Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 21:53

Tenter de sortir d’un style académique est une marque de la personnalité de l’auteur, mais je crois cependant que certaines règles sont à conserver. Pourtant, l’utilisation des figures de styles est à utiliser avec parcimonie et surtout à bon escient. Car le premier homme qui a comparé une femme à une rose est un génie. Le second un imbécile ! (Zeugme).
Non Toto, Zeugme n’est pas le nom de l’auteur de cette déclaration, mais celui de sa figure de style !

On fait parfois des figures de style involontairement. Un peu comme monsieur Jourdain, etc. et c’est probablement les meilleures. Alors, créez-les. Car vous pouvez écrire, par exemple, au hasard : « Togna est un ours », bon je n’ai pas l’apparence d’un plantigrade, ça laisse donc supposer que je suis solitaire et sauvage ! Même si c’est vrai et que vous écrivez ça, excusez-moi, c’est une expression galvaudée, et ce n’est pas comme cela que vous allez améliorer votre style ! Et toc ! Et si, après vous être creusé une plombe le cigare vous écrivez : « Togna est un vieux lion perclus de rhumatismes », ben… ce n’est pas beaucoup mieux ! Par contre, avec ceci : « Togna chasserait Diogène de son tonneau pour prendre sa place ! » vous avez fait comprendre plus élégamment la même chose par une des figures de style les plus connues : la métaphore.

Pour ceux qui aiment les petites piquouses de rappel, voici les figures de style les plus courantes. Je ne donnerai pas toutes les définitions, cliquez sur « dictionnaire » dans vos favoris !

Quatre familles de figures

1) Les figures de son :

- L’allitération, répétition de la même consonne.
« Pour qui Sont ces Serpents qui Sifflent sur nos têtes »

- L’assonance, répétition de la même voyelle.
« Les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon cœur d’une langueur monotone »

- La rime, je passe.

- La paronomase, deux mots voisins rassemblés.
« Qui vivra, verra »

- L’élision, je passe.

-L’antanaclase,
« Cinq gars pour Singapour » (Jean Bruce)
J’aime bien.

2) Les figures de mots :

Elles comprennent les métaphores et les métonymies.

Les métaphores ou images par ressemblance
- La comparaison : Togna est sauvage comme un ours.
- La métaphore : Togna est un ours (l’idée de sauvagerie n’est plus que sous-entendue).
- L’allégorie : métaphore amplifiée, « Un phénix » pour celui qui est unique en son genre.
- La catachrèse : Le bec d’une plume, le nez de l’avion.

Comme Audiard, vous pouvez faire dans la nuance :
« Attention ! J’ai le glaive vengeur et le bras séculier ! L’aigle va fondre sur la vieille buse ! Un peu chouette comme métaphore, non ?
- C’est pas une métaphore, c’est une périphrase.
- Fais pas chier !
- Ça c’est une métaphore. »

Les métonymies ou images par relation de proximité
- une partie pour un tout : « une voile » pour un bateau.
- le contenu pour le contenant : « boire un verre ».
- la cause pour l’effet : « la plume » d’un écrivain (pour son écriture).
Il y en a d’autres, cherchez « la matière pour l’objet », « la région pour le produit », etc.

Les figures syntaxiques

Elles modifient la phrase.

- L’ellipse. Suppression volontaire d’un mot : « Soudain, le ballon en l’air ». Le verbe « fut projeté » a disparu pour rendre l’événement plus soudain.
- Le zeugme est une double ellipse. On ne répète pas dans le second membre de la phrase les mots déjà cités. « Demain, je lirai le numéro 2 de SLCLM (Pour les nouveaux, il s’agit de Sous Le Clavier Les Pages, l’excellent journal d’une équipe fracassante d’oniriens allumés et fumants que vous trouverez sousleclavierlespages03.pdf), après demain le numéro" 3 (« je lirai » non répété).
- L’oxymore. Deux mots incompatibles, voire opposés, accolés. « Cette obscure clarté », « cette petite grande âme », etc.
- L’inversion. « Restait la formidable puissance de frappe de Nico ». Verbe placé en tête à effet d’insistance.
- L’énumération.
Ascendante : « Choisis, lis, apprécie et commente ma nouvelle ».
Descendante : « Mon inspiration pâlit, s’étiole et meurt ».
- La périphrase. Remplace un mot par un groupe de mots. « Le plus clair de notre temps » pour « Oniris ».


Les figures de pensée

Elles portent sur la pensée elle-même avant toute matérialisation en mots précis.

Minoratives :

- La litote. Dire peu pour exprimer beaucoup : « Oniris, je ne te hais point » pour dire : « Je t’aime, je t’adore, la vie sans toi ne vaut pas tripette, tu es le phare de mes errances littéraires, etc. »
- L’euphémisme. Remplace un mot trop direct par un plus doux : « Cette chronique n’est pas passionnante » pour dire « cette chronique est vraiment assommante ! »

Figures exagératrices :

- L’hyperbole. Exagération de la pensée outrepassant la réalité : « La centrale était couverte du sang des correcteurs ».
- l’antiphrase ou l’ironie. Dire blanc pour laisser entendre noir (ou l’inverse) : « Qu’il est sympa cet onirien ! » à l’adresse d’un commentateur odieux. « Simple supposition de ma part, il ne saurait y en avoir ici ! » (Ironie).
- La répétition ou insistance : « je l’ai vu, de mes yeux vu, vu ce qui s’appelle vu » (Momo)

J’ai bien révisé, moi ! Je vous remercie de m’en avoir donné l’occasion.

Je me permets de dire à nouveau que ces figures sont canons quand elles sont nouvelles, mais sont le bide assuré quand elles sont usées. Ne répétez pas, inventez !

Pour conclure avec le style, il ne suffit pas de savoir manipuler ce que nous avons vu précédemment pour en avoir un. Ce serait trop simple et… pas drôle. Comme le fait remarquer si justement Cyberalx dans son exercice d’écriture (forum atelier d’écriture – exercice n°1), il faut : « Sortir (la vraie vie n’est pas dans les livres, même si elle y apparaît en filigrane. Vous couper du reste du monde ne fera que vous couper de la réalité qui est indispensable à tout bon récit - même Fantastique ! – qui se respecte).
Observer et noter (beaucoup, souvent et n’importe quoi ou qui). »

La technique ne construit que l’apparence de l’écriture, l’expérience en fait le fond. Comme eut dit le bon monsieur De Lapalisse, ou l’excellent Pierre Dac : « pour dire quelque chose, il faut avoir quelque chose à dire. »

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Conseils d'écriture
commenter cet article
8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 21:50

Nous avons vu précédemment : l’imagination, la description, les sens, les dialogues, la lisibilité, la ponctuation. On pourrait approfondir encore chacune de ces rubriques, tout n’a pas été dit, si tant est que l’on puisse épuiser chaque sujet ! Comme je vois que vous fatiguez, je vais passer à quelque chose de plus ludique. Mais vous n’allez pas vous en tirer comme ça, j’y reviendrai, et peut-être même dans ce qui va suivre. Car je vais tenter de vous donner quelques tuyaux sur un thème qui a fait et fera user encore les claviers sur le forum, j’ai nommé… the style !

La vache ! Ça vous remue le grand zegomar le style ! J’en vois certains qui tentent d’en posséder un avant même de savoir écrire correctement… c’est normal, puisque le style c’est… c’est quoi au fait ?
Vous en aurez vraiment un lorsque les publicateurs se diront sans avoir pris connaissance de votre pseudo : « c’est Untel qui a écrit ça ! ». J’exagère à peine. Le style, c’est la signature de l’auteur. C’est en quoi il n’écrit pas pareil que les autres, au point qu’on le remarque.

Comment y parvenir ? Pour commencer et faire simple, il y a deux actions possibles : le vocabulaire et la syntaxe.

1) le vocabulaire.
Choisir les mots expressifs et savoir les doser.

Le texte est fait de noms, de verbes, d’adjectifs, d’adverbes qui précisent le verbe, de déterminants qui précisent le nom (un arbre - l’arbre - les arbres), de prépositions et conjonctions. Ces deux dernières ne sont pas des mots sémantiques mais syntaxiques. Contrairement aux autres mots, ils ne signifient rien en eux-mêmes, ils prennent leur sens en reliant les mots entre eux. Comme le ciment assemble les parpaings.
Normalement, quand nous écrivons, tous ces mots nous viennent spontanément. Bien sûr Togna ! C’est évident, nous ne sommes pas illettrés ! me dites-vous. Certes, mais un des secrets du style consiste à doser volontairement leur proportion pour provoquer un certain effet sur le lecteur », vous réponds-je. Ça vous la coupe ça, hein ?

Il semble que les proportions courantes soient :
Les noms : 30/100 (sujets et compléments)
Les verbes : 20/100
Les adjectifs : 10/100
Les 40/100 restants représentent les autres mots.

Supposez que vous vous vouliez donner un caractère miséreux à votre récit. Au hasard, la description d’un taudis, par exemple. Vous allez donc décrire et qualifier. Comment ? En augmentant la dose d’adjectifs lourdement suggestifs : abject, sale, fétide, infect, sordide, obscure, ténébreux, ignoble, dégueu, etc. Victor (nous sommes très intimes, lui et moi), pour cette raison, approche les 30/100 d’adjectifs dans « Les Misérables ».

Dans les récits d’aventures, où l’action est prépondérante, quels types de mots devront être augmentés ? Les insultes ? Non, pas les insultes, abruti ! Les verbes ! Les scènes d’action demandent par définition du dynamisme et du mouvement. Les verbes sont parfaits pour ça.

Si vous inclinez vers la philo, si, y en a, j’en ai vu des oniriens comme ça ! J’évite de participer à la correction de leurs textes, ça me coûte une boite d’aspro à chaque fois ! Si donc vous philosophez, privilégiez les noms. L’abondance de noms crée une distanciation par rapport au concret en marquant l’intellectualisation.

Comme toujours, gardons-nous d’abuser en usant systématiquement de ce principe. Chez les auteurs confirmés, on s’aperçoit que la proportion noms/verbes/adjectifs est assez équilibrée et qu’ils créent volontairement un déséquilibre pour aller ponctuellement vers un but visé.

Nous utilisons tous abondamment et inconsciemment, qui du verbe, qui de l’adjectif, qui du nom et d’autres termes encore. Puisque maîtriser son style c’est entre autres maîtriser le dosage, il faut se connaître pour se corriger. Prenez trois marqueurs de couleurs différentes et coloriez un de vos textes, tirez la conclusion.

Le défaut le plus courant est l’abondance d’adjectifs décoratifs du type : ciel lourd, nuages gris, vertes prairies, clairs ruisseaux, etc.
À la relecture, virez la moitié de ces adjectifs trop convenus et pour l’autre moitié, cherchez un verbe ou un nom plus précis (tiens, on reparle de la précision du vocabulaire) :
Exemples :
Le ciel noir > le ciel s’assombrit.
Une maison délabrée > une masure.
Un type prétentieux et vaniteux > un crâneur > un Togna.
Une fille antipathique > une pimbêche.

Mais généralement, pour éviter la monotonie (de laquelle, tout comme de la routine, naît l’ennui), faites supporter l’idée principale par un verbe d’action. Les noms et les adjectifs sont statiques. Ils décrivent des états et non des actions. Le bon style se construit à l’aide de verbes et de verbes précis d’action. La proportion d’adjectifs doit restée modérée, sauf exception motivée.

