raconter l’histoire de la famille Weiss, cette famille juive ashkénaze née à Sopron, petite ville de Hongrie.

Cet appartement sait tellement de choses, tant de mots ont été dits entre ses cloisons murées. Les vérités inutiles, les mensonges nécessaires. Les aveux douloureux et les secrets qu’on chuchote entre les doigts. Il a entendu aussi. Les rires, les éclats de voix, les chants. Les étreintes et les psaumes. C’est ici, dans ce lieu, qu’on a fermé les yeux de son père avant que lui, Victor, ne ferme à son tour ceux de sa mère. Aujourd’hui, cet endroit lui appartient. C’est le sien. Et, plus tard…

« Plus tard » n’a guère d’importance pour les hommes de son âge.

En trente ans, le Marais a beaucoup changé. Il s’est développé, modernisé comme on dit. Il a gagné. De l’argent, des touristes, une réputation. En contrepartie, il a perdu son âme. Avant, le quartier était un petit village. Il y avait plus d’artisans ; des hommes au regard creusé de cernes, les reins brisés et le sourire jauni ; des femmes au corps robuste et aux mains calleuses qui portaient sous leurs paupières sans fard le poids de la fatigue, des nuits trop courtes et des rêves ordinaires.

Les magasins avaient des enseignes tordues, des écriteaux rouillés qui penchaient sur le côté comme souffrant d’un torticolis. Les vitres montraient leurs joues sales et griffées. Le dos des murs était gris et si délabré que les jours de pluie, des souris allaient trouver refuge entre les failles, leurs veines de ciment. Au printemps et jusqu’à la fin de l’été, on pouvait voir du linge sécher sur les avant-bras des fenêtres.

Le Marais n’a plus le même visage. Il a rajeuni. Mais, au travers de ses musées, ses impasses, son architecture désuète, les stigmates de son passé demeurent encore. Beaucoup de rues sont restées piétonnes. Certaines ont conservé leurs gros pavés bancals ; ces vieilles dalles qui maltraitent les chevilles et qui ressemblent à d’énormes dents usées sur le point de se déchausser. Il y a toujours autant de bruit, mais le vacarme n’est plus le même. Son langage est différent. Il a égaré sa verve gouailleuse, sa fantaisie. Jadis, les gens se parlaient, se disputaient, s’injuriaient par rambardes interposées. Aussi, il n’était pas rare d’entendre une personne postée sur son balcon en interpeller une autre en bas de la rue – un membre de la famille, un ami ou un parfait inconnu – et lui jeter des pièces de monnaie en lui demandant de remonter une baguette, un sac de fruits, de légumes ou une tranche de halva (1) à la pistache. Certains coins comme la rue des Rosiers étaient régulièrement pimentés de ces acteurs improvisés. Aujourd’hui, ce genre de spectacles urbains n’existe plus. Le quartier a perdu de son effronterie populaire, de son folklore tendre et irrévérencieux.

Depuis plusieurs années, le Marais est devenu l’endroit en vogue. « Précurseur de tendance » dit-on dans les milieux artistiques. Désormais, ses trottoirs sont propres, ses vitrines plus modernes, ses vendeurs plus jeunes. Les habitants ont des vêtements, des bijoux et des manières à la mode. Ils ne s’étreignent plus avec cette ferveur maladroite et sincère, ne se tombent plus dans les bras, ne s’interpellent plus en sifflant, les doigts dans la bouche. Aujourd’hui, ils se serrent la main, se saluent discrètement, s’envoient des baisers de loin. Ils ne jurent plus avec cette exubérance colorée, ne rient plus à gorge déployée. Maintenant, ils discutent en inclinant la tête ou adoptent des poses qui paraissent forcées.

Les plus anciens du quartier, ceux qui y vivent depuis des décennies prétendent que c’est à cause de l’argent. L’argent qui coule à flots. Qui lave. Qui nettoie. Qui récure. Cet argent qui lentement estompe le parfum suranné et authentique qui flottait dans les rues de cette partie du 4e arrondissement. Ce sont les mêmes qui disent que malgré tout cet argent, toute cette eau qui coule, le cœur du Marais est de plus en plus sec.

Ici, monsieur Victor est une personnalité connue. Son visage émacié est familier de tous. Depuis la mort de Marho le clochard, il y a trois ans, il est même devenu une sorte de célébrité. Mais, sa notoriété va au-delà des frontières de sa rue ; elle englobe la rue parallèle, celle de Ferdinand Duval qui remonte jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois.

Il faut reconnaître que monsieur Victor n’est pas de ces vieillards misanthropes, ou effrayés par l’extérieur, qui vivent reclus dans leur maison, assis sur leur chaise branlante, le regard morne sur un téléviseur toujours allumé. Non, monsieur Victor apprécie d’être dehors. Il se plaît au milieu de la foule, de sa cacophonie ; il aime être parmi les arbres, les enfants, les chiens. Dans ce grand orchestre de la vie, il tient encore à jouer son rôle, sa partition de soliste.

Quand le climat n’est pas trop capricieux, monsieur Victor affectionne les balades. Avec sa démarche brinquebalante, mais surtout grâce à son béret bleu foncé, on le reconnaît de loin. Parfois, rien qu’au bruit de son pas froissé ou du grattement de sa canne sur le bitume, on devine que c’est lui. Monsieur Victor se promène partout. Il est un bon marcheur. On le rencontre aussi bien dans le quartier chinois que dans celui des Horlogers. On le croise même dans le quartier gay, au niveau de la rue Vieille-du-Temple et plus loin encore, vers la place des Vosges qu’il longe avant de s’arrêter quelquefois devant les galeries de peinture. Il ne se passe pas une journée sans qu’on aperçoive sa frêle silhouette. Sa présence fait partie de cette routine réconfortante, de ce rituel anodin qui rassure malgré tout.

Lorsqu’il sort de chez lui pour aller faire ses courses ou poster sa lettre tous les matins à la même heure, certains ne manquent pas de le saluer. Les plus fidèles engagent parfois la conversation. Les discussions sont affectueuses, mais brèves. Monsieur Victor n’est pas un homme qui parle beaucoup. Bien sûr, il y a toujours les mêmes chenapans qui le taquinent en lui jetant des pelures de mandarine ou tambourinent contre sa porte pendant sa sieste, mais la plupart du temps, on ne l’importune pas. Au contraire, on l’aime plutôt bien, ici. Pour dire la vérité, on ne prête plus vraiment attention à ce qu’il fait ou à ce qu’il raconte quand il lui arrive de parler un peu plus que d’ordinaire. Car, dans le quartier, beaucoup considèrent que monsieur Victor n’a plus toute sa tête.

On dit qu’il a perdu la raison.

La dernière pulsation de l’horloge résonne dans le salon. Dans son œil de verre, les aiguilles affichent huit heures et demie. Il fait déjà très sombre. La rue des Écouffes n’est presque pas éclairée. Les devantures des boutiques sont fermées, les rues commencent à se vider. Chacun rentre se mettre à l’abri de l’hiver et de la nuit. Au-dehors, seules les voix graves de quelques rabbins émanent de la synagogue Fleischman située juste en dessous de l’appartement. Ces hommes de Dieu opposent à la froidure de ce mois d’octobre la ferveur de leurs prières.

Monsieur Victor n’a pas bougé de son fauteuil. Il attend quelqu’un. Une personne. Elle ne devrait plus tarder. Dans son regard érodé par le sel des années, il n’y a aucun signe d’impatience, de doute ou d’inquiétude. Au contraire, son visage est empreint de la sérénité des sages. De temps en temps, il réajuste le col élimé de sa veste trop grande, défroisse les plis de son pantalon trop court. Ses gestes sont lents, appliqués. Il pose ses mains sur ses cuisses, regarde à nouveau droit devant lui, face à la porte d’entrée.

Il attend…

Il fut un temps où monsieur Victor intriguait beaucoup. À l’époque, les rumeurs allaient bon train. Des histoires assez troublantes pour certains, des légendes fascinantes pour d’autres. Bref, les gens du quartier parlaient. Sur sa vie. Sa jeunesse. Par exemple, on disait que le béret dont il ne se sépare jamais appartenait à un soldat américain mort après lui avoir sauvé la vie en 1942 ; et qu’en hommage à son sauveur et à son geste héroïque, il ne se passe pas un jour sans qu’il se couvre la tête de cette coiffe bleue. Quelques mauvaises langues affirmaient qu’en cette même période obscure, monsieur Victor était un traître, qu’il avait collaboré avec l’ennemi allemand. D’autres potins insinuaient qu’il détenait plusieurs millions dans des banques quelque part à Monaco ou au Liechtenstein ; racontars contredits par d’autres qui disaient que hormis son appartement familial, l’homme était sans le sou. Mais, de tous les mystères qui gravitaient autour de ce vieux solitaire, le plus étrange d’entre tous, celui qui aujourd’hui encore continue de faire parler quelques curieux concerne l’existence secrète de quelqu’un.

Au début, les habitants de la rue des Écouffes se passionnaient pour cette histoire. Tout le monde ignorait l’identité de cet individu, mais chacun y allait de son commentaire, de sa vérité. Quelques-uns prétendaient que cet inconnu sans nom et sans visage était son fils caché, le fruit d’une relation honteuse. D’autres pensaient qu’il s’agissait en fait d’une étrangère dont il tomba éperdument amoureux pendant la guerre. Ceux qui s’estimaient les mieux informés racontaient que cette femme était devenue amnésique et que c’est la raison pour laquelle, tous les jours, monsieur Victor n’a de cesse de poster des lettres afin de raviver chez son ancienne amante le souvenir de leur passion ensevelie. Il y a aussi ceux qui croyaient que cette personne était le fantôme de sa sœur décédée, exterminée dans les camps de concentration, ajoutant que cette tragédie avait depuis précipité l’homme dans la folie.

Ces dernières années, les rumeurs ont cessé. La plupart ont fini par se dire que cet individu énigmatique n’avait probablement jamais existé que dans l’esprit dérangé du vieil ermite. C’est notamment ce que clamait encore cet après-midi monsieur Georges, le libraire d’en face :

- Si vous voulez mon avis, a-t-il dit à Gabriel, le jeune facteur, cet homme n’a jamais dû toucher une femme de sa vie.

Le postier avait acquiescé. Il a toujours été persuadé que dans sa démence, monsieur Victor s’était créé une relation imaginaire et que le courrier qu’il recevait chaque jour à son adresse était écrit et expédié par le vieil homme lui-même.

- Vous savez, renchérit le facteur, la solitude et le chagrin vous font faire des choses bizarres.

Quant à madame Johanna, la gérante de la boucherie casher, elle ne sait que penser. Ce matin, monsieur Victor est venu lui acheter deux entrecôtes. C’est la première fois qu’il lui passait une pareille commande. Troublée, elle l’a interrogé en plaisantant à ce sujet. En guise de réponse, le vieil homme s’est contenté d’esquisser un sourire enfantin et ridé.

