
« En prison, la lecture c'est le seul moyen légal d'évasion ». (Anonyme - Extrait de Paroles de détenus)
« Nous sortons tout juste de la salle de théâtre du Château de Cirey, un peu étourdis par le spectacle auquel nous venons d’assister. Alexandra arbore un large sourire tandis que le mien est beaucoup plus sceptique, aux confins de la niaiserie.
Visiblement elle a beaucoup aimé cette pièce finlandaise « Onnellisten maa, le pays des heureux ». Il serait injuste de dire que je ne l’ai pas apprécié. Disons que je n’ai pas perçu toutes les subtilités de l’oeuvre, c’est tout. Bien sûr, j’avais lu juste avant la petite brochure et le résumé qui parlait “de très jeunes personnes atteintes de démence ” ; mais voilà, je serai bien incapable d’en dire davantage. À ma décharge, je dois reconnaître que ma concentration n’était pas constante, la faute revenant immanquablement à la personne qui m’accompagnait. Quoi qu'il en soit, ce n’est pas bien grave. Je suis content quand même.
Le lieu où nous étions était, il est vrai, assez envoûtant. Alexandra m’informa juste avant le début de la représentation qu’il s’agissait probablement d’une des plus anciennes scènes privées de France puisqu’elle fut créée au dix-huitième siècle. On y joua certaines pièces de Voltaire qui aménagea le théâtre pour en faire un lieu adapté à la comédie. « Tu te rends compte qu’on se trouve dans un endroit qui présente une valeur historique incomparable ? » m’avait lancé ma jeune compagne, émerveillée. Pris au dépourvu, je suis resté muet. Elle m’avait observé de son regard pistache attendant une réaction de ma part. Alors, en proie à un début d’affolement, je n’ai rien trouvé de mieux que de fixer un pan du mur au hasard pour me donner une contenance. Je crois qu’Alexandra a souri en voyant mon air faussement absorbé alors que mes joues cramoisies n’en finissaient plus de me trahir. La salle de spectacle était vraiment très petite. Les cinq banquettes permettaient d'accueillir une quinzaine de spectateurs ce qui me procura une fierté aussi grisante que ridicule. J’avais l’impression d’avoir fait un saut de deux siècles en arrière et de faire partie d’une de ces castes aristocratiques conviées à un spectacle atypique et hautement intellectuel. D’une certaine façon, je n’avais pas tout à fait tort. Qu’importe le fait que cette pièce scandinave – dont la durée dépassait allégrement les deux heures - restera pour moi une énigme à jamais, la sensation était vraiment euphorisante.
La scène surélevée était de surface assez réduite. Le rideau de scène, fait de plusieurs lés de tissu cousus les uns aux autres, était peint en trompe-l'œil. Sa couleur bleue, encore parfaitement conservée, donnait beaucoup d'éclat au théâtre. Le centre du médaillon dominant la scène était mobile. Alexandra s’était penchée vers moi et m’avait susurré à l’oreille qu’« À l’époque on y glissait des cadres sur lesquels était inscrit le titre des pièces que l'on jouait».
J’ai regardé Alexandra longuement. En voyant mon air déconcerté, elle s’est empressée d’ajouter en riant : « Je fais ma crâneuse, mais j’ai vu ça sur Internet». Il n’empêche que je fus troublé : franchement, de vous à moi, vous auriez pris le temps d’aller chercher sur le net et surtout de retenir une pareille information ? Puis le spectacle a commencé. Et le mien aussi par la même occasion. En effet, à plusieurs reprises durant ces cent trente-sept Finlandaises et nébuleuses minutes, je n’ai pu m’empêcher d’observer du coin de l’œil ma jolie voisine. Et chacun de ces instants volés était un ravissement pour mes rétines.
Le visage d’Alexandra est d’une beauté singulière, indéchiffrable. Son nez plat, sa bouche charnue et tombante lui donne un air bougon ou empreint d’une éternelle morosité. Ses longs cheveux – qu’elle emprisonne quelquefois sous un bandana kaki – sont très fins et très noirs. Ses oreilles aux extrémités pointues comme ceux des elfes illustrés dans les livres d’Heroïc Fantasy ont leurs lobes écornés et légèrement décollés. Lorsqu’elle se trouve sous un rayon de lumière, sa peau mate vire au jaune orangé qui me rappelle le teint des femmes apaches dans les films de John Ford ou Robert Aldrich.