C’est tout pour cette fois, mais on n’a pas fini avec le style…

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Conseils d'écriture
commenter cet article
8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 21:38
  • UN PIED DEVANT L'AUTRE (recueil de 13 nouvelles) - Editeur IXCEA - Sorti en Décembre 2005



  • LES ESCAPADES CASANIERES (recueil de 13 nouvelles) - Editeur LA COMPAGNIE LITTERAIRE - Sorti en Décembre 2007

    les-escapades-casani-res.gif

  • L'OMBRE AU TABLEAU (recueil de 13 nouvelles) - Editeur LA COMPAGNIE LITTERAIRE - Sorti en Décembre 2009

        
  • LES HOMMAGES COLLATERAUX  (recueil de 13 nouvelles) - Sortie 2011

couv1

 

 


Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Bibliographie
commenter cet article
7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 23:11






Vers onze heures du soir, on cogna à la porte. Déjà kidnappée par Morphée, ma femme ne bougea pas un orteil. Grommelant dans ma barbe, je m’extirpai du lit et me dirigeai vers l’entrée. Lorsque j’ouvris la porte, je me trouvais face à une femme d’une trentaine d’années au visage à moitié dissimulé sous une épaisse tignasse en bataille et arborant la mine défaite d’une personne qui n’avait pas dormi depuis bien longtemps. Elle était habillée d’une longue robe noire à capuche.


Mon visiteur se présenta comme étant la Mort en personne. Ni plus ni moins. Même si je n’avais jamais véritablement réfléchi à l’apparence qu’Elle pouvait revêtir, je ne l’imaginais pas si jolie.

- Vous venez pour ma femme ? demandai-je.

- Pour vous, répondit la Mort en étouffant un bâillement.

Toute ma vie, j’avais adopté une attitude distanciée et dépassionnée face aux évènements qui ont jalonné mon parcours. Lymphatique dans la joie comme dans le malheur, mon comportement avait résigné mon entourage et bon nombre de mes amis. L’annonce de ma mort n’allait pas déroger à la règle. La seule chose qui m’intriguait un peu était la venue préventive de ma charmante visiteuse.

- Décision hiérarchique, afin de mieux vous préparer au voyage, dit-Elle d’un ton las.

- J’ignorais que vous aviez aussi un patron, fis-je laconiquement.

Dans cette situation un peu surréaliste, la plupart des gens auraient sans doute posé toutes sortes de questions spirituelles ou tout simplement pratiques sur ce qui les attendait dans l’au-delà : est-ce que je vais continuer à vieillir ? Est-ce que je vais retrouver des proches ? Est-ce que je vais conserver mon corps et tous mes sens ? Moi, je me demandais surtout si je n’allais pas un peu me faire chier.

La Mort avait l’air exténuée et particulièrement de mauvaise humeur. Je lui proposai aimablement un puissant café qu’Elle s’empressa néanmoins d’accepter.

- Pourrais-je savoir quand ? demandai-je d’un ton détaché. La Mort jeta un regard embrumé sur sa montre, une Festina avec un magnifique poignet en laiton :

- Dans 37 minutes précisément.


Il me restait donc un peu plus d’une demi-heure à tuer avant de mourir. Je trouvais ce délai plutôt raisonnable. J’avais le temps d’écouter neuf fois d’affilée « la valse oubliée No°1 » de Liszt ou encore de regarder le début d’un bon porno, un des rares genres de films où sa vision partielle nuit rarement à la compréhension de l’intrigue. La Mort me précisa que je pouvais aussi mettre à profit ces quelques minutes pour accomplir un ou deux actes à l’encontre de mon entourage ; autrement dit, faire une dernière bonne action avant de quitter le monde des vivants. Je ne prêtai aucune attention à cette proposition. Malgré la forte dose de café ingurgité, la Mort tombait véritablement de sommeil. Lorsque je Lui en fis la remarque, Elle me répondit que la plupart de ses confrères avaient pris leur congé pour la Toussaint et que faute d’intérimaires disponibles, Elle et quelques autres étaient malheureusement de corvée.

- Ça va changer, grogna-t-Elle.

J’appris ainsi qu’une loi était en train d’être votée et que dans une centaine d’années, aucun être humain sur la Terre ne décédera les jours fériés. Elle me confia également, un peu excédée, que j’étais son cent soixante-treizième candidat de la journée et que juste après moi Elle devait se rendre à Vilnius, capitale de la Lituanie pour récupérer quelqu’un qui allait se faire écraser sous peu.

- Il caille en plus à cette période, dis-je à la jeune femme.

La Mort me jeta un regard noir.

Pour ma dernière soirée, j’avais bien le droit de me foutre un peu de Sa gueule. Les minutes s’écoulaient assez lentement et je ne savais plus trop quoi dire à mon guide mortuaire. Le grand miroir placé au-dessus du buffet renvoyait mon reflet. Vêtu d’un ridicule pyjama élimé aux manches et d’une propreté douteuse, j’étais loin d’être présentable aussi bien pour l’enfer que pour un hypothétique Eden. La Mort dut lire dans mes pensées puisqu’elle m’avoua que le type avant moi était décédé avec ses chaussures de bowling. Cette annonce eut l’effet immédiat de me rassurer.


J’esquissai un sourire. Pour être tout à fait franc, j’éprouvais un certain plaisir d’être en Sa compagnie aussi peu agréable fut-elle. Nous étions assis dans le salon à quelques mètres l’un de l’autre pendant qu’au fond de ma chambre, mon épouse s’étouffait dans ses ronflements. C’était amusant, grisant même. Peu de femmes avaient foulé le sol du parquet de mon appartement. Même mes trop rares maîtresses n’avaient jamais eu ce privilège.

- De quelle façon vais-je décéder ? demandai-je.

- Crise cardiaque, répondit la Mort sans émotion aucune.

- A 59 ans ?

- Oui, marmonna la femme en se frottant les yeux.

- C’est dommage, rétorquai-je en me levant pour lui resservir du café.

Crise cardiaque. Classique mais logique. À vie ordinaire, mort ordinaire. Maxime Châtelain, Parisien jusqu’au slip, postier à la retraite est décédé dans son sommeil dans la nuit du 11 au 12 novembre 2002. Amen et vive les PTT !

- Pas dans votre sommeil, trancha la Mort, vous allez faire une attaque cardiaque aux toilettes.

- Sans blague ? fis-je simplement.


Apprendre que j’allais pousser mon dernier soupir dans la soirée n’était pas en soit une excellente nouvelle mais j’avais accepté cette information fatale avec la docilité indolente qui me caractérisait. Maintenant, savoir que mon cœur allait me lâcher au moment même où j’irais faire Dieu sait quoi dans les chiottes était loin de provoquer en moi une douce euphorie. J’allais beau périr sur un trône, il était clair que mon trépas ne serait pas celui d’un roi. De plus, j’étais convaincu que j’allais nourrir les blagues graveleuses des pompiers qui me trouveraient demain matin, les fesses à l’air étalé sur mes magazines « Chasse et Pêche ». La jeune femme me demanda l’autorisation d’utiliser ma salle de bain afin de s’asperger le visage. Lorsqu’Elle revint quelques minutes plus tard, La Mort sembla en meilleure forme.

- L’heure tourne, dit-Elle avant d’ajouter qu’il me restait à peu près vingt-cinq minutes.


C’est à ce moment que je me mis à penser à Franck Rossignol, mon voisin de palier. Franck Rossignol est un ancien champion d’aïkido devenu professeur de gymnastique. Mais Franck Rossignol est surtout et avant tout un formidable connard. D’un tempérament violent et d’un sans-gêne époustouflant, il était détesté de tout le voisinage. Plusieurs pétitions avaient circulé contre lui, mais par crainte de représailles, quelques trouillards n’avaient jamais osé les signer. Je faisais partie de ces pleutres. Pour ainsi dire, je n’avais même jamais osé lui faire la moindre remarque désobligeante où lui jeter ne serait-ce qu’un regard dédaigneux. Ce soir-là, le soir de ma mort imminente était sans aucun doute l’occasion rêvée de me racheter un semblant de dignité. Pendant que la Mort dégustait quelques boudoirs avec une autre tasse de café, je pris mon plus beau stylo et une feuille quadrillée et écrivis d’une traite :


Monsieur Rossignol, 
Je me souviens que mon professeur de Français disait toujours qu’à trop vouloir expliquer les choses on passait à côté de l’essentiel. C’est pourquoi je serai bref : vous êtes une grosse merde. 

Cordialement, 


Maxime Châtelain, votre voisin de gauche. 


Satisfait, je quittai mon appartement et me dirigeai vers celui du professeur de gym. Courageusement, je glissai le feuillet sous sa porte avant de rentrer chez moi.

- C’est ça votre bonne action ? grommela La Mort à mon retour.

- Pour le moment oui, répondis-je en souriant.

- Faites vite, il vous reste un quart d’heure, dit-Elle sans me rendre mon sourire.

Quelque chose me chiffonnait tout de même : je ne ressentais aucunement l’envie d’aller aux toilettes. Je fis part de cette étrangeté à mon visiteur qui me confirma néanmoins et avec assurance le lieu de la tragédie. Quinze minutes, c’était bien suffisant pour ce qui me restait à faire, autrement dit rien de bien important. Non, je n’avais pas envie de souffler quelques mots d’amour à l’oreille de la femme qui lestait mon existence depuis près de trente ans. Je ne ressentais pas non plus le besoin de passer un coup de fil à Ludo, mon compagnon d’arme et mon meilleur ami et lui avouer au passage qu’un matin j’avais roulé par inadvertance sur le lapin de sa fille. Il y avait bien quelqu’un que j’essayai en vain de chasser de mes pensées depuis l’arrivée de la Mort et de Son annonce funèbre. Quelqu’un que je n’avais pas revu depuis très longtemps. Trop longtemps.

Afin de me divertir un peu, je demandai nonchalamment à ma ravissante et peu sympathique invitée de me conter quelques anecdotes croustillantes sur des personnes qu’Elle avait accompagnées dans l’autre monde et pourquoi pas quelques célébrités du show-business.

- Je n’ai pas rencontré des millions de gens. Je suis nouvelle dans le métier.

- Que faisiez-vous avant ?

La jeune femme poussa un soupir agacé.

- J’étais secrétaire de direction chez Aphrodite.

- Belle promotion, dis-je.

La femme me fusilla du regard.


Nous discutâmes quelques instants encore en buvant notre breuvage caféiné, puis le silence tomba. Un silence opaque, mortel. Les minutes s’égrenaient, témoins indifférents de ma fin prochaine. Le souvenir de cette personne ne me quittait toujours pas. J’eus beau fermer les yeux, j’avais toujours son image plantée dans mes pupilles. Son visage qui était le reflet du mien.

- Je voudrais appeler mon fils, dis-je soudainement en sentant un poids immense se libérer de ma poitrine.

- Pas trop tôt, dit-Elle.

Je décrochai le combiné et composai le numéro. Troublés, mes doigts se trompèrent de touches à plusieurs reprises. Il n’arrivait pas souvent que je perde mon sang-froid. La dernière fois, je m’en souvenais très bien. C’était le jour où, pris d’une colère noire, j’avais jeté des paroles malheureuses et ses affaires au visage de Julien. Il avait quitté la maison et nous ne nous étions plus jamais parlés. Cela faisait bientôt sept ans.