Le salon est toujours plongé dans un silence de cathédrale. Tout est en ordre pour accueillir le visiteur du soir. Monsieur Victor a fait un peu de ménage, de rangement. Ainsi, la poussière qui sommeillait sur les meubles d’antiquité s’est volatilisée, les tapis ont été secoués et tous les livres – romans d’Albert Cohen, de Jane Austen, ou de Sandor Marai – qui s’empilaient sur les étagères sont retournés à leurs mots dans la bibliothèque. Dans la pièce, une subtile senteur lévite dans un nuage de cannelle et de jasmin. Les choses sont à leur place. Tout est prêt. La nappe brodée en coton est mise, la table est déjà dressée, les couverts sont sagement alignés. Deux assiettes. Au centre de la table siège une bouteille de vin. Du blanc. Ce n’est pas un grand cru, mais la qualité est honnête. Il fera bien l’affaire. Il aura le parfum des avants et le goût sucré des retrouvailles. Au milieu de la pénombre qui tapisse le salon, la lampe halogène diffuse une lumière souffreteuse.

L’horloge vient d’avancer sa longue phalange argentée. Dans quelques minutes, il sera neuf heures. Toujours assis sur son fauteuil en tissu, son regard délavé en direction de la porte d’entrée, monsieur Victor ne bouge pas. Dans ses yeux, il y a le même apaisement, la même tranquillité.

Il le sait. L’instant est proche.

Lorsque les pas de son visiteur feront gémir le bois des premières marches, monsieur Victor se lèvera. Sans attendre que l’on tape ou que l’on sonne, mais sans se hâter non plus, il ouvrira la porte. Tous les deux se feront face. Ils prendront le temps de se regarder, de se reconnaître et, sans tristesse ni amertume, de constater l’œuvre du temps et des années passées. Monsieur Victor sourira pour dissimuler sa gêne, mais aussi pour ne pas indisposer son invité. Ils ne sauront probablement pas quoi dire, mais ce ne sera pas grave puisqu’à cet instant-là, parler ne sera pas nécessaire.

Sur le pas de la porte, ils s’échangeront le velours de leur silence, laisseront leurs yeux entamer le début d’une conversation muette. Son sourire à lui ne le quittera plus. Puis, arrivera le moment où il faudra prononcer une parole, le moment où, sans les brusquer, il faudra libérer les mots de leur trop longue captivité. Ce sera probablement à monsieur Victor de parler. Il lui a fallu du temps, mais désormais il sait ces choses-là. C’est lui qui dira le premier mot.

« Bonsoir », sans doute. Oui, « Bonsoir » serait un début convenable.

Ensuite viendra la première attention, le premier geste. Délicat et bienveillant. Celui qui n’engage à rien, mais qui aura le reflet d’une promesse, d’une éventualité. Puis lentement, presque à leur insu, la brume de la pudeur se dissipera ; et l’évidence retrouvera enfin ses droits. Alors, leur histoire pourra reprendre là où, vingt-sept ans plus tôt, elle s’était arrêtée.

Mais nous n’en sommes pas là. Pas encore.

Progressivement, la ville se drape d’un épais manteau de nuit. Le ciel n’a jamais été aussi sombre, aussi impénétrable. Mais, avec un peu de concentration et en plissant les yeux, on peut apercevoir une étoile ; une seule étoile égarée au milieu des ténèbres. Son éclat est terne, presque à l’agonie. Pourtant, elle ne s’est pas résignée à s’éteindre, à se fondre dans l’obscurité comme les autres. Envers et contre tout, elle diffuse sa faible lumière.

Paris, 17 janvier, neuf heures du soir.

Une soirée d’hiver semblable à beaucoup d’autres dans le vieux quartier du Marais. Un appartement situé au 20 de la rue des Écouffes. À l’intérieur, assis dans un fauteuil au milieu du salon à peine éclairé, un homme attend quelqu’un…

 

 

 

                                Pour Mounie, ma grand-mère paternelle qui vécut dans ce quartier

 

(1) Le mot halva est un nom dérivé de l'arabe halwā (sucré). Il est utilisé pour décrire de nombreux types distincts de confiserie à travers le Proche et Moyen-Orient, le Maghreb, les Balkans, le Caucase, l'Asie centrale et le sous-continent indien (définition écourtée Wikipédia).

 

 

 

 

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 20:39

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Rien n'est plus vivant qu'un souvenir

Federico Garcia Lorca

 



Il m’en a fallu des années, des saisons. Il m’en a fallu du temps pour venir importuner ma mémoire et dénicher le mien.

L’unique. L’intemporel. L’inestimable.

Le souvenir.

Celui qui la représente avec fidélité, celui qui enveloppe toute la richesse, toute la complexité de son être. Celui qui lui correspond, qui la résume, qui la reflète. Celui-là même qui devra rester à mes côtés lorsque mes ennemis de toujours se chargeront d’en altérer la couleur, d’en abîmer les contours.

Ce souvenir-là, j’ai fini par le trouver.

Les ballons.

Lorsqu’elle me regardait gonfler les ballons, les petits synthétiques en latex, ceux qui lévitent dans les goûters, les anniversaires. Elle adorait me voir souffler dedans. Au fur et à mesure qu’ils s’emplissaient d’air et qu’ils se transformaient, ses yeux grossissaient à leur tour, sa bouche minuscule s’entrouvrait légèrement. Manifestation de son affolement merveilleux, de son effroi plein de candeur.

Parce que dans les yeux de Lisa, la peur ne faisait pas vraiment peur. 

Parfois, je laissais exprès le ballon filer. Il s’échappait de mes lèvres, se dégonflait dans les airs en émettant un bruit comique de flatulence et de trombone bouché. Lisa poussait un cri de surprise et, dans l’instant qui suivait, la maison était criblée de son rire « mitraillette ». Le temps se cristallisait pendant qu’elle battait des mains en sautillant sur place.

C’est un beau souvenir que celui-là. Et c’est le mien.

Durant les quatre années où elle resta parmi nous, j’ai gonflé des ballons de toutes sortes, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Sauf les rouges. Ceux-là, je refusais d’y toucher. J’ai soufflé pendant longtemps. J’ai soufflé fort, le plus fort que j’ai pu. J’ai dilapidé mon oxygène pour donner vie à des baudruches imbéciles parce que l’existence ne nous apprend pas à souffler dans le cœur des petites filles.

Demain, avec Coralie et le petit, on ira à la fête foraine de Nantes pour la troisième année consécutive. Comme à chaque fois, Adrien voudra un ballon de corsaire et, comme à chaque fois, nous céderons à son caprice. Il insistera pour tenir la ficelle tout seul, comme un grand. Mais, au bout d’un moment, comme toujours, la cordelette finira par filer entre ses doigts menus. Le pirate volant sera aspiré par le ciel et s’accrochera à quelques nuages en forme de moutons. Notre fils nous regardera, sa mère et moi, un sourire à peine dissimulé derrière son air fripon.

C’est idiot, je sais bien, mais quelquefois il m’arrive de penser qu’il le fait exprès.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 13:55

 

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Étourdi, je quitte le Drugstore de l’avenue des Champs-Élysées.

Il pleut. Mon parapluie ne s’ouvre pas : je suis mouillé.

Face à moi, un attroupement impressionnant de Chinois. À moins que ce ne soient des Japonais. Ou des Coréens. Je ne sais pas les distinguer. Coiffés de casquettes fluo et vêtus de parkas bariolées, certains se photographient, hilares, en faisant le « V » de la victoire tandis que d’autres désignent au loin la grande roue éclairée de la place de la Concorde. Cette foule enthousiaste bloque le passage et m’empêche de traverser l’avenue. Pas grave, je patiente. C’est normal de prendre son temps, de s’amuser, d’immortaliser les souvenirs.

On est à Paris, quand même.

Quoi qu’on en pense, il y a quelque chose d’assez fascinant en ce qui concerne les peuples d’Asie. C’est probablement dû à cette capacité d’émerveillement qui fait tant défaut à nous autres Européens déjà blasés de tout. Peut-être aussi à cause de leur physionomie particulière, leurs traits dépourvus de rides qui donnent à leur épiderme un aspect « hors du temps ».

C’est vrai, quoi : je n’ai jamais été fichu de donner un âge à un Asiatique.

Un peu plus loin, sous l’Arc de Triomphe, une troupe d’Anciens Combattants s’apprête à défiler. Ils ont vraiment fière allure avec leurs médailles qui décorent leur uniforme. Faisant fi de la pluie, ils se placent en rangées parallèles, la tête haute, le menton bien droit, brandissant avec gravité un drapeau qui éveille en moi un sentiment patriotique inattendu.

Enfin, je parviens à me faufiler entre les joyeux visiteurs bridés et traverse l’avenue pour me diriger vers l’entrée du métro. Au moment de descendre les escaliers, un type remonte les marches à toute allure et me bouscule avant d’être noyé par la multitude. En temps normal, j’aurais râlé et peut-être même poursuivi le gars. Cette fois, je ne réagis pas. C’est probablement de ma faute, j’aurais dû faire attention. Oui, c’est ça, j’aurais dû faire plus attention.

Je longe le couloir où des Indiens étalent des posters et des photos grand format de bébés nus et joufflus, d’un Bob Marley dreadlocké, d’un James Dean banané et d’autres stars internationales sur un fond coloré, sépia ou noir et blanc. Un peu plus loin, habillé de son piano à bretelles, un homme, dont la rougeur du visage n’a pas grand-chose à voir avec le froid, joue « La java bleue ». Dans sa bouche rigolarde, une seule dent. D’habitude, le son de l’accordéon provoque chez moi une éruption cutanée spectaculaire suivie d’une envie d’homicide à la machette. Pas aujourd’hui. Dans un état second, je laisse un billet de vingt euros au brave musicien des rues qui ouvre de grands yeux avant de s’incliner en m’exhibant son chicot rescapé.

J’arrive près du tourniquet. Buste bien droit et genoux fléchis, je contourne l’obstacle d’un petit saut vertical. Un resquillage académique, exécuté en bonne et due forme. Deux lombrics de la RATP sortis de je ne sais quel souterrain viennent se poster devant moi. Après m’avoir salué, ils me demandent un titre de transport que, bien sûr, je ne possède pas. L’un après l’autre, je les regarde en souriant, l’air niais. Je pourrais faire traîner les choses, les taquiner un peu. Je pourrais, par exemple, rappeler à ces deux vers de terre leurs cinq semaines de grève qui ont englué le pays en début d’année et conclure en leur suggérant d’enrouler leur procès-verbal autour de leur index poilu et se l’insérer dans l’endroit le moins éclairé de leur anatomie. Oui, je pourrais faire tout ça. Pourtant, gagné par cette indolence, c’est sans broncher que je paie mon amende avant de laisser les deux agents poursuivre leur racket.