Plusieurs fois devant certaines scènes saugrenues - comme celle où quelques personnages, les bras le long du corps, rampaient sur le sol comme des vers de terre - ses sourcils épais se sont dressés en formant un accent circonflexe. À d’autres moments, alors que d’autres jeunes acteurs pour des raisons inexplicables poussaient des hurlements bestiaux la tête engouffrée dans un sac de papier kraft, c’est son nez qui se retroussait et ses narines qui se mettaient à palpiter comme le ferait le museau d’un écureuil. Enfin, lorsque l’actrice principale apparaissait à poil soit pour s’arracher les cheveux par poignées soit pour miauler une sérénade, ce sont ses lèvres qui faisaient une drôle de mimique. Ainsi et pendant la quasi-intégralité du spectacle, mes yeux ont habilement fait l’essuie-glace entre la pièce, surréaliste au possible, et l’autre prestation tout aussi dépaysante et désarmante qu’Alexandra me livra à son insu.
Nous venons de quitter le petit Théâtre de Voltaire et depuis quelques minutes nous sommes attablés dans une petite brasserie située au milieu d’une charmante placette en face d’une paroisse. Il est presque vingt et une heures, mais il fait encore grand jour. C’est aussi pour ça que j’aime l’été ; parce qu’il est intemporel et farceur.
Assis à une autre table à quelques mètres de nous, il y a un couple que je reconnais sans peine. Ils étaient parmi les quinze spectateurs « nantis» ayant assisté à la pièce scandinave. Alors que sa compagne discute énergiquement sur son téléphone portable en faisant des « oh !» et des « ah !», le type tourne la tête de mon côté et esquisse un sourire explicite pour n’importe quel homme sur Terre. Ce rictus complice et embarrassé qui demande « Toi aussi, elle t’a embringué là dedans ? ». À mon tour, je souris à « mon compagnon de galère » en écartant les bras en signe d’impuissance.
C’est vrai que l’Homme est une faible et risible créature. Pour se faire apprécier par la personne désirée, qui, lors des premiers rendez-vous, ne s’est pas senti obligé d’accepter les situations les plus incongrues ? Sous l’emprise de la séduction féminine, qui ne s’est jamais senti contraint d’approuver aveuglément - ou du moins de ne pas contredire - les discours de la belle en question ? C’est ainsi. Juste pour plaire ou pour renvoyer une image flatteuse, nous sommes prêts à beaucoup comme accepter d’aller voir des pièces de théâtre finlandaises où des acteurs hystériques aboient et se tirent les cheveux. Pauvres polichinelles, pauvres marionnettes que nous sommes.
- Alors, ça t’a plu ? me demande soudainement Alexandra.
Une fois de plus, je suis pris par surprise. Dieu merci, je me ressaisis à temps pour lui répondre. Et mentir. Un peu.
- Oui, j’ai bien aimé.
Alexandra dodeline de la tête et roule des yeux, « mi-amusé mi-…autre chose ». Peu importe, j’aime bien quand elle fait ça.
- Moi aussi, mais j’ai pas tout pigé. Sont drôlement « space » ces Finlandais quand même.
- Oui, c’est vrai.
Les lèvres d’Alexandra s’incurvent un peu et ses yeux en amandes s’étirent, creusant sur ses joues de poupées indiennes deux fossettes craquantes : elle me sourit.
- Mais bon, ce n’est pas obligé de tout comprendre pour apprécier.
Son sourire est discret, mais un peu taquin. Il éclaire le haut de son visage un peu comme le ferait la flamme vacillante d’une bougie dans la pénombre. Elle sourit parce qu’elle sait. Et moi je me sens idiot pour la deuxième fois de la soirée.
Par bonheur, le serveur arrive pour prendre la commande. Une fois le garçon parti, il arrive ce que je redoute à chaque fois. L’ennemi absolu du timide, la maladie du complexé : le silence. Il dure quelques secondes, mais pour moi ce sont des décennies affreuses qui s’écoulent.
Alors, Alexandra prend deux morceaux de pain qui se trouvent dans le petit panier en osier. De ses doigts, elle en extrait la mie qu’elle roule avec son pouce et son majeur. Elle attrape ensuite le couteau posé à sa droite, et avec sa lame, elle fend légèrement la boule de pain spongieuse avant de l’aplatir et de me la tendre :
- Cadeau, dit-elle.
Je jette un œil sur la pâte.
- C’est un cœur, fis-je tout penaud. - Tout à fait, ma mie ! s’exclame Alexandra en prenant le ton guindé de l’époque.
Nous éclatons de rire tous les deux.
Nous discutons longuement seulement interrompus par nos bouchées ou nos ricanements imbéciles et sonores. Nos mots s’entrechoquent, se bousculent et s’accouplent. Prises dans leur élan, nos mains suspendues en l’air se frôlent quelquefois. Nos joutes verbales s’éternisent au grand dam du jeune serveur embarrassé qui n’ose pas venir nous déranger.