Je retrouvai mon calme pour recomposer le numéro de téléphone. Enfin j’entendis la tonalité. Je jetai un regard affolé à la Mort qui de sa main me montra Ses cinq doigts. Cinq minutes. Mon cœur tambourinait à l’intérieur de ma cage thoracique, prêt à bondir comme un diable hors de sa boîte. Ironie du sort, je ne m’étais jamais senti aussi ivre de vie qu’à l’aube de ma mort.

- Allô, fit une voix ensommeillée à l’autre bout du fil.


Notre discussion me sembla durer des heures entières. Nous avons parlé, ri et pleuré en même temps. Je me serais fait greffer le combiné à mon oreille pour l’éternité si cela avait été possible. Lorsqu’enfin nous avons raccroché, je me suis senti bien, apaisé comme jamais. Avec une irrésistible envie de pisser.

Le cœur encore sevré d’émotions, je me tournais vers la Mort :

- Je suis prêt, Madame, dis-je en me dirigeant vers le petit coin.

La jeune femme fronça les sourcils et serra un peu la mâchoire :

- Mademoiselle, corrigea-t-Elle avant d’ajouter en me tournant le dos :

- Retournez vous coucher.

Je compris à cet instant que ma visiteuse avait délibérément changé les paramètres de ma destinée, ce qui probablement allait foutre un bordel sans nom dans les bases de données de leur logiciel, et qui conduirait vraisemblablement à son licenciement.

- Sans indemnités, conclut-Elle sans se retourner. La femme quitta mon appartement sans me saluer.


Je restai seul dans le salon pendant plusieurs minutes, encore abasourdi d’avoir la vie sauvée par la Mort. Au fond de moi se mélangeaient deux sentiments bien distincts : la joie irrépressible de serrer bientôt mon fils dans mes bras et l’envie farouche d’apprendre très rapidement les arts martiaux.

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Nouvelles
commenter cet article
7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 23:08






 
« La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence » (Heiner Müller – tiré du livre Nous sommes cruels) 

 


J’ai toujours entendu dire que tenir un journal intime était une activité de fille. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est ce qu’on dit. Quoi qu'il en soit, je suis sur le point d’en commencer un. Pourtant, je suis bel et bien un homme en dépit de ce que pense ma mère qui répète à qui veut l’entendre que « je viens à peine de naître ».

 Je m’appelle Tomas Renheit et le printemps prochain je fêterai mes vingt-quatre ans. Toujours d’après celle qui me livra au monde, je suis le garçon le plus beau de la Terre portant de surcroît le nom le plus magnifique qui soit. En allemand, Renheit signifie « pureté ». En ce moment, j’imagine très bien ma mère montrant à ses voisines ma première lettre enflammée que je lui ai envoyée du camp, le mois dernier. Je la vois, gesticulante et roulant les yeux racontant avec ses mots pétris de fierté et d’intense ferveur, la façon dont sa progéniture défend bravement les valeurs patriotiques et immaculées de notre beau pays. « Ce n’est pas un hasard si nous nous appelons Renheit ! » doit-elle clamer ouvertement à la moindre oreille attentive. La pauvre femme ne se doute pas un seul instant que depuis hier, de ma pureté il n’en est plus question.

 Pareil à La Faucheuse qui, vêtue de son long et sombre manteau à capuchon, fait son morbide pèlerinage, ce besoin d’écrire vient de s’abattre sur moi. Il pèse de tout son poids. Maintenant il s’impose en moi avec une fulgurante évidence. Il est là. Vital. Viscéral. Animal. Au plus profond de mon cœur anéanti comme dans chacune de mes veines empoisonnées, cette envie dévorante et douloureuse demande, non supplie, d’être assouvie. Il le faut. Il en va de ma vie, de mon âme et de son salut. Et plus que tout, de ma raison.

 Écrire pour tenter d’exorciser les démons qui, dès à présent, rongent ma conscience. Ces petits diablotins ricanent déjà à l’intérieur de mon crâne. Pour l'instant, j’arrive à les faire taire. Mais pour combien de temps, encore ?

Écrire pour léguer de façon testamentaire l’image de la personne lucide que je suis encore en cette période irréelle. Puissent ces quelques confessions laisser le portrait d’un jeune homme trop rêveur, fantasque et définitivement stupide, mais surtout de quelqu’un qui, avant d’entrer et de s’associer à ce carnaval monstrueux, était un être sain d’esprit. Que celui ou celle, au cœur bon et à l’âme indulgente, qui tombera sur ce cahier puisse, sans condamner, se dire qu’avant son inexorable mutation et sa démence progressive l’auteur de ces aveux sordides a été un assassin dévasté et repenti. Un meurtrier meurtri.

Ce précieux confident, cet inestimable lecteur éclairé, dépourvu de jugement et de haine, je l’attends. Je l’espère. Je l’appelle de mes voeux. Qui est-il ? Qui est-elle ? Je ne le saurais sans doute jamais, mais, allez savoir, en ce moment même je suis peut-être en train d’écrire pour vous.

 De ce journal intime, je ne peux en parler à personne. Pas même à Hans, mon seul ami et compagnon de chambrée arrivé comme moi, la semaine dernière. Raconter ce qui se passe ici revient à courir un risque insensé, inutile. Les regards de ceux déjà damnés, et qui réalisent tout juste l’horreur de leurs actes sont riches d’enseignement. Leurs pupilles me disent qu’ici, il n’y pas de place pour les états d’âme. Alors, mes yeux devront, eux aussi, apprendre à se taire. Ils y parviendront, hélas.

 Je regarde ma main. Elle tremble, encore tétanisée par ce qu’elle vient de commettre. Ma douce et jolie main. Celle qui, au fil de mes voyages universitaires ou de plaisir pouvait, en gage d’amitié sincère, de simple gratitude et sans aucun à priori serrer celle de l’autre, plus claire ou plus tannée. Cette même main, curieuse et polissonne qui s’était parfois aventurée à caresser quelques peaux nues frémissantes et soyeuses. Cette main, délicate et dansante qui glissait sur les touches blanches et noires d’un Weindenslaufer faisant extraire dans le cœur du piano des mélodies émouvantes ou joyeuses. En dépit de sa jeune existence, elle a déjà eu tant de rôles bienfaiteurs et pacifiques qu’il m’est presque impossible de la regarder aujourd’hui sans un sentiment de dégoût et de déshonneur. Pourtant, j’ai besoin de cet organe lâche et hideux pour noyer sur le papier la peur et la honte qui me consument. Continuer d’écrire et de raconter. Maintenant. Pour le futur. En souvenir de mon passé.

 C’est arrivé hier matin. Ce dimanche 19 décembre 1943. Je sais dès à présent que cette date restera marquée au fer rouge ; qu’elle sera gravée dans ma mémoire même lorsque celle-ci sera perméable ou ravagée par les ans. Tel un passager clandestin, cette date fatidique voyagera dans mon inconscient. En véritable poison, elle se répandra et infectera chaque goutte de mon sang. Ce type de venin là ne vous foudroie pas sur place, il ne vous terrasse pas comme le ferait un éclair craché par les cieux. Non, il prend son temps pour vous tuer lentement, à petits feux. Je sais également que d’autres jours ressembleront à ce matin. Mais c’est bien celui-là qui viendra au dépourvu hanter mes nuits et torturer mon esprit jusqu’à mon dernier souffle.

 C’est universellement connu : on n’oublie jamais sa première fois.

 Il faisait froid, plus qu’à l’ordinaire. Pourtant, j’étais chaudement vêtu. On s’occupe de nous ici, il est vrai. On mange très bien, on nous prodigue les meilleurs soins pour soulager la douleur la plus supportable, celle qui se voit de l’extérieur. Mais rien à faire, j’avais trop froid. On a fait quelques pas de course et des étirements afin de ne pas laisser nos membres s’engourdir par le gel. Puis, on a fait une pause et le groupe s’est éparpillé. La plupart sont partis griller quelques cigarettes alors que d’autres se sont précipités dans leur chambre pour avaler quelques tasses de café brûlant. Seuls trois ou quatre gars sont restés à quelques mètres de moi, marmonnant quelques mots intelligibles en faisant semblant de ne pas me prêter attention. Ceux-là n’ignoraient pas ce qui m’attendait. Ils savaient que c’était mon tour. La veille au soir, je n’ai pas pu m’empêcher de réveiller Hans pour le questionner. « Comment t’as fait toi ? ». Même dans la pénombre j’ai pu voir sa mâchoire saillante se crisper. Il a baissé les yeux et a murmuré d’une voix sombre « Je ne veux plus y penser »  avant de se replonger dans sa couche se couvrant la tête à l’aide sa couverture.

 Je n’ai pas pu fermer l’œil le reste de la nuit.

 Le Commandant s’est dirigé vers moi et m’a ordonné de le suivre. « Le jour de ton dépucelage, petit » a-t-il ricané en ajustant son képi. Je l’ai dévisagé. Herr Kommandant Rudolph Kramer. Un porc, ce type sous son épais manteau beige en mouton retourné et au col fourré. Les cheveux gras, le nez pâteux et écrasé, les dents jaunies et une féroce haleine empestant le schnaps. Un porc, oui. D'ailleurs, ce n’est pas pour rien si je l’ai baptisé « le Sanglier de Belsen ». Il parait que sa femme couche avec un des infirmiers. Ce sont sans doute des rumeurs, mais ça me plait assez de le penser.

 Nous nous sommes dirigés vers une petite butte enneigée à quelques mètres des baraquements. De là où j’étais placé, je pouvais apercevoir ce qui se passait hors du camp ; de la vie qui s’y écoulait presque comme si de rien n’était. Deux mondes séparés par des fils de fer barbelés. Deux formes de silence. L’un nécessaire parfois complice et l’autre implacable et définitif. Le froid s’intensifiait et semblait pénétrer à l’intérieur de ma peau craquelée et geler mon squelette. Arrivé en haut de la petite dune, je me tournai vers le Commandant dont le regard transperçait le mien. Puis, Kramer me saisit le bras et dans la paume de ma main y déposa son arme. « Tire et va rejoindre les autres », m’a-t-il dit.

 Je me souviens de mon bizutage la première année à l’École de Commerce de Berlin. Nous avions passé un après-midi ensoleillé au grand parc, le Tiergarten. Alignés sur deux files parallèles (les garçons d’un côté, les filles de l’autre) nous attendions, craintifs, mais bizarrement surexcités, l’activité punitive qu’allait nous infliger les anciens étudiants. Au final, ce sont nous qui furent les mieux lotis. On nous avait mis des grappes de raisin dans notre pantalon. Les filles, les yeux bandés et en sous-vêtements devaient récupérer les fruits dans notre slip. Certes, c’était un peu machiste et pas toujours du meilleur goût, mais avec le recul c’était plutôt innocent et assez amusant, même pour nos victimes féminines. Après ce puéril divertissement, tout le groupe avait fini la journée au « Café Am Neuen See », une charmante brasserie située près de la rive d’un lac magnifique dont le reflet nous renvoyait les rayons du soleil. Des amitiés authentiques et quelques amourettes se sont créées cette journée-là.

 Ici, à Bergen-Belsen, les épreuves ont changé. Le décor est obscène. On ne recueille plus les rires et on ne sème plus de fruits dans les sous-vêtements des étudiants. À la place, vous récoltez un pistolet Luger P-08 et vous répandez la mort. Il n’y aucun échappatoire possible. Vous pouvez tourner la tête dans tous les sens, à la recherche de la plus infime éclaircie, du moindre rayon de lumière ou de vie, vous ne trouvez rien. Il n’y a rien de doux ou d’agréable par ici. Si des anges rodent, ils sont noirs, exterminateurs. L’espoir n’est nulle part, mais le diable, lui, est partout.