Je suis sur le quai de la station « Charles de Gaulle - Étoile », toujours incapable de chasser la douce torpeur qui m’embrume l’esprit. Je lève la tête. À quelques mètres de moi, une adolescente, la quinzaine, vêtue d’une veste à capuche bleu marine et d’un bas de jogging de même ton. Son visage n’est pas désagréable, mais sa silhouette me rappelle la forme des bouteilles de Chianti que Matteo, un copain toscan me rapporte chaque année de sa province de Sienne. La gamine parle très fort avec dans la voix l’harmonie rugueuse d’un Joey Starr souffrant d’une laryngite.

Elle parle toute seule. En fait, non. Un objet noir ressemblant à un cafard géant est accroché à son oreille. Elle explique à une certaine Aïcha qu’elle « s’en bat les couilles » de son professeur de français, et que de toute façon, « ce bâtard peut toujours aller baiser sa mère » elle ne lui rendrait pas son devoir. La plupart du temps, ses phrases sont ponctuées d’un « grââââve » ou d’un « c’est clairrrrr » qu’elle répète une demi-douzaine de fois. Il semblerait que cette adolescente en pénurie de vocabulaire et toujours en quête de sa féminité ait un besoin intense de s’exprimer. Le fait qu’elle le fasse avec cette véhémence n’est sans doute que la résultante légitime d’une frustration trop longtemps contenue. Je me dis que toute cette vigueur et cette énergie sont en définitive un formidable témoignage de la bonne santé de cette nouvelle jeunesse qui mérite notre patience et notre indulgence.

Le métro arrive. La voiture est bondée, mais je parviens néanmoins à monter. Par inadvertance, j’écrase le pied d’un homme d’une soixantaine d’années. L’inconnu me crucifie du regard. En retour, je lui oppose le sourire imparable de l’imbécile heureux. Le signal retentit. La porte se ferme et me voilà, la joue écrasée contre la vitre froide couverte d’empreintes digitales. Le type à qui je viens de baptiser les orteils diffuse une odeur tout à fait inédite, mélange savoureux d’eau de Cologne et de secrétions sudoripares. Un cocktail à vous faire tourner de l’œil et rendre votre déjeuner. Il faut quand même relativiser, voir le bon côté des choses. Après tout, cette promiscuité, ce n’est rien d’autre que de la chaleur humaine.

Et l’humanité, c’est beau.

Au-dessus de ma tête, sur une affiche « Printemps des poètes de la RATP », je peux lire quelques vers extraits d’ « Incitation au voyage », une poésie portugaise. Juste à côté, un autre genre d’invitation graffitée au marqueur et signée par un certain « Black Mamba » qui précise « que sa bite a un goût de mangue ».

Décidément, l’Art est partout.

La voiture finit par se dépeupler. Le passager malodorant est descendu. Je peux enfin m’assoir sur une banquette balafrée au cutter tandis que le siège d’en face est occupé par une jeune femme. La trentaine, assez chic. Elle sort de son sac « Vous revoir », le roman de Marc Levy. Je trouve qu’on est bien injuste avec cet écrivain. On ne peut pas être depuis plus de cinq ans le plus gros vendeur de livres en France sans raison valable. Forcément, il doit y avoir du talent là-dessous, ne serait-ce que dans la capacité à répondre de façon systématique aux attentes du public. Je me dis qu’à l’occasion, j’abandonnerai les Albert Cohen et autres Romain Gary pour laisser sa chance à ce monsieur ainsi qu’à son clone et concurrent direct, Guillaume Musso, autre mastodonte littéraire.

Je descends à « Palais Royal » et je quitte la bouche de métro pour me retrouver à l’air libre. La capitale est encore sous la pluie. Il tombe des cordes maintenant et mon parapluie refuse toujours de me protéger. Peu importe, l’averse ne me dérange pas. D’ailleurs, depuis peu, plus rien ne me gêne. Je marche d’un pas aérien, les pensées engourdies. Je passe par la rue Saint Honoré avant de couper vers la rue Croix des Petits Champs que je remonte. Longeant d’un peu trop près la chaussée, je ne vois pas un bus arriver en trombe. Une gerbe d’eau jaillit et éclabousse le bas-côté, m’inondant des pieds à la tête. L’eau glacée a beau me transpercer les os, elle ne me sort pas de mon état semi-léthargique.

Il est presque 18 h lorsque j’arrive enfin devant la porte de mon immeuble. D’instinct, je compose le code d’accès, spectateur de mes doigts qui pianotent le clavier argenté. Derrière moi, une contractuelle verbalise à tour de bras. Je ressens quelque chose proche de l’attendrissement à l’encontre de cet agent du service public déguisé en muguet qui continue d’honorer son devoir sous un tel déluge. Je pénètre dans le hall. Monte les escaliers. Dans le couloir, je croise Monsieur Chenal, professeur de Sciences Naturelles, la quarantaine fatiguée, les traits sévères et dont la bouche tombante n’a jamais, même par mégarde, accueilli un sourire. Je lève machinalement la tête et, pour la première fois, je m’entends lui prodiguer un « bonsoir, monsieur ». En guise de réponse, il me fait l’aumône d’un grommellement. C’est gentil, quand même.

J’entre dans mon petit studio.

Le déroulement de la soirée ressemble à celui de la veille. Enfin, presque. À 20 heures, le pantin du journal télévisé se propose de m’informer en m’offrant un menu des plus alléchants. Pour commencer, des entrées exotiques avec un tremblement de terre au Japon, une grippe porcine au Mexique et un triple infanticide à Valenciennes. Le plat de résistance porte sur l’euthanasie, l’obésité des adolescents et les suicides en série chez France Telecom. Enfin, pour le dessert, la nouvelle prestation épileptico-scénique de la chanteuse Camille, l’élevage en plein air des poules pondeuses dans le Puy-de-Dôme et l’avènement prometteur du cinéma lituanien.

Je m’en fous. Je m’en fous parce que, ce soir, je suis devenu quelqu’un d’autre. J’ai troqué mon blouson en skaï pour une armure en acier inoxydable. Personne ne m’atteint, plus rien ne me fait peur. Je suis capable de tout : rejoindre l’armée de Tsahal, gravir le Mont Vinson pieds nus et en débardeur, manger des huitres chaudes, voter Besancenot. De tout, j’ai dit.

Ce soir, je suis invincible. In-des-truc-ti-ble.

J’avale mon dîner en trois bouchées tandis que la voix nasillarde de Nelson Monfort commente des images où des personnes dans des packs de lait géants sont poursuivies par des vachettes portant des bottes en caoutchouc et particulièrement motivées. J’éteins la télé. J’entre dans ma chambre, m’engouffre sous les draps glacés, prends un bouquin que je repose après deux pages. Pas moyen de me concentrer. Je reste groggy, sonné comme un boxeur.

Lorsque j’éteins la lumière, il n’est même pas dix heures du soir. J’ignore comment je vais réussir à trouver le sommeil, mais ça aussi je m’en fiche pas mal. Je repense à ce qu’il s’est passé cet après-midi, à ce qui m’est arrivé.

À ce détail. Ce petit détail sucré, acidulé, divin.

Tu m’as embrassé.

Et depuis ce baiser, je ne sais pas, mais on dirait que tout a changé.

 

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 20:05

 

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L'administration a ses raisons que la raison ne connait pas.

Anonyme


Lundi 29 mars dans la gare d’Asnières sur Seine.

 - Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Je… Je ne l’ai pas…

- Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Je viens de vous dire que je n’ai pas de ticket.

- Très bien, très bien. Vous allez devoir payer une amende.

- J’imagine, oui…

- Vous allez devoir payer une amende.

- Oui, oui… Vous voulez mes papiers, c’est ça ?

- 10000€.

- Pardon ?

- Votre amende. 10000€.

- 10000€ l’amende ??? Vous rigolez ou quoi ???

- 10000€.

- C’est une blague ?

- 10000€.

- Non mais attendez, monsieur. Ce n’est pas sérieux. Je ne peux pas payer cette somme, voyons !

- 10000€.

- C’est quoi ce délire, là ? C’est une caméra cachée ?

- Contrôle des billets, s’il vous plaît.

- Ho, vous le faites exprès ou quoi ? Je l’ai pas mon billet, je vous dis !

- Très bien, très bien. Vous allez devoir payer une amende.

- Dites-moi… Vous êtes complètement con, vous, non ?

 

Même jour à la Mairie d’Asnières sur Seine.

 - C’est l’intégral qu’il me faut, mademoiselle.

- Je viens de vous expliquer à l’instant que je n’ai que ça.

- Vous m’apportez un extrait de naissance. Ce qu’il me faut c’est le document intégral.

- Comment ça intégral ? La mairie ne donne que des extraits.

- Un extrait ce n’est pas pareil.

- Je comprends, mais la mairie ne fournit pas autre chose. Je les ai appelés deux fois, vous pouvez me croire !

- Elle est bizarre votre mairie.

- Peut-être, mais…

- Non, non, elle est vraiment bizarre votre mairie.

- Ok, elle est bizarre. On fait quoi maintenant ?

- Ça ne va pas aller, mademoiselle.

- Écoutez, ça s’appelle comme ça, non ? Un extrait de naissance. D’ailleurs, ça existe, ça, un extrait intégral ? Je ne…

- Mademoiselle, je connais mon métier et je vous dis que cela ne va pas. Vous m’apportez un extrait de naissance alors qu’il me faut le document intégral.

- Appelez la mairie, vous verrez bien ! Ils ne fournissent rien d’autre. Appelez-les !

- Je n’appelle personne. Il me faut l’intégral, c’est une pièce obligatoire pour la constitution du dossier de mariage.

- Mais les informations sur l’extrait vous les avez bien, non ?

- En effet.

- Juridiquement le document que vous tenez est valable, n’est-ce pas ?

- Absolument.

- Alors ? C’est le plus important, non ?

- C’est un extrait de naissance, mademoiselle.

- Je n’ai et je n’aurai rien d’autre. La mairie du 17ème ne me donnera pas autre chose.

- J’ai bien compris mademoiselle. Je ne suis ni sourde ni stupide.

- Alors, quoi ? Je ne peux pas me marier c’est ça ?

- Comprenez-moi bien, mademoiselle. Vous venez m’apporter un extrait de naissance alors qu’il est scrupuleusement indiqué qu’il me faut un inté…

- Un intégral, ça va j’ai compris, merci. Allez, rendez-moi tous mes papiers, je repasserai plus tard et surtout j’irai m’adresser à quelqu’un d’autre.

 

Même jour au Tribunal d’Asnières sur Seine.

 - Peine capitale.

- Je vous demande pardon, votre Honneur ?