Alors qu’Alexandra, enthousiaste, continue de parler en gesticulant les bras (renversant la salière pour la énième fois !), je perds le fil de la conversation. Mes paupières ne battent plus et mon regard se fige sur le visage passionné de ma voisine. Je n’entends plus que des sons étouffés qui sortent de sa bouche en cœur alors que le mien, sans prévenir, accélère le rythme de ses battements. Alexandra se rend compte de mon égarement et me fait joliment la remarque en me tapotant sur la tête avec la carte des desserts. Rouge de confusion, je m’excuse auprès d’elle et je sors de cette délicieuse torpeur. Mais c’est déjà trop tard. Je suis chamboulé, noyé par le charme hypnotique qui se dégage de cette fille que je ne connais que depuis deux semaines et qui n’en finit plus de me faire voyager.
J’ai vécu assez de choses et je me connais suffisamment pour savoir que ce que je ressens là n’est ni banal ni anodin. Au plus profond de moi, je sais que cette histoire-là est inédite, qu’elle n’a rien de commun avec les autres. On ne s’embrassera peut être pas ce soir, ni demain, pas même la semaine prochaine. Ce n’est pas très important. Je ne suis pressé de rien et heureux comme tout.
Mon front se plisse et je me mets à froncer les sourcils laissant une fois encore mon esprit ouvrir une brèche et vagabonder. Au fait, comment s’appelle cette foutue pièce que nous venons de voir ? Ça y est, je me rappelle : « Onnellisten maa ». Oui c’est ça, « Onnellisten maa, le pays des heureux ». Il me plaît bien ce titre. »
Je soupire en refermant délicatement le livre. Je reste là, assis sur mon lit, l’air absent et le regard perdu. Les secondes passent, indolentes, puis les minutes. J’entends vaguement une voix grailleuse qui m’appelle à l’autre bout du couloir. Apathique, je regarde ma montre sans véritablement la voir, puis, l’esprit encore cotonneux, je lévite hors de la chambre pour les rejoindre dans la cuisine. Ma femme me fixe de son regard torve et ne manque pas de me faire remarquer que l’on doit « tous dîner en même temps » et « que je ne suis pas à l’hôtel » ce qui semble amuser Gaétan, notre gamin boutonneux et grassouillet dont le rictus particulièrement stupide dévoile l’étincelant portail en linox qui lui emprisonnent les dents. Je les regarde l’un et l’autre sans dire un mot.
Elle peut toujours causer, je m’en fous. Je m’en fous même complètement. Parce que je ne suis pas vraiment là moi. Ben non. Je suis ailleurs, dans cette brasserie de Cirey-sur-Blaise quelque part en Haute-Marne, accompagné d’une « mi-fille mi-elfe ». À moins que je ne sois dans un western ou bien plongé dans les méandres d’un livre de Tolkien. Avec Alexandra, je suis partout et nulle part à la fois.
Sous l’œil blanc d’une nuit sans fin, nous continuons de parler à bâtons rompus, laissant à nouveau nos paroles s’escrimer, s’embraser, s’enlacer.
Un bras flasque traverse mon champ de vision troublant ma douce rêverie. Ma femme s’apprête à me servir, mais je pose ma main au dessus de l’assiette immaculée. D’un air détaché, je lui dis que je n’ai plus faim. Elle me regarde interloquée en faisant une moue comique. Elle ne comprend pas ma remarque et c’est bien normal. En guise de réponse, elle hausse dédaigneusement les épaules puis charge l’écuelle de notre rejeton gloussant de joie avant de se rasseoir. Puis, avec une synchronisation remarquable, ils tournent mécaniquement la tête vers l’écran de télé où un présentateur au brushing impeccable annonce avec un grand professionnalisme la dernière des catastrophes.
Tous les trois ne devrions plus beaucoup nous parler avant d’aller nous coucher ; lui dans sa chambre, elle et moi dans la notre, mais allongés chacun à l’extrémité du lit et le dos tourné à l’autre.
J’aperçois un morceau de baguette dans la corbeille en osier, posée sur la table. Instinctivement, je le prends et je retire la mie du pain que je serre contre la paume de ma main. Je ferme les yeux et me voilà à nouveau transporté dans ce café. Dieu merci, Alexandra est toujours là ; elle m’a attendu. Je vois son doux visage et j’entends encore le son cristallin de sa voix.
Alexandra. Elle est belle, espiègle, sensible, fantaisiste, curieuse, surprenante, cultivée, moqueuse, drôle, lumineuse, passionnée, impertinente, sensuelle, décalée, gracieuse, inventive, compréhensive, virevoltante…. Elle est tout ça et bien davantage.
C’est idiot, je sais bien, mais je crois que c’est la femme de ma vie.
Et la femme de ma vie fait 157 pages.