 « Qu’est-ce que tu attends ? » m’a lancé le commandant. « Descends-moi cette vermine ».

Vermines, parasites, chiens galeux, j’ai entendu ces insultes cent fois, mille fois. En dépit de ma bonne volonté et de mon assiduité, je n’ai toujours pas compris leurs motifs. Je dois être un bien mauvais élève, car ce n’est pas faute d’avoir été « instruit ». Dès le premier jour de notre arrivée, ils nous ont abreuvés de discours embrasés sur eux, sur le danger qu’ils représentent pour la Nation et nos familles, sur le Mal qu’ils portent en eux comme une maladie infectieuse et incurable. Jour après jour, heure après heure, on nous a appris à les détester, à les humilier, à les faire souffrir. À mon âge, on est encore novice en matière de sentiments quels qu’ils soient. À vingt-quatre ans, je suis incapable de reconnaître l’amour que déjà on m’inculque la haine.

 Le froid, de plus en plus intolérable, me griffait le visage, me brûlait les lèvres et les paupières. Mes jambes flageolantes avaient du mal à me soutenir. J’avais l’impression que mon corps tout entier allait se fendre comme une bûche et se briser comme un vase de cristal. Je restai plusieurs secondes, le bras armé tendu et figé face à un étranger, prétendument mon ennemi que je n’osai regarder. À côté de moi, la voix grasse du Sanglier devenait agressive, impatiente. Il ne me parlait plus, il m’injuriait. Je me tournai vers lui et je le fixai une nouvelle fois. Ses yeux injectés d’alcool et de sang étaient habités par quelque chose que je ne saurais décrire avec des mots. Je n’entendais plus très bien, car le vent glacial avalait en partie ses ordres. J’observai la bouche porcine du commandant se tordre en une grimace immonde. Les veines de ses tempes se gonflaient et donnaient l’impression qu’elles allaient gicler de son visage satanique. Je n’esquissai toujours pas le moindre geste. Paralysé par le froid et l’horreur de mon acte à venir, je restai debout sur ce talus de neige, le doigt collé à la détente. Je me souviens avoir regardé autour de moi en me demandant, le cœur emplit d’une folle et stupide espérance si cet endroit noyé dans la brume et le sang existait véritablement. Comment ne pas douter de la réalité des choses ?

 Bien que je ne sois pas friand de théologie, de métaphysique ou de religion, je me rappelle d’une phrase trouvée dans un ouvrage philosophique dont j’ai, hélas, oublié le nom. Cette phrase, terrible, resurgit en moi et d’une main fébrile je la couche sur le papier de mon journal : « Il faut à l’Homme croire à l’Humanité plus qu’à lui-même, sous peine de désespérer ». À vous, mon ami(e) qui me lisez peut-être, je vous le confesse et l’écris en lettres d’imprimerie : JE DESESPERE.

 L’Homme est une créature schizophrénique, une énigme baignée d’ombre et de lumière. Il peut vous chavirer le cœur et vous le révulser l’instant d’après. Il peut vous transporter l’âme et, avec le même talent, vous la déchiqueter sauvagement. Ici, hélas, on ne voit que la face sombre et cruelle de l’Être humain, toute son ignominie, toute sa laideur. Aujourd’hui, je la distingue encore. Mais demain ? Combien de temps avant de me fondre dans ses ténèbres, de me vêtir de sa peau répugnante et de sa chaire vérolée ? Combien de temps avant de ressembler au pourri gradé qui hier matin vociférait à mes côtés ?

 C’est alors que le commandant Kramer, rouge de fureur, m’a arraché l’arme des mains et m’a frappé le visage avec la crosse. La violence du choc m’a fait tomber par terre. Un flot d’hémoglobine a jaillit de mon nez cassé inondant ma bouche. Avec ma langue, je n’ai pas pu m’empêcher de goûter le liquide chaud. J’ai ressenti une sensation effroyable. Je ne reconnaissais même plus le goût de mon propre sang ! Ce fluide unique qui nous est pourtant si familier ne m’appartenait plus. Insidieusement, la transformation mutante avait déjà commencé et sans m’en rendre compte, j’étais en train de devenir quelqu’un d’autre ; cet intrus maléfique qui bientôt volerait chaque trait, chaque expression de mon visage pour se l’accaparer définitivement. Terrifiée par cette révélation, une envie de vomir m’a soulevé le cœur incendiant mes entrailles. Le Sanglier m’a sommé de me lever. Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. Alors, pour se défouler il a commencé à me rouer de coups de pieds. Les talons de ces bottes en cuir me piétinaient le ventre, écrasaient mes côtes. Il me faisait atrocement mal et tout mon corps hurlait sous les charges répétées et rageuses de Kramer, mais j’aurai donné n’importe quoi pour qu’il continue de me battre. N’importe quoi.

 De puissantes bourrasques faisaient gicler le sang qui sortait de mon nez et ma bouche entachant le sol neigeux de sa couleur ocre et impure. Voyant que j’essayais de me recroqueviller pour protéger mon corps de ses assauts, Kramer s’est agenouillé et de ses poings il m’a martelé le visage. Aux multiples impacts de son épaisse chevalière dorée sur ma figure j’ai senti mes arcades se déchirer comme un vulgaire tissu aveuglant mes yeux sous les coulées d’hémoglobine. Cet acharnement de violence m’a semblé durer une éternité. Une éternité encore trop courte pour moi.

 Puis, le Commandant m’a empoigné par les cheveux et m’a forcé à me relever. Il a ramassé le pistolet qu’il m’a remis dans la main et en a sortit un autre de son étui qu’il a braqué sur ma tête. « Tu es prêt à mourir pour un Verdorbener Jude* ? » a-t-il hurlé.

 Tuer ou mourir. Existe-t-il un choix plus cruel et plus injuste ?

 À cet instant précis, je n’ai pas pensé à ma famille, à ma mère et à mes frères que ma mort anéantirait de chagrin. Je n’ai pas non plus pensé à moi. Non. Mon esprit s’est étrangement arrêté sur cette jeune fille qui travaille à la boulangerie au coin d’une de ces rues non loin du camp. Je ne connais rien d’elle, pas même son prénom. Je sais juste qu’elle est belle et que lorsqu’elle sourit aux clients une fossette enfantine se creuse sous son menton. Si je parvenais à lui parler, peut-être qu’elle pourrait m’offrir un de ses divins sourires, peut-être même qu’elle accepterait un jour de sortir avec moi. Peut-être. 

Je n’ai pas voulu mourir sans lui avoir adressé la parole. Voilà à quoi j’ai pensé quand le Commandant à posé son arme sur ma tempe. À vous qui lisez ces confidences, je vous le dis : je souhaiterai vivre cet instant-là, cet espoir-là. Pardon.

 J’étais debout. Le visage ensanglanté et les côtes brisées, je me suis tenu le ventre, essayant malgré tout de supporter l’intense douleur qui irradiait mon corps battu. Des larmes amères se sont mises à rouler sur ma joue, se mélangeant à ce sang désormais étranger. Mais cette fois-ci, l’hiver et son vent rudes n’y étaient pour rien. Je pleurais sur cette guerre infâme qui n’en finissait plus. Je pleurais sur ma jeune existence à jamais sacrifiée. Enfin, je pleurais sur cet homme nu, squelettique et recroquevillé à quelques mètres de mes pieds dont je continuais de fuir lâchement le regard.

 Malgré moi, j’ai vu mon bras armé se lever au milieu de la brume fantomatique. Il était sous hypnose, il ne m’appartenait plus comme je ne m’appartenais plus. Je l’ai regardé presque médusé se diriger puis s’immobiliser sur ce corps prostré et inconnu. Enroulé autour de moi, le vent soufflait ses rafales avec une force décuplée comme s’il cherchait à étouffer le bruit de mon atrocité.   

 J’ai fermé les yeux et, de toutes mes forces, j’ai pensé à quelque chose de beau.

 

 

 

* juif pourri 

 

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Nouvelles
commenter cet article
7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 22:53





« Ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres » 

(Anonyme - Slogan de Mai 1968

 


Tiens, ça s’est calmé on dirait.  Est-ce qu’ils ont laissé tomber ? Pas sûr, faut qu’on reste sur nos gardes. Avec ces fumiers, on doit s’attendre à tout. De toute façon, ils ne nous auront pas, les enculés. Putain que non. Ils peuvent essayer de nous enfumer et de foutre le feu à cette forêt touffue, à ce marécage puant, mon frangin et moi on ne bougera pas une couille. On n’a rien demandé nous, Okay ? À la base, cette planque, on ne l’a pas voulue. On nous a foutu là, dans ce bled à l’étroit, tout gluant et plein de flotte sans nous demander notre avis et voilà que maintenant ils ramènent la cavalerie pour nous déloger ? Faut pas trop se foutre de ma gueule non plus... 


Mon frère pionce comme un bébé. Alors lui, il s’en fout royalement. Je crois même qu’il est prêt à se rendre, cette fiote. Dix sacs qu’il finit pédé celui-là. Je l’ai senti depuis le début. Une tapette et un opportuniste, le frérot ; le genre de mec qui a l’air de rien comme ça, mais qui, à la moindre occas court se mettre en pleine lumière, sous les feux des projos. Lui non plus il ne m’entubera pas. D’ailleurs, pour lui aussi on ne m’a pas consulté. On me l’a collé dans les pognes et démerde-toi avec. Qu’ils le prennent, je m’en bats les noix ! Je ne veux plus le voir ce petit avorton ! 

De toute façon, je ne veux voir personne, enregistré ? Personne ! Surtout pas ma mère, cette traîtresse qui nous a balancés. Dénoncer ses propres gosses, si ce n’est pas dégueulasse, ça ! Cette hypocrite nous aguiche avec des « J’ai hâte de vous voir, mes petits bandits ! » et vlan juste derrière, elle nous flanque les autorités aux miches. Elle nous a bien enrhumé cette donneuse. Terminé, je ne veux pas la voir. 

L’autre gland non plus, je ne veux pas le voir. Sinon, recta je lui colle mon poing sur la gueule ! Je serais même capable de le saigner, lui. Quand je pense qu’il n’y a pas deux semaines encore, cet enfoiré nous montrait son engin. Il a une bite minuscule en plus ! Plus petite que la mienne encore ! 

Pas question de rendre les armes. Putain que non. Qu’ils me foutent la paix, merde ! Je suis bien ici, moi. OK, au début j’ai fait la tronche. Ce n’était pas Byzance : trop petit, ça schlinguait un max, on n’y voyait que dalle sans parler de la neuvième symphonie de Beethoven qui me sortait par les naseaux. Et puis, je m’y suis fait à cette saloperie de crypte. Même à la bouffe. Depuis, moi et l’autre brèle on s’est carrément mis aux fibres et à toutes ces conneries bios. Heureusement, on ne nous oblige plus à faire de la natation. Quel est l’enfant de salaud qui a inventé ce sport ?  Par contre, la clope et la bibine me manquent sévère… 

Combien de temps ils vont nous traquer comme ça, hein ? Je ne vais pas être en cavale toute ma vie, non ? Mon frangin, ce Judas, n’en a peut-être rien à carrer de se faire choper, mais pas moi. Être fugitif, ça va un moment. Mais que ce soit clair, on ne m’aura pas. Il n’est pas encore né celui qui me fera sortir de ma cachette.     