- Peine capitale. Dossier suivant.

- Mais… Mais… Allons, votre Honneur…

- Plaît-il ?

- Ce… Ce n’est pas envisageable, voyons…

- Pourquoi donc, cher Maître ?

- Mais… Voyons… Soyons sérieux…

- Je le suis, Maître.

- Arrêtez, mon client n’a brûlé qu’un feu de signalisation.

- C’est exact. Peine capitale.

- Co… Comment ça peine capitale ? C’est-à-dire ?

- Peine de mort. Par décapitation.

- Votre Honneur, je ne comprends pas. Est-ce une plaisanterie ? Un gag ?

- Qu’insinuez-vous, Maître ?

- Mais… Allons… La peine de mort… enfin, voyons… En France… Et… Et on ne décapite plus depuis des siècles !

- C’est bien dommage. Dans ce cas, je vais devoir revoir ma décision.

- Je vous prie, oui.

- Peine de mort. Par écartèlement.

- Non mais…

- Quoi, encore Maître ? Vous commencez sérieusement à me faire chier, vous savez !

- Je… Je ne vous permets pas… Non par exemple…

- N’essayez pas d’influencer les membres du Jury ou je fais évacuer la salle, vous m’entendez ?

- Quel… Quel Jury bon sang ? Nous… nous ne sommes pas en Cour d’Assises !

- Ah oui ? C’est bien dommage… Très bien… Allez, peine capitale par pendaison et on n’en parle plus. Suivant !

- Cette situation est… grotesque… Vous… Vous êtes grotesque… D’ailleurs pourquoi n’est-ce pas le juge Perrault qui préside ce matin ? Vous êtes vraiment magistrat ?… Je ne vous ai jamais vu… D’ailleurs… Qui êtes-vous donc, putain de merde ???

 

Même jour, avenue Victor Hugo à Asnières sur Seine.

 - Vos papiers, je vous prie.

- Que se passe-t-il monsieur l’agent ?

- Rien, je vous demande juste vos papiers.

- Tenez. Il y a un problème ?

- Oui. Votre prénom ?

- Ben, c’est celui marqué sur ma carte d’identité.

- Alban c’est ça votre prénom ?

- Oui. Qu’y a-t-il ?

- Comme c’est étrange.

- Quoi, donc ?

- Rien. Vous êtes en état d’arrestation.

- Hein ?

- Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

- Holà, c’est quoi cette histoire ? Vous m’arrêtez pourquoi ?

- Vitesse excessive.

- Quelle vitesse ? Je suis à pied, putain !

- Justement.

- Justement quoi ?

- Justement.

- Vous arrêtez les piétons ?

- Seulement les suspects.

- Vous débloquez ou quoi ?

- Dites-moi…

- Quoi ?

- Alban…C’est vraiment votre prénom ?

- Oui !

- Vraiment ?

- Oui vraiment, vraiment ! Pourquoi encore ? C’est interdit ça aussi ?

- Alban, ce n’est pas banal et pourtant…

- Pourtant, quoi ?

- Et pourtant quand on met les lettres dans le bon ordre, ça fait : banal. C’est vraiment trop suspect : je vous arrête.

 
Le soir même, dans mon appartement rue des Bourguignons à Asnières sur Seine.

 Comme d’habitude, ma femme et moi dînons tranquillement devant les infos :

« … Les 3 individus qui se sont échappés ce matin de l’établissement psychiatrique, l’Hôpital de Jour 92G02 (Dupont) à Asnières sur Seine, viennent d’être arrêtés il y a quelques minutes. Il s’agit de trois hommes. Les internés, déclarés inoffensifs, ont tout de même importuné plusieurs personnes dans la journée. Après s’être procuré des uniformes, ils se sont fait passer pour des agents du service public. Toutefois, il n’est fait aucun cas de brutalité. Ce sont les propos jugés par les « victimes » comme totalement incohérents et surréalistes qui ont permis de localiser, puis de neutraliser les imposteurs…. »

  - C’est dingue, ça ! s’exclame soudain mon épouse.

- Comment ça ? fis-je interloqué.

- Je comprends mieux pourquoi elle ne comprenait rien l’autre conne ce matin à la mairie.

- De quoi tu parles ?

- Qu’est-ce qu’elle m’a emmerdé avec mon extrait de naissance, tu ne peux pas savoir ! Tout s’explique maintenant !

- Non mais, il…

- Elle n’a pas arrêté de me rabâcher : « il me faut le document intégral, il me faut le document intégral, il me faut… ». Je devenais dingue, je te jure !

- Chérie ?

- En fait, c’était une des cinglés échappés de l’asile, j’en suis certaine ! Une malade mentale, non mais tu te rends comptes ? Ha, quand je te dis que j’ai du bol, moi…

- Olivia ?

- Oui, oui qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu n’as pas écouté ce qu’ils ont dit : il s’agit de trois hommes.

- Des hommes ?

- Oui. Les trois dingos, ce sont des gars. Ils viennent de le dire.

- Merde… Ben alors l’employée de la mairie, c’était…

- Ouais, celle-là, c’était une vraie personne du service public… Tiens, s’il te plaît, mon cœur, tu me passes le pain ?

 

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 21:21

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La chance est la forme laïque du miracle.

Paul Guth

 

 

 

C’est arrivé en décembre, quelques jours avant Noël.

Monsieur Giraud, le grand patron, est venu me voir. La main tendue – la deuxième fois en dix-neuf ans – il m’a remercié. À trois reprises. La première pour avoir expédié en temps et en heure l’enveloppe contenant le dossier Unilever. La seconde pour cause de restructuration de la société. Et enfin, la troisième, pour mon « dévouement remarquable » dans la compagnie au sein du service courrier pendant deux décennies. Dans le jargon du management, on appelle « la technique du sandwich » à savoir l’art suprême de faire passer le négatif entre deux tranches de positif.

À l’américaine, quoi. On a beau connaître la technique, cela reste d’une habileté redoutable.

Je suis allé aux Ressources Humaines où le directeur, Monsieur Lambert, m’a accueillit la mine abattue. Aristide Lambert doit compter parmi les hommes les plus déprimants que je connaisse. À côté de lui, Michel Houellebecq passe pour un G.O du club Med. Avec une compassion excessive, il me rappela combien mes efforts avaient été appréciés, quel employé modèle je fus et combien je serais regretté. Son accablement était tel que cet imbécile finit par réellement m’inquiéter et j’en vins à me demander si, en plus de me mettre à la porte, on n’allait pas m’annoncer que j’avais une leucémie.

Nous trouvâmes un arrangement pour que je puisse quitter les lieux immédiatement. Monsieur Lambert me suggéra, en outre, de ne pas ébruiter la nouvelle « afin de ne pas démotiver le reste de l’équipe » et me remit mon chèque – une coquette somme - avant de me raccompagner à la porte de l’établissement. En me serrant la main avec la vigueur d’un parkinsonien, il me souhaita avec un peu d’avance et une voix brisée de passer de bonnes fêtes.

Dehors, il faisait moche et froid.

Sous un ciel terne qui crachotait des flocons grisâtres sur des arbres dépouillés et chétifs où les pots d’échappement dispersaient sans vergogne leurs flatulences toxiques, Paris avait les symptômes d’une ville malade. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours détesté l’hiver. Dans le monde, cette saison tue presque autant d’oiseaux et d’animaux que de microbes ; et comme disait le philosophe québécois François Latraverse, le mot « hiver » possède à lui seul une assonance antipathique.

À peine sorti de l’immeuble que quelque chose s’abattit sur mes épaules avec une puissance nouvelle et décuplée. La lucidité. Je venais de la prendre de plein fouet, cela me fit presque chanceler. Certes, j’ai toujours eu conscience de la banalité qui me caractérisait. D’ailleurs, je m’appelle Émile Falot. Je flirte avec la soixantaine, je suis pourvu d’un physique quelconque, d’une intelligence et d’une culture qui n’ont rien d’infamantes. Marié depuis vingt-sept ans au sosie d’Harriet Oleson et grand-père de deux petits garnements que je ne vois qu’à travers des photographies mal cadrées, j’occupe les murs lézardés d’un appartement à la Villette, roule dans une BX en phase terminale tandis que d’un point de vue vestimentaire, j’ai l’avant-gardisme d’un amish. Lire des romans policiers, tirer au pistolet et regarder l’AJ Auxerre gambader sur la pelouse de l’Abbé-Deschamps comptent parmi mes seules distractions.

Bien sûr, j’aurais pu espérer mieux. Les anges de la providence auraient pu épicer mon quotidien, mais sans doute, n’avais-je rien fait là pour mériter pareille récompense. Dénué d’ambitions, vacciné contre l’enchantement et immunisé contre les désillusions qui jalonnent les existences, je vivais les jours avec une passivité nonchalante, les poumons étanches aux émotions intenses. Spectateur fataliste d’un monde qui m’indifférait, je me contentais d’inspirer et d’expirer, me pliais à tout avec une docilité morne, soumis aux évènements, aux climats, aux décisions, aux autres sans l’once d’une plainte, sans une infime volonté de rébellion. Incolore et inodore, ce n’est pas sans raison que mes collègues de travail me surnomment « Azote ».

Mais voilà que soudain, tout était différent. Assommé par cette chape de clairvoyance, je réalisai là, au beau milieu de la rue, la vacuité de cette vie. De ma vie. Et pour la première fois, je ne l’acceptais plus. En moi, la lave d’un sentiment inédit et insidieux se propageait. Je changeais ou plus exactement, je mutais…

La suite des péripéties n’était guère enthousiasmante. Il me fallait rentrer et annoncer à mon épouse l’abrupt licenciement. La simple idée d’affronter ma femme, ce redoutable Minotaure qui avait transformé l’art d’emmerder son prochain en une discipline olympique, me minait le moral. En contrepartie, d’autres personnes tout aussi athlétiques que mon épouse, mais bien plus divertissantes m’attendaient à la maison. Des hommes. Vingt-deux footballeurs. La finale de la Coupe de France entre Auxerre et Ajaccio. Mon équipe bourguignonne contre des gangsters. Je me trouvais face à un cruel dilemme.

« Je m’en fous, je ne rentrerai pas », me suis-je entendu dire.

Je ne reconnaissais ni le son de ma voix ni l’aplomb de mon propos. A l’intérieur de mon corps, une force étrangère venait de s’insurger. Au même moment, une idée effrayante, mais délicieuse traversa mon esprit possédé. Je ressentis un plaisir féroce combiné à une envie irrépressible de riposte, une soif de revanche. A la jubilation personnelle s’ajoutait une forme d’insurrection. Il me fallait trouver le moyen de me faire plaisir, mais également de créer le désordre en piétinant les règles de la bienséance. Plus j’y pensais, plus les choses se précisaient. Lentement mon dessein prenait forme, il avait tout son sens, toute sa légitimité et même toute sa justice. Oui, c’était cela. Prendre enfin du bon temps et pour finir, imprégner le monde de mon empreinte dans un acte ultime, brutal, anarchique et indécent. La vérité s’imposa à moi avec une évidence éclatante. Je pris donc la décision de suivre le match dans un grand et somptueux hôtel parisien et, dans cet illustre palace, sitôt la partie terminée, je clôturerai la soirée en apothéose.