Merde, ça secoue encore. Ils recommencent, les bâtards ! Putain, je glisse. Holà, c’est quoi ce bordel, un tremblement de terre ? Ho, qu’est-ce que vous branlez à l’intérieur, là ? Hey, frangin, t’as fini de comater on dirait. T’entends ce raffut ? Viens avec moi on s’arrache ! Qu’est-ce que tu fous, c’est par là ! Non, de ce côté, couillon ! Quoi ? Tu te rends ? Ah comme ça tu préfères te laisser cueillir comme une fleur ? Pas de problème, pauvre naze, je vais même t’aider tiens ! Passe devant, moi je me tire. Je vais grimper plus haut, ils peuvent toujours se brosser pour m’attraper. 

Une pieuvre gantée de cinq tentacules translucides se saisit d’une boule de chair ronde et hurlante. Le médecin, le front en sueur, soupire et montre le petit être sanguinolent et visqueux harnaché à son câble. Retrouvant un sourire de circonstance, il s’adresse à la femme éplorée qui lui fait face, jambes écartées, le visage écarlate et tordu par une grimace presque comique : 

- En voilà un, madame ! s’exclame-t-il victorieux en brandissant le nouveau-né comme un trophée. 

- Enfin ! souffle un homme vêtu d’un jogging et d’un tee-shirt du Racing Club de Lens, l’œil gauche obstrué par un caméscope et les phalanges blanchies à force de trop serrer la main de sa femme souffrante. 

- Ne vous inquiétez pas, rassure le docteur à l’encontre des futurs parents en exhibant une rangée de dents à la propreté implacable, c’est bientôt fini ! 

Son rictus disparaît aussitôt et les traits de sa figure se durcissent légèrement ; puis en se tournant discrètement auprès de son assistante (qui semble aussi exténuée que lui), il marmonne la main devant sa bouche et d’une voix à peine audible : 

- Nathalie, je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que le deuxième va sérieusement nous faire chier. 

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Nouvelles
commenter cet article
7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 22:48





« En prison, la lecture c'est le seul moyen légal d'évasion ». 
(Anonyme - Extrait de Paroles de détenus)   
 

« Nous sortons tout juste de la salle de théâtre du Château de Cirey, un peu étourdis par le spectacle auquel nous venons d’assister. Alexandra arbore un large sourire tandis que le mien est beaucoup plus sceptique, aux confins de la niaiserie. 

Visiblement elle a beaucoup aimé cette pièce finlandaise « Onnellisten maa, le pays des heureux ». Il serait injuste de dire que je ne l’ai pas apprécié. Disons que je n’ai pas perçu toutes les subtilités de l’oeuvre, c’est tout. Bien sûr, j’avais lu juste avant la petite brochure et le résumé qui parlait “de très jeunes personnes atteintes de démence ” ; mais voilà, je serai bien incapable d’en dire davantage. À ma décharge, je dois reconnaître que ma concentration n’était pas constante, la faute revenant immanquablement à la personne qui m’accompagnait. Quoi qu'il en soit, ce n’est pas bien grave. Je suis content quand même. 

Le lieu où nous étions était, il est vrai, assez envoûtant. Alexandra m’informa juste avant le début de la représentation qu’il s’agissait probablement d’une des plus anciennes scènes privées de France puisqu’elle fut créée au dix-huitième siècle. On y joua certaines pièces de Voltaire qui aménagea le théâtre pour en faire un lieu adapté à la comédie. « Tu te rends compte qu’on se trouve dans un endroit qui présente une valeur historique incomparable ? » m’avait lancé ma jeune compagne, émerveillée. Pris au dépourvu, je suis resté muet. Elle m’avait observé de son regard pistache attendant une réaction de ma part. Alors, en proie à un début d’affolement, je n’ai rien trouvé de mieux que de fixer un pan du mur au hasard pour me donner une contenance. Je crois qu’Alexandra a souri en voyant mon air faussement absorbé alors que mes joues cramoisies n’en finissaient plus de me trahir.  La salle de spectacle était vraiment très petite. Les cinq banquettes permettaient d'accueillir une quinzaine de spectateurs ce qui me procura une fierté aussi grisante que ridicule. J’avais l’impression d’avoir fait un saut de deux siècles en arrière et de faire partie d’une de ces castes aristocratiques conviées à un spectacle atypique et hautement intellectuel. D’une certaine façon, je n’avais pas tout à fait tort. Qu’importe le fait que cette pièce scandinave – dont la durée dépassait allégrement les deux heures - restera pour moi une énigme à jamais, la sensation était vraiment euphorisante. 

La scène surélevée était de surface assez réduite. Le rideau de scène, fait de plusieurs lés de tissu cousus les uns aux autres, était peint en trompe-l'œil. Sa couleur bleue, encore parfaitement conservée, donnait beaucoup d'éclat au théâtre. Le centre du médaillon dominant la scène était mobile.  Alexandra s’était penchée vers moi et m’avait susurré à l’oreille qu’« À l’époque on y glissait des cadres sur lesquels était inscrit le titre des pièces que l'on jouait». 

J’ai regardé Alexandra longuement. En voyant mon air déconcerté, elle s’est empressée d’ajouter en riant : « Je fais ma crâneuse, mais j’ai vu ça sur Internet». Il n’empêche que je fus troublé : franchement, de vous à moi, vous auriez pris le temps d’aller chercher sur le net et surtout de retenir une pareille information ?  Puis le spectacle a commencé. Et le mien aussi par la même occasion. En effet, à plusieurs reprises durant ces cent trente-sept Finlandaises et nébuleuses minutes, je n’ai pu m’empêcher d’observer du coin de l’œil ma jolie voisine. Et chacun de ces instants volés était un ravissement pour mes rétines. 

Le visage d’Alexandra est d’une beauté singulière, indéchiffrable. Son nez plat, sa bouche charnue et tombante lui donne un air bougon ou empreint d’une éternelle morosité. Ses longs cheveux – qu’elle emprisonne quelquefois sous un bandana kaki – sont très fins et très noirs. Ses oreilles aux extrémités pointues comme ceux des elfes illustrés dans les livres d’Heroïc Fantasy ont leurs lobes écornés et légèrement décollés. Lorsqu’elle se trouve sous un rayon de lumière, sa peau mate vire au jaune orangé qui me rappelle le teint des femmes apaches dans les films de John Ford ou Robert Aldrich. 

Plusieurs fois devant certaines scènes saugrenues - comme celle où quelques personnages, les bras le long du corps, rampaient sur le sol comme des vers de terre - ses sourcils épais se sont dressés en formant un accent circonflexe. À d’autres moments, alors que d’autres jeunes acteurs pour des raisons inexplicables poussaient des hurlements bestiaux la tête engouffrée dans un sac de papier kraft, c’est son nez qui se retroussait et ses narines qui se mettaient à palpiter comme le ferait le museau d’un écureuil. Enfin, lorsque l’actrice principale apparaissait à poil soit pour s’arracher les cheveux par poignées soit pour miauler une sérénade, ce sont ses lèvres qui faisaient une drôle de mimique. Ainsi et pendant la quasi-intégralité du spectacle, mes yeux ont habilement fait l’essuie-glace entre la pièce, surréaliste au possible, et l’autre prestation tout aussi dépaysante et désarmante qu’Alexandra me livra à son insu. 

Nous venons de quitter le petit Théâtre de Voltaire et depuis quelques minutes nous sommes attablés dans une petite brasserie située au milieu d’une charmante placette en face d’une paroisse. Il est presque vingt et une heures, mais il fait encore grand jour. C’est aussi pour ça que j’aime l’été ; parce qu’il est intemporel et farceur. 

Assis à une autre table à quelques mètres de nous, il y a un couple que je reconnais sans peine. Ils étaient parmi les quinze spectateurs « nantis» ayant assisté à la pièce scandinave. Alors que sa compagne discute énergiquement sur son téléphone portable en faisant des « oh !» et des « ah !»,  le type tourne la tête de mon côté et esquisse un sourire explicite pour n’importe quel homme sur Terre. Ce rictus complice et embarrassé qui demande « Toi aussi, elle t’a embringué là dedans ? ». À mon tour, je souris à « mon compagnon de galère » en écartant les bras en signe d’impuissance. 

C’est vrai que l’Homme est une faible et risible créature. Pour se faire apprécier par la personne désirée, qui, lors des premiers rendez-vous, ne s’est pas senti obligé d’accepter les situations les plus incongrues ? Sous l’emprise de la séduction féminine, qui ne s’est jamais senti contraint d’approuver aveuglément - ou du moins de ne pas contredire - les discours de la belle en question ? C’est ainsi. Juste pour plaire ou pour renvoyer une image flatteuse, nous sommes prêts à beaucoup comme accepter d’aller voir des pièces de théâtre finlandaises où des acteurs hystériques aboient et se tirent les cheveux. Pauvres polichinelles, pauvres marionnettes que nous sommes. 

- Alors, ça t’a plu ? me demande soudainement Alexandra. 

Une fois de plus, je suis pris par surprise. Dieu merci, je me ressaisis à temps pour lui répondre. Et mentir. Un peu. 

- Oui, j’ai bien aimé. 

Alexandra dodeline de la tête et roule des yeux, « mi-amusé mi-…autre chose ». Peu importe, j’aime bien quand elle fait ça. 

- Moi aussi, mais j’ai pas tout pigé. Sont drôlement « space » ces Finlandais quand même. 

- Oui, c’est vrai. 

Les lèvres d’Alexandra s’incurvent un peu et ses yeux en amandes s’étirent, creusant sur ses joues de poupées indiennes deux fossettes craquantes : elle me sourit. 

- Mais bon, ce n’est pas obligé de tout comprendre pour apprécier. 

Son sourire est discret, mais un peu taquin. Il éclaire le haut de son visage un peu comme le ferait la flamme vacillante d’une bougie dans la pénombre. Elle sourit parce qu’elle sait. Et moi je me sens idiot pour la deuxième fois de la soirée. 

Par bonheur, le serveur arrive pour prendre la commande. Une fois le garçon parti, il arrive ce que je redoute à chaque fois. L’ennemi absolu du timide, la maladie du complexé : le silence. Il dure quelques secondes, mais pour moi ce sont des décennies affreuses qui s’écoulent. 

Alors, Alexandra prend deux morceaux de pain qui se trouvent dans le petit panier en osier. De ses doigts, elle en extrait la mie qu’elle roule avec son pouce et son majeur. Elle attrape ensuite le couteau posé à sa droite, et avec sa lame, elle fend légèrement la boule de pain spongieuse avant de l’aplatir et de me la tendre : 

- Cadeau, dit-elle. 

Je jette un œil sur la pâte. 

- C’est un cœur, fis-je tout penaud.  - Tout à fait, ma mie ! s’exclame Alexandra en prenant le ton guindé de l’époque. 

Nous éclatons de rire tous les deux. 

Nous discutons longuement seulement interrompus par nos bouchées ou nos ricanements imbéciles et sonores. Nos mots s’entrechoquent, se bousculent et s’accouplent. Prises dans leur élan, nos mains suspendues en l’air se frôlent quelquefois. Nos joutes verbales s’éternisent au grand dam du jeune serveur embarrassé qui n’ose pas venir nous déranger. 

Alors qu’Alexandra, enthousiaste, continue de parler en gesticulant les bras (renversant la salière pour la énième fois !), je perds le fil de la conversation. Mes paupières ne battent plus et mon regard se fige sur le visage passionné de ma voisine. Je n’entends plus que des sons étouffés qui sortent de sa bouche en cœur alors que le mien, sans prévenir, accélère le rythme de ses battements. Alexandra se rend compte de mon égarement et me fait joliment la remarque en me tapotant sur la tête avec la carte des desserts. Rouge de confusion, je m’excuse auprès d’elle et je sors de cette délicieuse torpeur. Mais c’est déjà trop tard. Je suis chamboulé, noyé par le charme hypnotique qui se dégage de cette fille que je ne connais que depuis deux semaines et qui n’en finit plus de me faire voyager. 

J’ai vécu assez de choses et je me connais suffisamment pour savoir que ce que je ressens là n’est ni banal ni anodin. Au plus profond de moi, je sais que cette histoire-là est inédite, qu’elle n’a rien de commun avec les autres. On ne s’embrassera peut être pas ce soir, ni demain, pas même la semaine prochaine. Ce n’est pas très important. Je ne suis pressé de rien et heureux comme tout. 

Mon front se plisse et je me mets à froncer les sourcils laissant une fois encore mon esprit ouvrir une brèche et vagabonder. Au fait, comment s’appelle cette foutue pièce que nous venons de voir ? Ça y est, je me rappelle : « Onnellisten maa ». Oui c’est ça, « Onnellisten maa, le pays des heureux ». Il me plaît bien ce titre. » 

Je soupire en refermant délicatement le livre. Je reste là, assis sur mon lit, l’air absent et le regard perdu. Les secondes passent, indolentes, puis les minutes. J’entends vaguement une voix grailleuse qui m’appelle à l’autre bout du couloir. Apathique, je regarde ma montre sans véritablement la voir, puis, l’esprit encore cotonneux, je lévite hors de la chambre pour les rejoindre dans la cuisine. Ma femme me fixe de son regard torve et ne manque pas de me faire remarquer que l’on doit « tous dîner en même temps » et « que je ne suis pas à l’hôtel » ce qui semble amuser Gaétan, notre gamin boutonneux et grassouillet dont le rictus particulièrement stupide dévoile l’étincelant portail en linox qui lui emprisonnent les dents. Je les regarde l’un et l’autre sans dire un mot. 

Elle peut toujours causer, je m’en fous. Je m’en fous même complètement. Parce que je ne suis pas vraiment là moi. Ben non. Je suis ailleurs, dans cette brasserie de Cirey-sur-Blaise quelque part en Haute-Marne, accompagné d’une « mi-fille mi-elfe ». À moins que je ne sois dans un western ou bien plongé dans les méandres d’un livre de Tolkien. Avec Alexandra, je suis partout et nulle part à la fois. 

Sous l’œil blanc d’une nuit sans fin, nous continuons de parler à bâtons rompus, laissant à nouveau nos paroles s’escrimer, s’embraser, s’enlacer. 


Un bras flasque traverse mon champ de vision troublant ma douce rêverie. Ma femme s’apprête à me servir, mais je pose ma main au dessus de l’assiette immaculée. D’un air détaché, je lui dis que je n’ai plus faim. Elle me regarde interloquée en faisant une moue comique. Elle ne comprend pas ma remarque et c’est bien normal. En guise de réponse, elle hausse dédaigneusement les épaules puis charge l’écuelle de notre rejeton gloussant de joie avant de se rasseoir. Puis, avec une synchronisation remarquable, ils tournent mécaniquement la tête vers l’écran de télé où un présentateur au brushing impeccable annonce avec un grand professionnalisme la dernière des catastrophes. 

Tous les trois ne devrions plus beaucoup nous parler avant d’aller nous coucher ; lui dans sa chambre, elle et moi dans la notre, mais allongés chacun à l’extrémité du lit et le dos tourné à l’autre. 

J’aperçois un morceau de baguette dans la corbeille en osier, posée sur la table. Instinctivement, je le prends et je retire la mie du pain que je serre contre la paume de ma main. Je ferme les yeux et me voilà à nouveau transporté dans ce café. Dieu merci, Alexandra est toujours là ; elle m’a attendu. Je vois son doux visage et j’entends encore le son cristallin de sa voix. 

Alexandra. Elle est belle, espiègle, sensible, fantaisiste, curieuse, surprenante, cultivée, moqueuse, drôle, lumineuse, passionnée, impertinente, sensuelle, décalée, gracieuse, inventive, compréhensive, virevoltante…. Elle est tout ça et bien davantage. 

C’est idiot, je sais bien, mais je crois que c’est la femme de ma vie. 

Et la femme de ma vie fait 157 pages. 

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Nouvelles
commenter cet article
4 juillet 2009 6 04 /07 /juillet /2009 23:12

 

un-pied-devant-l-autre.jpg


 

Brassac-Les-Mines est une commune d’environ trois mille cinq cents habitants, située à une vingtaine de kilomètres d’Issoire et de Brioude et à une demi-heure de Clermont-Ferrand. Autrement dit, un trou perdu au fin fond du Puy De Dôme ; le genre d’endroit où le suicide relève du bon sens.

 

Je vivais à Brassac-Les-Mines depuis bientôt cinq ans et, à ma grande surprise, je n’avais pas encore tenté de me sectionner les veines. Pourtant, depuis plusieurs mois je sentais l’ennui et le désespoir me grignoter insidieusement le mental. Mon emploi de fleuriste ne me passionnait guère et mes amis avaient eu la bonne idée de n’avoir jamais existé. À trente et un an, j’étais toujours célibataire et j’habitais un minuscule appartement visité de temps à autre par une grand-mère maternelle aussi adorable que schizophrène. Mon seul et unique passe-temps était la lecture et notamment celle des dictionnaires dont j’arrivais presque inconsciemment à retenir un nombre effarant de définitions.

C’était donc pour tuer un ennui désespérant que je décidais de commettre à Brassac-Les-Mines un samedi matin mon premier et unique larcin à ce jour : un braquage de banque.

 

Je me trouvai juste derrière la porte d’entrée, le cœur battant et les mains moites. L’euphorie et la peur formaient un élixir de vie qui se répandait à l’intérieur de mon corps et ressourçait mes veines assoiffées d’émotions.

Dire que je n’avais rien planifié était un euphémisme, mais cela m’importait peu. Au contraire, cet amateurisme aveugle et insensé ajoutait quelques degrés à mon excitation déjà intense. Du point de vue de l’équipement, j’avais opté pour la sobriété. En guise de camouflage, je portais la très épaisse cagoule marine tricotée par ma grand-mère lorsque j’étais gamin. Cette cagoule recouvrait quasiment l’intégralité du visage ne laissant que deux fines fentes pour les yeux et deux invisibles trous pour les narines. L’effet était donc

aussi efficace que pervers : si le froid ne s’y engouffrait pas, l’oxygène non plus.


Quant à l’arme, je n’avais pas hésité. J’avais pris le pistolet de collection que mon père m’avait donné lorsque ma mère et lui avaient décidé de quitter la région il y a trois ans. À l’idée d’utiliser éventuellement cet « engin de mort » (il était chargé !), un frémissement malsain me parcourut l’échine. Je regardai ma montre : il était presque dix heures. La banque fermait à midi pour le restant du week-end. J’avais largement le temps d’agir et de repartir sans rencontrer la moindre personne.


Même si ce hold-up n’avait pas été mûrement élaboré, je connaissais tout de même certaines données. Cette banque préhistorique était une des moins fréquentées du coin et n’ouvrait qu’un samedi sur deux. Les clients – des personnes âgées en majorité – n’y venaient qu’épisodiquement et préféraient envoyer leurs chèques ou leurs papiers par courrier. Les autres prenaient la voiture pour aller à Clermont-Ferrand où se trouvaient des établissements plus modernes. Je n’avais pas choisi de braquer cet établissement en particulier, mais, à la réflexion, ce choix présentait un autre avantage en plus de son côté « moins risqué ». En effet, cambrioler une banque aussi insignifiante que celle-ci et repartir avec un modeste butin me paraissait être un acte moins criminel et donc plus pardonnable aux yeux d’un juge. Ridicule ou pas, cette pensée me réconfortait.

 

Comment allais-je faire mon entrée ?

J’avais beau me concentrer, aucune réplique cinématographique ne me venait à l’esprit. Dénué d’inspiration, je pris une profonde inspiration et fis irruption à l’intérieur en hurlant l’indémodable : « Que personne ne bouge ! » Il s’avéra que le « personne » ne se résumait en fait qu’à la seule employée de banque, une femme d’une trentaine d’années. Je ne l’avais jamais vu auparavant. Surprise par mon entrée « spectaculaire », elle poussa un hurlement qui me fit regretter aussitôt d’être né.

— Pas un geste, dis-je d’une voix que je voulus autoritaire en pointant mon arme dans sa direction. Conformément à mon ordre, l’employée ne bougea pas. L’effet d’une arme à feu sur les gens m’a toujours fasciné. Avec un pistolet ou un fusil, tout devient si simple ! Devant un morceau de métal, les cœurs s’affolent, les membres tremblent, les voix se brisent. C’est bien connu, dans la vie quotidienne, les héros ne sont pas légions.

J’eus une rapide pensée pour Bruce Willis. Dans la « vraie » vie, John Mc Clane se serait piteusement exécuté, sans opposer la moindre résistance devant le pistolet de mon paternel. Ainsi, en voyant cette jeune femme à la merci de mon arme, j’éprouvais un sentiment proche du vertige. J’ignorais comment allait se passer la suite des événements, mais je me souviendrai toujours de ces premières secondes.

À cet instant, je ne survivais plus. Je vivais. Enfin !

L’épaisseur de la cagoule était telle que je devais presque crier pour me faire entendre :

— Ouvrez la caisse. Et vite !

— Très bien, répondit la jeune femme en bafouillant légèrement.

L’employée prit la clé qui se trouvait près du comptoir et ouvrit la caisse.

— Écartez-vous du tiroir, ordonnai-je.

Je fis le tour du comptoir pour récupérer l’argent dans la caisse, souriant déjà à travers ma cagoule. De mon bras droit tendu, je maintenais l’employée en joue. Je posai les yeux sur le tiroir ouvert et faillis m’étouffer : il était pratiquement vide !

Je le sortis de la caisse et vidai négligemment le maigre contenu sur le comptoir. Deux billets de dix euros et quelques pièces éparpillées çà et là. Au bas mot, le butin devait s’élever à une trentaine d’euros. Trente euros !

 

Honte n. f (du francique haunipa). 1. Sentiment pénible provoqué par une faute commise, par une humiliation, par la crainte du déshonneur.

 

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandais-je, essayant de ne rien laisser paraître aux yeux de mon « otage ».

— C’est la caisse, me répondit-elle.

À l’intérieur de mon camouflage de laine, mon visage commençait à me gratter.

— La caisse ? Vous plaisantez, j’espère. Il y a encore moins d’argent que dans un parcmètre.

— Nous sommes une très petite agence, Monsieur. Nous conservons un minimum de liquidités dans nos caisses.

— Alors où est le reste ? Vous avez bien un coffre non ?

— Désolée, je ne vous entends pas très bien.

Cette satanée cagoule avalait mes mots et bâillonnait le son de ma voix

— Vous avez un coffre ? répétai-je, plus fort.