En me tirant une balle dans la tête.

Mon fantasme sordide se porta sur le Crillon. Cet hôtel renommé manquait de publicités scandaleuses et d’évènements sensationnels. C’était donc l’endroit parfait pour accomplir mon forfait. Une demi-heure plus tard, je me trouvai devant l’impressionnante bâtisse. Dominant majestueusement la place de la Concorde et côtoyant la rue du Faubourg St Honoré, l’Hôtel de Crillon allait me dévoiler pour la première fois ses charmes raffinés et ses secrets légendaires. L’heure de ma vengeance face à ce monde opulent et profiteur, à cette saison glaciale et méprisable venait de sonner. La créature démoniaque qui s’était emparée de moi l’avait commandité, rien ni personne ne l’empêcherait de satisfaire mes caprices footballistiques et suicidaires.

C’est donc avec un sourire conquérant que je pénétrai dans le palace prêt à faire cette rencontre unique avec l’histoire, la beauté, l’art, les plaisirs de la table, le bien-être absolu et, bien sûr, la mort que j’espérais retentissante ; bref tout ce dont j’estimais avoir droit. D’une certaine façon, je m’offrais un cadeau de Noël avant l’heure.

Qui n’a jamais rêvé l’espace d’un instant de se sentir un prince, une célébrité, un chef d’État et se voir proposer un service d’exception ? Qui n’a jamais appelé de ses vœux, ce moment divin où tous les égards, toutes les attentions nous sont dus, où l’on est celui à qui on parle avec déférence en inclinant le buste et qu’on appelle « Monsieur » avec dans la voix cette considération abusive réservée aux plus grands ? Moi à qui on ne tînt jamais la porte, mais qui, en revanche, venait de la prendre, je voyais là une compensation hautement méritée, un juste retour des choses.

Au Crillon, en matière de chambres et de suites, il y avait l’embarras du choix. Tout d’abord, les suites dites « Signatures » comme la magnifique « Suite Bernstein » en hommage au célèbre compositeur qui, comme il est écrit sur la plaque argentée de l’entrée, y fit des séjours fréquents. Il est même mentionné que cet appartement fut utilisé pour le tournage de nombreux films. Dans un genre différent, mais tout aussi admirable, on trouve la suite « Louis XV » qui donne à son locataire fortuné, la sensation euphorisante de se mettre dans la peau de ce monarque « Bien-aimé » et – jouissance aussi ultime que totalitaire - d’avoir tout Paris à ses pieds. Enfin, les « Suites Présidentielles » et les « Suites Historiques ». Bref, chacune dans leur identité propre, leur histoire, ont leur splendeur unique, leur magnificence personnelle.

Pour son nom prémonitoire, mon choix se porta sur la chambre « Executive ». C’était une pièce de 45m2 avec un espace salon comprenant la télévision satellite à écran plasma, un téléphone portable, un fax-scanner, un ordinateur avec l’accès Internet ADSL, bref un impressionnant arsenal technologique ; de quoi provoquer une rupture d’anévrisme à Arlette Laguiller. Le dressing, en revanche, était très spacieux et la salle de bains avait une classe ahurissante : décor en marbre de Carrare, double vasque, peignoirs, serviettes et chaussons siglés. À cela s’ajoutaient des produits de toilette parfumés de renom, tous mis à ma disposition. Mais le plus appréciable de tout, ce qui m’avait toujours manqué : le lit. Rien que pour moi. Un autre privilège dont le mariage m’avait confisqué, le cerbère qui lestait mon existence ayant la fâcheuse habitude de s’étaler de tout son long. Voilà qu’enfin je me payais un « King size ». Mettre un terme à ses jours dans une couche de 2m sur 2m10 faciliterait, j’en étais convaincu, mon funeste passage à l’acte.

Une fois installé, je coupai mon téléphone portable. Plus personne ne pouvait me joindre. Je venais de m’expatrier dans un pays étranger, me téléportais dans une autre galaxie, celle du luxe absolu. Et de la paix. J’étais seul avec mon compagnon intérieur, ce petit alien qui manipulait à sa guise mon corps de marionnette et dictait ma conduite.

Vers dix-neuf heures, je m’offris une séance de massage. Cette petite asiatique, charmante et probablement exploitée, me procura grâce à ses mains expertes sur mon corps flasque à l’abandon un moment transcendant.

Sous les coups de vingt heures – trois quarts d'heure avant l’entame du match- j’appelai le room service pour me faire livrer mon repas. Vingt minutes plus tard, emmailloté comme un nouveau né dans un peignoir cotonneux, j’allai ouvrir à un serveur qui n’avait pas encore perdu ses dents de lait, accompagné d’un sommelier sorti tout droit d’un roman d’Agatha Christie. C’est sous une cloche argentée qu’on m’apporta mon festin de futur condamné. Au menu : Foie gras de canard des Landes (75 euros), homard bleu/curry épicé/riz coco moelleux/croustillant (105 euros) et riz "carnaroli" façon impératrice/gelée de framboise (28 euros). En ce dernier soir d’hiver, mes papilles gustatives méritaient, elles aussi, leur part d’Eden.

Le match commença à 20h45.

Adossé à un coussin aussi rembourré que mon estomac, je suivis la rencontre. À côté de moi, sur la commode, reposait l’autre acteur de cette ultime soirée, celui qui prendrait la suite des festivités. Mon pistolet. Cela faisait quatre ans que je m’étais inscrit au club de tir de Créteil où j’avais atteint un niveau honorable. « Un sport de nazi » disait ma femme. L’année dernière, je m’étais offert en cachette un GAMO P-23 de combat. Une petite merveille. Pour éviter de me faire surprendre, je le gardais sous un tas de papiers dans la boite à gant ou bien dans ma caisse à outils qui restait dans le coffre de ma vieille BX. 

La mi-temps venait d’être sifflée. 0 à 0. La qualité de la prestation des Auxerrois laissait à désirer. À ce rythme-là, la défense ne tiendrait pas longtemps. Je regardai ma montre. Dans un peu moins d’une heure, la partie se terminerait. La mienne également. À l’idée de maculer les draps et les murs de mon sang et de ma cervelle, j’eus une pensée cruelle pour le service de teinturerie de l’hôtel. Le diablotin qui avait pris possession de mon être et de mes lèvres se mit bêtement à ricaner. Puis, je me ruai vers le minibar où je vidai une à une les minuscules bouteilles d’alcool et me forçai à engloutir les barres chocolatées.

« Bande de salauds, je ne vous laisserai rien » disait ma bouche envoutée en riant.  

Le match reprit. L’équipe corse accentuait sa domination et fort logiquement ouvrit le score à 61e minute… et doubla la mise trois minutes plus tard. Comble de malchance, la faute sur Julien Quercia (un véritable « attentat » de la part du défenseur ajaccien) dans la surface de réparation à vingt minutes de la fin ne fut pas pénalisée. C’était fichu, la partie était belle et bien perdue. Après avoir servi de tombeau à Napoléon, assassiné le Juge Erignac et – ultime supplice - nous avoir infligé les chants de I Muvrini, la Corse allait s’accaparer la Coupe de France.

On frappa discrètement à la porte.

Intrigué, je coupai le son de la télé et, la démarche titubante, j’allais ouvrir. L’instant d’après, je tombai nez à nez avec une déesse. Non, une fée. Mais, une fée sauvage, à la beauté venimeuse, sortie tout droit d’un polar Ellroyien. Là, sur le pas de la porte de ma chambre somptueuse, elle se dressait effrontément devant moi. Elle portait une fine étoffe beige clair transparente où deux petits seins me mettaient en joue. Sa peau tannée contrastait avec mon épiderme plus laiteux que celui d’un albinos blafard. Entre son majeur et son index, cette créature tenait une feuille de papier. Dans son autre main, un attaché-case noir. Avant que je ne prononce un mot, elle posa un doigt sur mes lèvres pâteuses et entra dans la pièce. Elle chiffonna la petite note qu’elle jeta par terre et mit la valise sur la console près de la porte d’entrée.

Je la regardai faire sans broncher. J’étais stupéfait, médusé, fasciné. Et ivre, naturellement.

- Il regrette, me fait-elle l’air désinvolte.

- Je vous demande pardon ?

- La boss. Il regrette de vous avoir viré.

- Mais…

- Je crois qu’il a peur de vous.

- Peur… de moi ?

- Ouais, il craint que vous le balanciez à qui vous savez.

- Pas du tout, on s’est arrangé à l’amiable avec Monsieur Lam…

La femme émit un petit rire sec, presque méprisant.

- A l’amiable ? Vous rigolez ? Cela fait combien de temps que vous roulez pour lui ?

- Presque vingt ans.

- Et vous ne le connaissez pas encore ?

- Très peu, en fait…fis-je bêtement honteux.

- Ne vous fiez pas à lui. C’est un salaud, ce type.

- Hm, certes, il est assez distant de prime abord, mais tout de même…

- Distant, vous rigolez ? Cet homme pourrait empailler sa mère pour un contrat.

- Ce n’est pas faux, admis-je soulagé de réaliser que quelqu’un me comprenait enfin. Par exemple le contrat que j’ai expédié ce matin, croyez moi, il parait que les négociations se sont faites dans la douleur.

La jeune femme jeta un coup d’œil par-dessus mon épaule. Je me suis retourné pour voir ce qui l’attirait. Elle venait de repérer mon arme posée sur le meuble.

- Vous alliez faire une bêtise, vous…

- Non…Enfin, oui, mais...

- Vous êtes gonflé ou complètement cinglé. Vous attaquer à lui, c’est du suicide, il est protégé en permanence.

- Non, non… je n’avais pas l’intention de…

- Oublier ça, me coupa-t-elle. Demain, vous êtes de nouveau parmi nous. Et pour le préjudice subi, on devrait pouvoir s’entendre…

Sur le coup, je n’ai pas compris son allusion et je suis resté immobile. Sans lui opposer la moindre résistance, je la vis me prendre par la main. Je l’aurai accompagné n’importe où. En pleine milieu d’une guerre afghane, dans les entrailles de l’enfer, dans un comité FN. Au Havre même. N’importe où. Pourtant, il me fallait clarifier la situation.