La jeune employée hocha la tête.

— Il est dans la pièce voisine, juste derrière moi.

Tout à coup, une pensée me traversa l’esprit. Je fis volteface et jetai des coups d’oeil rapides vers le haut des murs et dans les coins. Je balayais ainsi la pièce du regard lorsque l’employée me dit d’un ton étonnement relâché :

— Nous n’avons plus de caméra depuis la semaine dernière. Elle est en panne.

Soulagé, je fis face à l’employée et me mis à la regarder à travers les fines fentes de la cagoule. Elle avait les cheveux noirs attachés en queue-de-cheval et le regard noisette. Elle n’était pas très grande et légèrement rondelette.


Son visage était parsemé de quelques discrètes taches de rousseur. Elle ne semblait plus tellement effrayée. Comme si, une fois la surprise passée, elle avait décidé d’essayer de prendre la situation le plus normalement possible. Cette attitude courageuse était presque touchante. Rapidement je me ressaisis, décidé à ne pas me disperser. Dans quelques minutes, j’allais être dehors avec quelques milliers d’euros en poche, un paquet d’adrénaline dans le sang et une page enfin exaltante à ajouter dans le livre de ma vie.

— Très bien, répondis-je retrouvant un peu de confiance. Conduisez-moi au coffre.

Quelques secondes plus tard, je me trouvais dans la pièce d’à-côté les yeux rivés sur un petit coffre en fer.

— Vous avez la combinaison ?

— Pardon?

— La combinaison, vous l’avez ?

— Oui.

— Parfait.

La jeune employée grimaça :

— Mais… je ne peux pas ouvrir le coffre, Monsieur.

Voilà ce que je redoutais le plus : quelqu’un qui refuse d’obtempérer, quelqu’un qui m’oblige à recourir à la menace, voire à la force. Visiblement, la jeune guichetière n’était pas disposée à se laisser dévaliser sans essayer, soit de se défendre soit de jouer à l’assistante sociale. Je n’étais pas vraiment disposé à la brutaliser, mais encore moins à me laisser faire la morale. Je gardais néanmoins mon sang-froid mais, fermement disposé à lui montrer ma détermination, je pointai mon arme en direction de l’employée qui tressaillit.

— Ouvrez ce coffre, Mademoiselle, ou vous allez avoir des ennuis.

La jeune femme fit la moue à nouveau.

— Je ne peux pas ouvrir ce coffre, répéta-t-elle.

Je commençais à piaffer d’impatience. Est-ce que cette petite maligne essayait de gagner du temps ? Était-elle inconsciente ou assez stupide pour penser que son boulot était plus mortel que mes balles ?

— Ne me racontez pas de salades. Vous venez de me dire que vous aviez la combinaison, non ?

L’employée se mordait la lèvre.

— Oui mais… cela ne vous servirait à rien. Le… Le coffre ne répond pas à ma voix.

Je n’étais pas certain d’avoir bien entendu. Interloqué, je baissais mon pistolet et la fis répéter.

— Le coffre ne reconnaît pas ma voix, me dit-elle un peu plus rassurée en voyant le canon de mon arme s’abaisser.

Je sentais les gouttes de sueur qui commençaient à perler. Sous cette cagoule de laine qui m’aspirait la peau comme une ventouse, j’éprouvais des difficultés à respirer.

— Et depuis quand parlez-vous aux coffres-forts ?

La jeune employée ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire qui, malgré mon énervement croissant, ne manqua pas de me troubler.

 — Ce n’est pas ça, monsieur. Le Ministère de la Défense nous a fait installer pour quelques jours un nouveau système de sécurité ultra-perfectionné. Nous devons tester ce système avant qu’il ne soit commercialisé et implanté dans toutes les agences de France.

— Ici, dans cette banque ?

— Parfaitement, fit-elle, emballée par un enthousiasme soudain. Notre coffre est équipé d’un système de reconnaissance vocale qui permet grâce à des capteurs auditifs de reconnaître précisément le son de la voix d’un utilisateur et ce sur une portée pouvant dépasser un mètre cinquante. C’est vraiment génial, je vous assure !

 

Homicide n. m (lat. homicida). Action de tuer, volontairement

ou non, un être humain.

 

— Hélas, ma voix n’est pas paramétrée dans le système, conclut l’employée. Je ne peux pas ouvrir le coffre en donnant la combinaison.

— Qui peut le faire ?

— Qu’est-ce que vous dites ?

Je ne savais pas ce qui m’exaspérait le plus. La jeune femme ou la cagoule qui m’asphyxiait.

— Qui peut le faire ?

— Quoi donc ?

— Avoir accès à la combinaison, bon sang !

— Le directeur de l’agence, répondit-elle timidement. Mon père.

— Où est-il ? demandai-je sèchement.

— Mes parents sont partis pour le week-end.


Je regardais ma montre : il était dix heures dix. Dix minutes que j’étais dans cette banque. Dix minutes qui me paraissaient dix ans. Je ne voulais pas repartir bredouille, mais je n’avais guère le choix. Et puis, il fallait que je retire au plus vite cette cagoule qui faisait fondre mon visage comme la cire d’une bougie. Autrement, j’allais devenir fou. Alors que je commençais à reculer discrètement vers la sortie, la jeune femme se mit à toussoter :

— Écoutez… Je… Je peux peut-être vous aider.

Je m’arrêtais net.

— Comment? fis-je, surpris.

— Je suis imitatrice, répondit-elle fièrement.

Je n’étais pas naïf. J’avais bien senti que depuis quelques minutes, je ne l’intimidais plus et déjà cela ne me plaisait pas trop. Mais là, j’avais la désagréable impression qu’elle venait de franchir un autre cap qui s’apparentait au « foutage de gueule ». Si je n’affirmais pas mon autorité maintenant, ce braquage – déjà mal engagé – tournerait rapidement à la farce.

— Imitatrice ? Et alors ? J’ai l’air de vous faire passer une audition ? Continuez comme ça et vous serez en route pour l’autopsie.

Ma menace fit son effet. L’employée baissa les yeux et ajouta d’une voix presque inaudible :

— Je pensais qu’en imitant la voix de mon père, je pourrais réussir à ouvrir le coffre.


Je l’observai pour la seconde fois. Le regard toujours aimanté par le sol, elle ressemblait à une petite fille qui avait commis une bêtise. Ses cheveux corbeaux tombaient sur son front en mèches folles. Elle n’était pas à proprement parler jolie, mais elle avait un charme indescriptible, quelque chose de lunaire qui ne me laissait pas indifférent, je devais bien l’admettre. Je fus tenté de lui demander pourquoi elle voulait m’aider, mais je me retins, déduisant qu’elle voulait peut-être aussi pimenter sa morne journée. Et puis, je n’avais plus de

temps à perdre. J’acceptais alors sa proposition. Elle s’approcha près des capteurs audio situés sur la face latérale du coffre-fort. C’est alors qu’elle fit quelque chose qui me cloua de stupéfaction. De son pouce et son index, elle se pinça le nez et fronça les sourcils et fit une étrange grimace avec son menton.

— C-4-1-D-3, dit-elle d’une voix étranglée.

Je demeurais interdit. J’avais l’impression d’entendre Bugs Bunny en train d’agoniser. Aucun déclic ne se fit entendre.

— Merde! pesta la jeune femme.

Je posai ma main sur l’épaule de l’employée qui se retourna :

— Votre père a vraiment cette voix-là ?

— À peu près, dit-elle, surprise. Pourquoi ?

— Pour rien. Essayez encore.

Elle se reboucha le nez, tordit un peu plus sa bouche et fronça davantage ses sourcils. La seconde tentative échoua également. Ainsi que la troisième. Et la quatrième. Perplexe et médusé par ce spectacle surréaliste, je la regardais répéter inlassablement d’une voix de Martien le code d’accès au coffre. Néanmoins, après dix minutes proprement insupportables de « C-4-1-D-3 », je décidai d’interrompre l’artiste. Soudain la sonnerie du téléphone retentit. Mon coeur se mit à battre la chamade et je me mis à transpirer davantage.

— Décrochez, fis-je d’un ton autoritaire en prenant l’écouteur. Mais je vous préviens, pas de messages à double sens. Soyez brève et raccrochez.

La jeune femme prit le combiné et le porta d’une main légèrement tremblante à son oreille.

— Allô ?

— C’est moi, fit une voix d’homme.

— David, fit-elle. Qu’est-ce… que tu veux ?


J’avais beau avoir l’oreille collée à l’écouteur je n’entendais que des bribes. J’essayais de rentrer l’écouteur à l’intérieur de la cagoule mais c’était impossible tellement la sueur avait trempé le capuchon. L’employée resta un moment sans parler. Inquiet, je la regardais en essayant de comprendre à travers l’expression de son visage ce qui se disait à l’autre bout de la ligne.

— Non David… Attends, je…

Puis l’employée posa sur ses yeux sur moi.

— C’est David, mon frère. Il a raccroché. Il m’appelait pour me dire qu’il allait me rembourser l’argent que je lui avais prêté.

— C’est une excellente nouvelle, dis-je sur le point d’exploser. En quoi cela me concerne t-il ?

— En rien. Mais il veut me rembourser. Maintenant.

Je faillis m’étouffer avec ma salive.

— Vous rigolez ? Rappelez-le et dites-lui que ça peut attendre demain.

L’employée fit une moue embarrassée.

— C’est trop tard, il m’appelait de son portable. Il était déjà dans sa voiture.

Le coeur battant, je pointais mon arme sur la jeune femme qui poussa un petit cri.

— Vous bluffez, j’en suis sûr.

— Je vous jure ! supplia t-elle, le visage soudain blanc comme un linge. Je n’en reviens pas moi-même ! C’est bien la première fois qu’il me rembourse quoi que ce soit ! Telles des tambourins, mes veines cognaient contre mes tempes, mon coeur galopait contre ma poitrine. Je devais conserver mon sang-froid et réfléchir. La situation n’était pas encore perdue. J’avais encore le temps de partir.

— Il arrive dans combien de temps ?

— Je ne sais pas trop, dit-elle les yeux écarquillés. Le commissariat est dans le coin. Si ça roule bien, il devrait être là dans une dizaine de minutes. Je sentais les palpitations de mon cœur s’accélérer vivement.

— Pourquoi me parlez-vous du commissariat ?

La jeune femme retroussa son nez et se tordit les doigts, visiblement gênée.

— Je ne suis pas certaine que cela vous plaise.

— Allez-y, je suis en veine en ce moment.

— Voilà, il est policier.

 

Brassac-Les-Mines est vraiment une ville de merde. Déjà que je ne portais pas les habitants dans mon coeur, là ils venaient en plus de devenir mes pires ennemis. Je jetai un coup d’oeil à ma montre. Il était dix heures et demie. En proie à un début de panique que je m’efforçais de contenir, je dus me rendre rapidement à l’évidence : ma carrière d’apprenti gangster allait tourner court et mon braquage était un fiasco total. Il fallait que je détale au plus vite. Dieu merci, j’avais un avantage considérable. La banque n’ayant plus de caméra et la jeune employée étant incapable de m’identifier, je pouvais quitter la banque sans risquer d’être démasqué. Je m’approchais de la femme qui recula légèrement. Je rangeai mon arme dans la poche de ma veste pour la rassurer.