- Ecoutez, madem…

Elle me bâillonna en plaquant sa bouche contre la mienne. J’eus la sensation rafraichissante de mordre dans une mangue. Le temps d’un clignement d’œil, elle fit tomber les bretelles satinées de sa robe qui glissa sur ses chevilles et, insolente d’audace, se posta nue devant moi avant de me pousser vers le lit…

Comment puis-je retranscrire avec fidélité et précision les minutes qui s’ensuivirent ? C’est simple, j’en suis incapable. L’expérience fut bestialement érotique, brutalement exquise. Je ne sais par quelle magie noire, cette diablesse de la fornication a ébouillanté mes sens en hibernation depuis l’époque mérovingienne, réveillé d’entre les morts une libido enterrée sous des gravats d’abstinence (abstinence souvent volontaire de ma part, l’amour avec ma femme ressemblant à peu de choses près à un interrogatoire avec un officier de la Wehrmacht) et d’habitudes poussiéreuses.

Lorsqu’elle se rhabilla, j’étais encore étourdi. Mon corps et ma bouche portaient toujours les stigmates de cette délicieuse prise d’assaut. Je me sentais un peu vaseux aussi. Assurément à cause de l’abus d’alcool et de nourriture.

Pendant qu’elle se dirigeait vers la sortie, elle se retourna :

- Le patron espère que vous serez satisfait de la prestation... 

Du menton elle indiqua la valisette :

- … et de votre bonus.

Elle posa un autre regard sur mon pistolet et haussa un de ses sourcils. L’espace d’un instant, je décelai dans les yeux de cette femme un soupçon de fascination. Un orgueil puéril gonfla ma poitrine.

Dans une démarche chaloupée, la femme quitta la chambre.

Pendant une minute, je n’ai rien osé faire comme si le moindre mouvement, le moindre geste allaient crever la bulle évanescente dont j’étais le prisonnier consentant. Il s’est écoulé un long moment avant que je ne recouvre mes esprits et remarque la petite boule de papier qui reposait au sol, celle que mon amante mystérieuse avait jetée en entrant.

J’enfilai mon peignoir, m’abaissai pour ramasser le feuillet, le défroissai et lus :

Chambre 31

L’esprit encore cotonneux, je me dirigeai vers l’entrée, ouvris la porte, penchai ma tête pour regarder le numéro au centre du battant. Le nombre « 13 » était gravé en motif doré. Perplexe, je posai mes yeux à nouveau sur le papier griffonné puis revins sur la porte. Je renouvelai l’opération deux fois avant de comprendre.

De tout comprendre.

Enfin, je me rappelais la petite mallette qui siégeait toujours sur la console. Je la pris avec beaucoup de précautions, la soupesai. Elle était lourde. Je me surpris à coller mon oreille pour déceler une minuterie quelconque. Je n’entendis rien. Je la déposai sur le lit défait et fixai avec prudence l’objet que l’on m’avait remis. Mon cœur d’ordinaire si imperméable aux émotions bondissait dans ma poitrine. J’étais chamboulé par un florilège de sensations inconnues. J’appuyai sur les deux clapets en aluminium. Soulevai le capot. « Votre bonus » avait dit ma visiteuse du soir. Le bonus en question contenait cinq rangées pleines de coupures. Des liasses de billets de 500€. Au bas mot, il devait en avoir pour trois bons millions. Un véritable pactole.

Étourdi, je pris quelques secondes pour m’assoir et faire le point sur cette journée particulière. J’avais du faire face à un licenciement économique, décidé de mettre fin à mes jours dans une chambre d’hôtel hors de prix, hérité d’un magot de la part d’un mafieux, couché avec une femme sublime, ensorcelante. Et dyslexique.

Tout ça en trois heures. En hiver.

Quelles autres facéties l’existence allait-elle me réserver par la suite ? Quelles malices impromptues cette magicienne me préparait-elle encore ?

Pour le découvrir, il me fallait vivre encore un peu. Je me suis rhabillé et sans réfléchir je pris le reste de mes affaires. Sans oublier la mallette. Au moment de quitter la pièce, je me suis souvenu que la télévision était restée allumée. Je me suis approché de l’écran.

La finale venait de se terminer.

Auxerre : 3              Ajaccio : 2.

 

 

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Published by Widjet - dans Nouvelles
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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 21:02

 

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Je suis tranquille. Je ne fais rien. Enfin si. Je sombre lentement. Trop lentement à mon goût. Misérable commandant sur mon navire du désespoir, capitaine déchu sur le vaisseau de la désolation, je fais naufrage.

Je m’accroche à mon éthylique bouée de verre. Scotchant sa bouche contre la mienne, le brave Johnny Walker me maintient à flot malgré moi, qui ne demande qu’à couler à pic.

Anita vient de me plaquer. Pour de bon. Cette fois, c’est sûr, elle ne reviendra pas.

Je veux bien relativiser. Oui, je veux bien. Je ne suis pas le premier type à se faire plaquer par sa gonzesse. Ça arrive tous les jours. Il y en a même qui se cassent avec votre meilleur copain ; humiliation suprême que m’a épargnée Anita (même si la tâche aurait été sacrément balèze puisque Tristan, mon pote de toujours, n’a d’yeux que pour Elton John).

Il n’empêche qu’en prenant tout le recul nécessaire, en essayant de banaliser ce qui vient de m’arriver, je ne peux pas, non vraiment pas, me considérer comme une victime ordinaire. Ce qui fait de moi un cas tellement plus atypique que le commun des largués, ce n’est pas le fait que ma femme se soit barrée avec un type de vingt ans son aîné ; non pensez-vous, mais que cette infâme perverse névrosée me quitte pour un proctologue. Un proctologue, putain ! Faut pas être ébréchée du cervelet pour partir avec un gars qui fait un job pareil ?

Bref, tout ça pour dire que je suis peinard et que mon activité du moment est de noyer mon chagrin et ma salive dans du whisky d’une qualité infâme. C’est à cet instant-là, à peine deux heures après qu’Anita a pris sa Samsonite et claqué la porte derrière elle, que l’autre évènement de la soirée se produit.

Affalé sur mon sofa, je le vois se tenir devant moi. Mes pupilles arrosées d’alcool et de larmes distinguent un corps de couleur foncé aux proportions inégales sur lequel repose une tête difforme et sans cheveu. Une gueule pas possible, quoi. Ça s’assoit sur le canapé qui me fait face et me regarde de son œil valide puisque l’autre est planqué derrière une espèce de chiffon sombre.

J’écarquille mes yeux pour apercevoir le truc qui vient de s’incruster chez moi.

Après quelques efforts de concentration, l’image se fait plus nette. La chose éborgnée continue de me fixer avec attention. Même dans l’état d’ébriété dans lequel je m’englue, je sais d’entrée que ça n’a rien d’humain. Tous ses membres sont flasques. Son nez est ramolli. Sa bouche tombante. Ses oreilles immenses pendouillent comme une vieille paire de couilles et le reste de sa peau est relâché. Je remarque aussi que son corps à la pigmentation brune a des auréoles, des taches noires et d’autres toutes blanches. Avec moi avachi, l’esprit imbibé et le regard idiot, on tient là un joli tableau de larves.

- Bonsoir, me dit la créature d’une voix mollassonne en grattant le sommet de son crâne déformé.

- Salut, mon gars. Qu’est-ce que tu fous chez moi ?

La chose ne parait pas surprise de ma remarque.

- Permettez-moi de vous corriger. Je suis également dans ma maison. Depuis un an, jour pour jour. À quelques minutes près.

- Sans blague. T’es qui, au fait ?

La créature se lève de mon siège et s’incline avec respect. Sur le dessus de sa tête dégarnie se trouvent plusieurs entailles qui ressemblent à des lettres d’imprimerie.

- Je vous prie, de m’excuser, dit-il. Je ne me suis pas présenté. Mon nom actuel est Mobilik.

- Pourquoi pas, fais-je en prenant une nouvelle gorgée de whisky. Et, t’es un extra-terrestre, c’est ça ?

- Affirmatif. Enfin, j’appartiens à une des nombreuses civilisations que vous, Humains, qualifiez de « non identifiées ». Notre espèce est celle des Ummites.

- Tu m’en vois ravi, Mobylette, mais…

- Mobilik.

- Comme tu veux. Tu cherches quoi au juste, à part venir m’emmerder pendant ma biture ? T’es venu m’enlever ?

- Absolument pas, se défend mon visiteur en agitant ses mains dont les longs doigts flétris semblent ne plus avoir d’os. Je venais juste vous dire au revoir. Après pratiquement une année de cohabitation avec vous, je m’apprête à retourner sur Ummo.

- Ta planète ?

- Affirmatif, dit-il en frottant l’index sur le haut de son crâne. Ummo est située à une quinzaine d’années-lumière de la Terre.

La tête penchée en arrière et la bouche grande ouverte, je laisse le liquide couler dans mon œsophage dans un bruit de tuyauterie. Pas de bol. J’ai beau sucer le sang alcoolisé de la bouteille, je suis encore en pleine possession de mes moyens. Fait chier. Je n’ai pas épongé ma soif ni effacé le visage diablement angélique d’Anita. Frustré, je prends une autre gorgée de mon breuvage écossais puis m’exclame :

- Attends…Attends un peu, mon cochon…Tu as squatté un an ici ?

La créature regarde son poignet comme s’il était serti d’une montre imaginaire et répond de sa voix nonchalante :

- 364 jours, 23 heures, 49 minutes et 17 secondes exactement.

- Mais t’étais planqué où, bordel, je t’ai jamais vu ? Pourtant, une tronche comme la tienne…

La chose émet un son étrange - mélange entre la quinte de toux et le grincement métallique d’un portail - qui sort de sa bouche tordue. Un rire venu d’ailleurs.

- J’étais presque sur tout votre mobilier de bureau, mais principalement sur votre table de travail.

- Sur mon bureau ?

- Sur, sous, dans votre bureau. En fait, j’étais votre bureau.

- Hein ?...Tu étais…mon bureau ?

- En très grande partie, oui. Mais quelquefois j’ai été votre siège là-bas, dit l’extra-terrestre en me désignant une petite chaise rembourrée que j’avais achetée chez Habitat. Aussi la bibliothèque que votre tante maternelle Yvonne vous a offerte, mais également votre meuble de rangement un peu bancal qui se trouve derrière vous…En somme, j’étais la quasi-totalité de votre mobilier. D’où mon nom de reconnaissance. Mobilik.

Voilà qui explique sans doute l’apparence toute gondolée de mon visiteur. À force d’épouser la silhouette de mes fournitures, cet abruti a fait péter toutes les coutures de son épiderme. Au prix d’un gros effort, je me redresse un peu. Je me frotte les yeux puis me penche pour examiner l’alien d’un peu plus près. Au milieu de son torse, on peut voir des cercles de circonférences différentes puis un peu en dessous, au niveau de son abdomen il y a des marques noirâtres ou, au contraire, plâtreuses.

- Traces de graisse, de café, de boissons gazeuses, de Typex, dit la chose d’un ton las comme si elle avait lu dans mes pensées.

- Je t’ai pas épargné, mon salaud, lancé-je en étouffant un rot et m’écrasant à nouveau sur mon fauteuil.

Les traits dégoulinant de sa figure se contractent.

- C’est bien peu comparé à cette douleur, me dit-il sèchement en me désignant le bandeau noir qui recouvre son œil.

Il m’apprend alors que je lui avais crevé sa pupille gauche en plantant un compas sur le dossier de mon bureau.

- Ah, mais pourquoi t’as pas choisi de te foutre dans un autre objet ? Avec le bocson qu’il y a chez moi, tu avais de quoi faire…

Mon visiteur fait la moue, recouvrant son flegme :

- Voyez-vous, nous n’avons guère le loisir de manifester nos préférences. C’est déjà un privilège d’être choisi pour faire ce voyage. Et pour ne rien vous cacher, je n’imaginais pas courir un grand risque. Songez à nos jeunes stagiaires qui eux se sont vu attribuer des fonctions bien moins valorisantes et plus compromettantes pour leur santé.

- Sans déc ? Comme quoi ?

- Il y en a tant ! Les vêtements, les produits de toilette, certains instruments…

- Des instruments ? T’as eu tort, mon gars. Je bichonne ma guitare plus que ma fichue vie.

- Je ne faisais pas seulement référence aux instruments de musique, mais à tous les appareils.

Embarrassé, l’intrus toussote avant d’ajouter :

- Y compris les accessoires de santé.

Le cerveau au ralenti, je réfléchis à sa remarque quelques secondes puis je sens un frisson d’effroi parcourir mon échine.

- Putain non ! Pas dans mon thermomètre, merde ! Bande d’enfoirés, vous n’avez aucun savoir-vivre ou quoi ? Vous pensez à ma dignité, espèces de vicelards ?

- Négatif, rétorque-t-il offensé. Au même titre que nous n’avons pas demandé l’avis au pauvre intérimaire qui a dû passer une heure par jour pendant deux semaines dans votre orifice anal lorsque vous étiez fiévreux cet hiver. Ce sont, hélas, les inconvénients de notre profession.

Il s’écoule plusieurs secondes. A mon grand regret, mon état d’ébriété n’empire pas. A nouveau, l’extra-terrestre retrouve son calme et sa courtoisie :

- Permettez-moi de vous avouer ma stupéfaction, fait-il en se grattant à nouveau la tête.

- Comment ça ?

- Vous n’avez guère l’air surpris par mon existence ni par mes propos.

- En d’autres temps si, mais pas ce soir. Ma copine vient de me planter pour un proctologue alors tu vois, Moby Dick, plus rien m’étonne. 

- Mobilik, je vous prie. Un proctologue ?

- Parfaitement, ma couille. Pas un docteur lambda, un vulgaire pédiatre, un généraliste à la con. Pas même une putain de sommité genre neurochirurgien. Nan, nan. Un proctologue. Elle n’a pas seulement voulu me piétiner le cœur, elle a fait en sorte que je sois aussi la risée de tous les mecs pour des décennies. Elle a fait fort, la garce. Un proctologue, tu te rends compte ? Un proc-to-lo-gue. Un trou du cul, quoi.

- Enfin, si je peux me permettre, vous n’avez pas été de la plus grande loyauté non plus.

- Mmmh ? dis-je en, engloutissant mes paroles dans une autre lampée.

- Je suis au regret de vous signaler, pour le cas où vous l'auriez oublié, que vous avez trompé votre conjointe à maintes reprises. J’étais là. Vous savez, de temps à autre j’ai aussi été votre lit.

En disant cela, il grimace en se malaxant derrière la nuque comme pour me rappeler ce que je lui avais fait endurer.

- Et alors ? Tu t’es jamais gouré de gonzesse une fois ou deux dans ta planète d’Homo ?

- Ummo.

- Peu importe. Bah moi si. J’y peux rien, je suis un garçon étourdi.

- Ne vous justifiez pas. De toute manière, votre vie ne me regarde plus.

- Te bile pas, le martien. De toute façon, je comprends walou à ce que tu baragouines.

- Laissez-moi vous expliquer, poursuit la chose. Voyez-vous, ma présence et celle de mes collaborateurs Ummites dans votre lieu de résidence n’était pas fortuite. Nous avions une mission. Une mission d’une extrême importance.

- Laquelle ?

- Vous connaître.

- Me connaître, moi ?

- Non, pas seulement vous. Votre peuple.

Le geste mal assuré, j’approche la bouteille sur mes lèvres et avec avidité, je tète le goulot comme un nouveau-né et m’essuie la bouche contre la manche de ma chemise.

 - Et vous m’avez choisi comme échantillon représentatif, c’est ça ? Ha ha, vous êtes inconscients ou quoi ?

- Non, non, dit l’Ummite en secouant la tête ce qui fait claquer ses oreilles contre sa joue, vous n’étiez pas le seul à être étudié. Cela fait très longtemps que nous sommes sur votre planète, vous savez. Et nous sommes très nombreux.

C’est drôle. Plus je picole, plus j’ai l’impression que je m’assèche. Mes deux jambes semblent avoir été plongées dans une coulée de béton. Mes mains tremblent. Mes tempes me lancent et mes paupières sont aussi lourdes que des haltères. Je suis bien bourré, certes, mais – pas de bol-  encore trop lucide.

J’entends toujours la voix coulante de mon invité. Elle est lointaine, comme venue du fond d’un puits. Les traits divinement démoniaques du visage d’Anita valsent devant mes yeux. Le son amplifié de sa voix bourdonne dans mes tympans. L’écho de ses mots assassins. Et enfin le vacarme que fait une porte qui claque. Le bruit du bonheur qui fout le camp.

- Alors, tu t’en vas ce soir, le martien ?

- Oui, répond-il. Dans moins de cinq minutes.

- Quoi faire ? Ton rapport sur les Humains ?

- Parfaitement. Depuis votre arrivée sur Terre et à votre insu, nous avons vécu parmi vous, mais également au contact des autres éléments qui constituent votre planète et votre quotidien tel que l’air, la nature, vos inventions, la nourriture…Nous voulions savoir si cela avait encore un intérêt pour nous.

- Quel intérêt ?

- Vous, les Humains et votre Terre, dit-il en se frottant le crâne.

- Je pige rien…Dis-moi, qu’est-ce que t’as à te gratter la caboche tout le temps ? Y’a des poux dans ton bled ?

Pour toute réponse, l’Ummite me montre le sommet de sa tête. Les encoches que j’avais remarquées auparavant m’apparaissent clairement et je peux lire « PSG enculé ». C’est sûr, ces scarifications faites au cutter sur mon bureau sont l’œuvre d’Anthony, mon petit neveu, un jeune branleur de quinze ans et furieux supporter de l’Olympique de Marseille. Parfois, mon frangin me laissait son fils pour quelques heures ou le week-end.   

- Ah, les gosses…

Mes boyaux sont en train de fondre, mon foie s’embrase. Pour éteindre cet incendie intérieur, j’ingurgite une nouvelle rasade.

- Euh…Tu disais quoi, au fait ?

Mon invité grimace :

- Vous n’êtes pas attentif ou beaucoup trop ivre, je crois. Je parlais de notre objectif.

- Ah…Très bien…Très très bien…Et c’est quoi ?

- Rien de bien novateur. D’ailleurs, la plupart de vos créateurs contemporains l’ont compris et expliqué dans leurs films – certes, un peu trop grossiers et caricaturaux à notre goût - et certains ouvrages comme ceux rédigés par H.G Wells ou de Asimov.

- J’ai pigé. Toi et tes amis, vous allez nous assiéger et tous nous niquer. J’ai bon ?

- Comme vous y allez ! glousse la créature dans un bruit de ferraille résonnant. Nous souhaitons en effet vous envahir, pas vous tuer. Enfin pas tous. Une infime partie seulement, bien inférieure aux assassinats de masse et autres génocides que vous perpétrez à travers le monde depuis des millénaires. Sans oublier les crimes que vous retournez contre vous si j’en crois le taux croissant de suicides. Non, notre objectif est de travailler avec les Humains, car, voyez-vous, nous avons besoin de vous.

- Pourquoi ? Vous n’êtes pas assez de sodomites, là-haut ?

- Pas sodomites. Ummites. C’est exact, hélas. Nous autres, et contrairement à votre peuple, nous nous reproduisons beaucoup moins vite. La période de gestation de nos épouses est bien plus longue que celle de vos femmes.

- Je te plains, mon gars. Mais bon, la mienne, elle a pas attendu d’être enceinte pour me casser les couilles.

L’E.T poursuit son explication :

- A cela s’ajoute une espérance de vie très limitée. Nous ne dépassons guère les quarante ans. Par conséquent, notre problème démographique nous incite à faire appel à la bonne intelligence de vos semblables.

- Bonne intelligence, mon cul ! Vous avez surtout la trouille qu’on vous flanque une branlée, oui ! Hé, camarade, on a du matos, maintenant ! C’est fini l’époque des sagaies, des catapultes ou des Winchester ! Aujourd’hui, on a le GIGN, la bombe à hydrogène…humm…les lampes halogènes…

Qu’est-ce que je raconte ? Je délire. J’ai chaud. Non, je grelotte. Et puis, je commence à avoir envie de gerber. Mes intestins glacés me calcinent. Mes rots répétés me renvoient un goût infect. Anita, t’es où, bordel ? Tu te déhanches devant moi. Tu me nargues. Putain, arrête, s’il te plaît. Me jette pas pour un proctologue. Crois-moi, ma belle, explorer les fions, c’est pas un vrai métier.

Et cet enfoiré de martien n’arrête pas de jacter…

- Je ne nie pas que durant les siècles, vous, les Humains, avez fait preuve d’ingéniosité et que vos progrès dans le domaine de l’armement sont considérables. Néanmoins, je regrette de vous dire que vos projectiles ne sont en rien comparables avec l’étendue de nos pouvoirs. 

- Mouais. Y’a quand même un truc qui m’échappe dans ton histoire, Mobil home…

- Mobilik, s’agace le visiteur.

- Ouais. Bref, si vous êtes si costauds que ça et si vous nous reluquez le derrière depuis des lustres, je me demande pourquoi vous n’avez pas encore débarqué sur Terre.

La créature pousse un soupir plein de tristesse.

- Votre remarque est tout à fait juste et de circonstance. Je vais vous expliquer la raison.

Merde. Ça m’apprendra à ouvrir ma gueule.

- Non, non, ça va…

- Au contraire, c’est essentiel que vous compreniez, insiste-t-il. A chaque fois, il y avait toujours eu un empêchement de taille, un fléau, devrais-je dire, qui nous a conduits à reconsidérer notre stratégie et à repousser l’invasion.