— Écoutez, je m’en vais et nous oublions tous les deux

cette histoire, d’accord ? Après tout, j’ai voulu cambrioler la banque la plus pauvre du monde, ce n’est pas vraiment un délit.

— Vous pouvez répéter ? me dit-elle. Avec votre cagoule, je ne vous entends pas très bien.

— Je disais que j’allais…

Au même moment, une clochette tinta derrière moi. Quelqu’un venait d’entrer dans la banque ! Rapidement je fis volte-face et me retrouvais face à une

femme qui devait avoir dans les quatre-vingts ans. Sur l’essaim de personnes âgées qui pullulent à Brassac-Les- Mines, je faisais face à la seule que je connaissais : ma grand-mère.

 

Scoumoune n. f (ital. scomunica). Arg. Malchance, poisse.

 

Ma grand-mère maternelle est une vieille dame vraiment très gentille. Veuve depuis vingt-cinq ans, d’un tempérament mesuré et d’une voix très posée, elle dégage une douceur, une sérénité absolue qui m’a apaisé bien plus d’une fois. Mais, hélas, elle souffre d’un dédoublement de personnalité. Ainsi, à chaque fois qu’elle est prise d’une peur incontrôlable, il se passe quelque chose d’incroyable. Elle se transforme en une vieille folle et tient des propos d’une hallucinante grossièreté. Plus étonnant encore, quel que soit l’interlocuteur qui lui fait face, celui-ci devient subitement son défunt mari ! Je me souviens de la fois où un chauffard avait failli la renverser. Blême de peur et de rage, elle avait insulté le conducteur, sa famille, et avait juré qu’elle irait « pisser sur son arbre généalogique ». Devant ces foudres verbales ravageuses, le malheureux était piteusement remonté dans sa voiture et avait démarré sans demander son reste. L’instant d’après, elle était chez le marchand de légumes à discuter paisiblement du changement soudain de climat. Cette schizophrénie passagère faisait donc de ma grand-mère une femme câline mais redoutable.

— Molière, qu’est-ce que tu fais, mon petit ? dit la vieille dame.

Voilà j’étais foutu. Par ce seul mot, mes espoirs de filer incognito étaient réduits en cendres. Qui d’autre que moi se prénommait ainsi à Brassac-Les-Mines, ce « no man’s land » parsemé de ploucs et de bouseux en tous genres ?

D’ailleurs, quel parent sur Terre était assez débile pour appeler son fils « Molière » ? J’essayai toutefois de tenter ma chance et de ne pas me laisser décontenancer.

— Ne bougez pas, Madame !

La vieille femme fronça les sourcils.

— Madame? Allons, c’est moi ; c’est mamie Yvonne, mon ange.

— Vous le connaissez ? fit la jeune employée à l’attention de l’octogénaire.

— Pas du tout ! coupai-je violemment.

La vieille femme me regarda, l’air ahuri.

— Allons, Molière, ne dis pas des choses pareilles, dit-elle en feignant d’être fâchée, c’est moi qui t’ai tricoté la cagoule que tu portes, chenapan !

— Je ne vous connais pas madame, répondis-je le corps et le visage dévorés par la sueur.


Dans quelques minutes, le frère policier de l’employée allait arriver. Le temps jouait contre moi et je ne savais pas quoi faire. L’employée de banque avait mon prénom et n’hésiterait pas à me dénoncer à la police. Il ne s’agissait plus d’adrénaline et d’excitation, j’avais terriblement peur maintenant ! Peur d’être arrêté et de passer quelques années en prison, ici, à Brassac-Les-Mines. Du coup, je me mis à regretter mes après-midi ennuyeux et mes journées soporifiques à la boutique de fleurs. Mon ancienne et misérable existence venait de prendre une valeur insoupçonnée.

— Qu’est-ce que tu racontes, mon petit ? dit-elle en gloussant. Tu me fais une farce, c’est ça ? Tu te m…

La vieille dame s’interrompit et son visage prit un teint de cire. Elle venait d’apercevoir le pistolet que je venais de sortir de ma veste.

— Mais… mais… bégaya-t-elle, qu’est-ce que tu fais avec le pistolet de ton père ?

 

Que devais-je faire ? Si je filais maintenant, je serais obligé de quitter la ville. En soit, ce n’était pas la décision la plus pénible à prendre. Mais il fallait aussi que j’accepte le fait de fuir toute ma vie et de ne plus jamais revoir ma famille. Ou alors, je devais faire quelque chose qui semblait au-dessus de mes forces à savoir… supprimer les témoins gênants. Est-ce comme cela que l’on devient assassin ? Est-ce aussi rapide, aussi imprévu et aussi simple que ça ? Est-ce que tous les meurtriers sont en fait de simples personnes qui, mises sous pression, ont dû prendre une décision comme celle que je devais prendre maintenant ?

Je me tournais vers la jeune employée. Elle me regardait avec un visage grave et ses yeux couleur noisette s’étaient colorés d’une tristesse insondable, comme si elle lisait dans mes pensées. À cet instant précis, je me sentis attiré par elle. Heureusement, sous ma cagoule, rien ne pouvait trahir mon trouble.

— Je te préviens, espèce de bâtard. Si tu veux me descendre, t’as intérêt à ne pas me louper !

Je me retournais vers ma grand-mère, abasourdi par ce que je croyais avoir entendu.

— Qu’est… Qu’est-ce que vous dites ?

La vieille dame s’avança vers moi, l’air déterminé.

— Tu m’as bien compris, Gaspard. Si tu me rates, je te fais bouffer ta bite de scout !


La mutation avait eu lieu. Tétanisée par la peur, la si douce et si adorable femme que je connaissais avait troqué son tablier et laissé la place à cette femme hideuse et vulgaire qui s’adressait violemment à son défunt mari. La jeune employée regardait la scène, le regard écarquillé par la stupeur et la crainte. Il semblait que la soudaine métamorphose de ma grand-mère et ses insultes venimeuses la terrifiaient bien plus que ma cagoule marine et mon pistolet de collection.

— Calmez-vous, fis-je en la voyant s’approcher de plus en plus.

Mais la vieille démente continuait d’avancer, sa bouche édentée affichant un effrayant rictus.

— Tu peux me buter, tas de purin. Même crevée, je pourrais encore te cramer le fion !

J’avais beau avoir été plusieurs fois témoin de ses « instants d’égarement », son vocabulaire demeurait toujours aussi phénoménal. Bien des fois je m’étais dit que mon grand-père – dont je n’avais qu’un très lointain souvenir – avait dû lui rendre la vie particulièrement dure pour qu’elle puisse s’adresser à lui en ces termes. Pas à pas, elle s’approchait de moi et, à part reculer, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’allais tout de même pas descendre ma grand-mère que j’adorais par-dessus tout ! Sous mon capuchon l’air commençait à se raréfier.

Ma vue se brouillait un peu tellement mes paupières transpiraient. Après avoir englouti la peau de mon visage, j’avais la sensation que la cagoule avait l’intention de me ronger les os.

À nouveau mes yeux croisèrent ceux de la jeune femme. Immobile, elle se contentait de me regarder en esquissant un faible sourire. Dans ce sourire, je pus lire tout ce que j’avais peut-être recherché tout au long de ma fichue vie.


Pendant un court instant, j’avais tout oublié : la caisse vide, le coffre au système perfectionné, le policier qui allait débarquer, la cagoule cannibale ou ma grand-mère cinglée.

Tout. Plus je la fixais, plus sa beauté me paraissait évidente. Saisi par cet instant de grâce, je perdis ma grand-mère de vue. Poussant un cri stupéfiant, l’octogénaire en profita pour me sauter à la gorge avec une vivacité ahurissante.

J’eus juste le temps d’esquiver son attaque. La pauvre femme se jeta alors dans le vide avant de retomber sur le sol dans un bruit sourd. La jeune femme et moi sommes restés interdits pendant quelques secondes. Ce fut elle qui se ressaisit la première. Elle alla près de ma grand-mère, s’accroupit et lui prit le pouls.

— Ça va, fit-elle, rassurée. Elle est juste assommée.

— Comment le savez-vous ? demandai-je, effrayé.

— J’ai aussi un diplôme de secourisme, répondit-elle en souriant.

Traumatisé, je ne pouvais esquisser le moindre geste. Pareil à une statue de sel, j’étais paralysé.

— Mon Dieu, dis-je, qu’ai-je fait !

— Ne vous inquiétez pas. Elle est juste dans les vapes je vous dis.

La jeune femme se releva, planta son regard dans le mien et dit d’une voix douce :

— Écoutez, il est encore temps de réparer tout ça. Je ne dirai rien à la police, je vous jure. Et puis, si on réfléchit bien, vous n’avez rien volé, ni fait de mal à qui que ce soit.

Je secouais la tête, dépité.

— Vous n’êtes pas un sale type, je l’ai vu tout de suite, me rassura la jeune femme d’une voix apaisante. Cette ville est tellement déprimante qu’elle nous pousserait à faire n’importe quoi.

Je levais la tête dans sa direction, étonné que quelqu’un d’autre puisse penser comme moi et comprendre ce qui m’avait conduit à faire tout ça.

— Je regrette quand même de vous avoir menacé, dis-je finalement.

Elle haussa les épaules et me désarma à nouveau d’un sourire lumineux.

— Vous feriez mieux de retirer votre cagoule, maintenant. Je n’entends qu’un mot sur deux. Et puis mon frère devrait arriver d’une seconde à l’autre.

— J’aimerais bien l’enlever, croyez-moi. Mais elle est tellement trempée que je ne suis pas sûr d’y arriver.

Elle éclata de rire avant de m’aider à retirer la camisole de laine. Les cheveux collés sur le front, je poussais un immense soupir. Enfin, j’avais le visage à l’air libre ! J’ébouriffais ma tignasse brune et humide en feignant d’ignorer le regard qui était posé sur moi. Puis je levai la tête et lui rendis son regard.

 

Nous sommes restés ainsi pendant un long moment, sans parler, un peu bêtes mais arborant un sourire inexplicable et bizarrement complice. J’étais venu ce samedi matin pour braquer une petite banque et prendre un peu d’argent. Je suis reparti sans un sou. Ironie du sort, j’avais même l’étrange sensation qu’on venait de me voler quelque chose…

 

Amoureux adj. et n. Qui éprouve un sentiment très intense, un attachement englobant la tendresse et l’attirance physique

 

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Nouvelles
commenter cet article
4 juillet 2009 6 04 /07 /juillet /2009 17:48

La tolérance, sérieux, je trouve ça beau. Vraiment.

En revanche, lorsqu’elle devient excessive, c’est un peu comme s’assoir sur des genoux cagneux et pointus : à la longue ça peut faire mal au cul. Poussée dans ses extrêmes retranchements, la tolérance, selon moi, s’apparente davantage à un manque de courage doublé d’une bêtise abyssale.

Car, il faut être soit consacré ou sacrément con pour tout accepter ou tout excuser.  L’immunité systématique est une aberration. Non, le pardon ne se donne pas aveuglément. Bien souvent, il se mérite. Quelquefois même, il doit se refuser. 

De plus, un trop plein d’indulgence pour l’autre n’est pas toujours récompensé. Au contraire. À trop vouloir ouvrir son esprit, on se retrouve avec un anus en forme d’étoile de mer, ce qui vous en conviendrez, peut s’avérer embarrassant (y compris pour les amoureux des fonds marins). 

Repost 0
Published by Stephane Chamak - dans Billets d'humeur
commenter cet article