- Pas de bol, dis-je en faisant un rot sonore.

- Je ne vous le fais pas dire. Même à l’ère préhistorique où la Nature était magnifique et inviolée, il nous était impossible de prendre d’assaut votre planète.

- …

- Parfaitement. Notre souci était d’ordre relationnel, si j’ose dire. Les habitants de l’époque - des hommes voûtés, vêtus de peaux de bêtes - avaient une communication bien peu élaborée. Leur potentiel intellectuel au même titre que leur créativité ou leurs sentiments étaient trop limités.

- ...

- Comprenez-nous bien. Nous ne pouvions courir le risque de collaborer et d’échanger avec des êtres grognant des borborygmes ! Il nous fallait patienter encore pour trouver un cycle cérébral plus faste, une génération conceptuellement plus prometteuse. Hélas, les autres périodes, que ce fût celle de l’Antiquité, du Moyen Age ou bien celles plus modernes, comportaient toutes un obstacle rédhibitoire. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas.

Je ne dis plus rien. Pendant qu’il continue de me débiter ses conneries, je porte un sourire débile en bandoulière. Progressivement je sens mon désespoir se faire la malle. Il fond comme neige au soleil. Le souvenir d’Anita, cette vicieuse amoureuse d’un soigneur d’anus, est en train de se diluer dans mes pensées inondées. Je commence à l’oublier. Entre spiritualité martienne et emprise du spiritueux, je nage dans la confusion la plus totale et la plus délicieuse. Pas trop tôt.

Je commence à avoir le tournis. Des centaines d’aiguilles piquent mes rétines. La voix de mon invité se déraille. Le son qui sort de sa bouche infatigable me vrille le crâne. Les traits de son visage se barrent en sucette. Ma tête est sur le point de sauter comme un bouchon de champagne. De ma vie, je n’ai jamais vu quelqu’un causer autant.

- La situation - la vôtre et par extension la nôtre - n’a jamais été aussi catastrophique. Un véritable désastre. À tous les niveaux. Mes collègues et moi-même sommes arrivés à la même conclusion. La plupart rédigent en ce moment même un compte-rendu sur leur séjour terrestre. Un rapport peu reluisant comme vous pouvez l’imaginer.

Le martien s’emporte soudain en agitant ses bras avec véhémence.

- Entre vos guerres incessantes, les aliments incongrus que vous ingurgitez, les émissions affligeantes que vous regardez…

- Tu oublies les femmes, mec. Toutes des salopes.

En plus d’être atterré, l'alien est révolté.

- Et la pollution qui ravage chaque jour un peu plus votre environnement, vous y avez pensé ? Pauvres malheureux, vous avez saboté votre patrimoine terrestre, ce magnifique héritage naturel. Vous rendez-vous compte du gâchis ?

- Humm…Si je comprends bien Mobicarte, vous…

- Mobilik, bon sang !

- Au temps pour moi. Alors, vous allez plus nous attaquer ?

La créature se contente de hausser ses épaules molles, la mine abattue :

- Pas dans l’immédiat, en tout cas. Il nous faudra à nouveau attendre - pour ne pas dire espérer - des jours meilleurs. C’est ce que je mentionnerai sur mon rapport dans (il regarde encore sa montre virtuelle) une minute et vingt-sept secondes. Mes collaborateurs écriront la même chose.

C’est alors qu’un léger tremblement agite ses lèvres déformées.

- C’est aussi ce qu’aurait souhaité Algorium.   

- Qui ça ? demandé-je en finissant la bouteille et faisant le tour du goulot avec ma langue.

- Algorium. Un de nos plus fidèles serviteurs. Il était aussi un proche compagnon.

La voix du monstre est soudain étranglée par l’émotion.

- Était ?

- Hélas. Algorium est descendu sur Terre le même jour que moi. Son rôle était crucial pour tous les Ummites. Il consistait à étudier les fonds marins. C’était une grande et honorifique responsabilité, car sur Ummo, l’eau ou tout autre liquide n’existe pas. Pour analyser la mer et la faune aquatique, il prenait le plus souvent la forme d’une algue.

- Une algue ? Il a pas trouvé plus con comme couverture, ton pote ?

Le visiteur ignore ma remarque :

- Malheureusement, après la fuite d’un de vos pétroliers, il fut entièrement recouvert de cette huile aux effets nocifs. Le malheureux périt en quelques heures. Ce fut une tragédie et une grande perte pour notre communauté.

- Faut pas pousser. C’est pas pire que d’avoir une femme qui se tire avec un proctologue.

En plantant son œil dans mon regard, il ajoute d’un ton grave :

- Vous vous appauvrissez, les Humains, dit-il. C’est un suicide autant individuel que collectif. Chaque jour, chaque minute, chaque seconde, votre monde périclite. Intellectuellement. Émotionnellement.

A ces mots, il me pointe de son index dont la peau semble couler comme de la cire :

- En regardant votre peuple et la nature de vos actes, il m’arrive de me demander qui a le plus d’humanité de nos deux civilisations.

Cette phrase est la dernière qu’il prononça avant de me faire ses adieux et disparaitre dans un nuage de fumée blanche.

Je reste seul, en plein milieu du salon. Vautré sur mon canapé pendant un temps infini, je repense à cette surréaliste « conversation de bureau ».

Quelle soirée !

Je ferme les yeux. Je suis sans énergie. Totalement H.S.

Je suis prêt à m’abandonner dans une douce léthargie. Mais, lorsque je crois enfin réussir à m’enfoncer pour de bon dans les méandres d’un sommeil ou d’un coma profonds, je vois une forme familière onduler sous mes paupières closes. Anita fait de la résistance. Elle cherche à tout prix à s’accrocher à mes prunelles, la bougresse. Elle essaie de forcer le bouclier de mon esprit que j’ai pourtant abreuvé avec soin. Il est hors de question qu’elle puisse raviver cette douleur qui me comprime le cœur et fait couler mes yeux. Hors de question. Alors, pour faire disparaître cette chimère et me libérer – tout du moins pour ce soir - de mon fardeau de tristesse, je me mets à ramper à plat ventre, et c’est comme un ver de terre que je me dirige vers la cuisine à la recherche d’une autre bouteille... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 20:30

 

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« Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière »

         Victor Hugo - Extrait de Les Contemplations

 

« J'ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho »

Alain Bashung - La nuit je mens

 

 

Le matin, après avoir négligemment nourri mon corps pour qu’il me laisse en paix, je vais prendre ma douche. Je reste assez longtemps au contact du jet puissant ; en tout cas assez pour voir la fine peau de mes doigts se creuser et flétrir, comme victime d’un vieillissement prématuré. Certains jours, il m’arrive encore de laisser le shampoing se répandre sur mes yeux. Ce subterfuge, jadis, donnait à mes larmes un prétexte pour masquer mon orgueil.

Peine perdue désormais. Je n’ai plus ni chagrin ni fierté.

Mes hanches osseuses enroulées dans une serviette, je reste devant la glace de la salle de bain et regarde la buée se dévêtir peu à peu de ses étoffes vaporeuses. Sans émotion, je redécouvre mon visage, ses traits qui dessinent des barres obliques, des virgules, des parenthèses désenchantées. Il semble que chaque jour qui passe apporte son cortège de ponctuation sur ce masque marqué des premiers outrages du temps. Mes joues sont creuses. Mes pupilles sont vitreuses.  Mon teint est blême. Je ne me plains pas. A dire vrai, pour un cadavre ambulant, je suis insolent de santé.

Une fois habillé, j’ouvre les lettres récupérées dans la boîte métallique dont l’étiquette est amputée de ton nom. Le courrier personnel se fait de plus en plus rare. Le téléphone, lui, ne sonne plus. Petit à petit, je suis parvenu à me délester de tous et de tout. Rien ne gravite, plus rien ne s’accroche. Progressivement, je m’emplis de vide. Je ne suis qu’une substance neutre et dérisoire. Un placébo.

L’après-midi, je reste accoudé sur le rebord de la fenêtre. Amorphe. Un peu cynique aussi. Par distraction, il m’arrive encore de décocher par la pensée des flèches de réflexions empoisonnées. Les derniers vestiges d’une amertume grotesque et poussiéreuse…

Dehors, égale à elle-même, il y a la vie et son carrousel avec sa petite boite à musique effrontée. Je regarde des singes et des guenons à qui on a donné l’usage de la parole et des vêtements. Ils marchent vite, courent lentement. Ils communiquent, contorsionnent leur figure, sourient, s’étreignent parfois. Certains tirent sur des laisses dans lesquelles s’étranglent leurs otages canins.

Du haut de ma loge, je vois aussi passer des bocaux de verre et de tôle où fermente cette population primate. Cris et crissements de pneus. Rires et avertisseurs sonores. Cette cacophonie humaine et mécanique semble prendre un malin plaisir à donner un opéra assourdissant. Pourtant, ce ne sont que des vies, rien d’autre que des vies. Des secondes ridicules qui s’égouttent, des poignées d’instants qui se veulent éternels. Des cœurs vulnérables qui s’imaginent conquérants et hors d’atteinte.

Comme le mien naguère.

Les yeux encore poisseux de ces relents de sarcasme, j’observe toutes ces existences désinvoltes qui me narguent sous ma fenêtre.

À seize heures pile, j’abandonne mon étude du monde extérieur, l’espace de deux petites heures, cent vingt minutes célestes. Écouter Xian, le fils du voisin du dessus qui suit son cours de piano. Le jeune prodige travaille sur la 5e Symphonie de Tchaïkovski. Je l’encourage mentalement, anxieux, mais éperdu de reconnaissance pour cette échappée divine que le virtuose m’accorde à son insu. La leçon de musique terminée, il me faut un moment avant de réintégrer mon corps.

Mon corps. Ce tombeau décharné.

Après, je retourne à mon balcon et à l’impertinent spectacle de rue jusqu’aux premiers déclins du jour.

En soirée, j’avale des substances. Leur odeur et leur saveur me sont devenues étrangères. Je vois des images dans la télévision. Sans remords, j’assassine le temps qui me sépare de l’obscurité et de son œil livide.

Enfin, la nuit arrive.

Lorsqu’elle disperse les foules et rapproche les corps, qu’elle immobilise le monde et se prépare à effacer mes erreurs du passé, je m’engouffre dans ses draps et mes mensonges. Tout peut alors recommencer.

La nuit est à moi. Elle m’appartient.

Fébrile et impatient de me plonger dans ses bras oniriques, ces lieux salvateurs où tous les espoirs me sont permis, je m’allonge.

J’attends.

Moi, le misérable phœnix, je suis prêt à renaître de nos cendres.

À redevenir.

Je ferme les yeux, mais je reste aux aguets.

J’attends.

Que tu reviennes souffler sur les braises.

Et que le feu reprenne.

Oui.

Que le feu reprenne.

 

 

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