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QUELQUE CHOSE DE BEAU






 
« La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence » (Heiner Müller – tiré du livre Nous sommes cruels) 

 


J’ai toujours entendu dire que tenir un journal intime était une activité de fille. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est ce qu’on dit. Quoi qu'il en soit, je suis sur le point d’en commencer un. Pourtant, je suis bel et bien un homme en dépit de ce que pense ma mère qui répète à qui veut l’entendre que « je viens à peine de naître ».

 Je m’appelle Tomas Renheit et le printemps prochain je fêterai mes vingt-quatre ans. Toujours d’après celle qui me livra au monde, je suis le garçon le plus beau de la Terre portant de surcroît le nom le plus magnifique qui soit. En allemand, Renheit signifie « pureté ». En ce moment, j’imagine très bien ma mère montrant à ses voisines ma première lettre enflammée que je lui ai envoyée du camp, le mois dernier. Je la vois, gesticulante et roulant les yeux racontant avec ses mots pétris de fierté et d’intense ferveur, la façon dont sa progéniture défend bravement les valeurs patriotiques et immaculées de notre beau pays. « Ce n’est pas un hasard si nous nous appelons Renheit ! » doit-elle clamer ouvertement à la moindre oreille attentive. La pauvre femme ne se doute pas un seul instant que depuis hier, de ma pureté il n’en est plus question.

 Pareil à La Faucheuse qui, vêtue de son long et sombre manteau à capuchon, fait son morbide pèlerinage, ce besoin d’écrire vient de s’abattre sur moi. Il pèse de tout son poids. Maintenant il s’impose en moi avec une fulgurante évidence. Il est là. Vital. Viscéral. Animal. Au plus profond de mon cœur anéanti comme dans chacune de mes veines empoisonnées, cette envie dévorante et douloureuse demande, non supplie, d’être assouvie. Il le faut. Il en va de ma vie, de mon âme et de son salut. Et plus que tout, de ma raison.

 Écrire pour tenter d’exorciser les démons qui, dès à présent, rongent ma conscience. Ces petits diablotins ricanent déjà à l’intérieur de mon crâne. Pour l'instant, j’arrive à les faire taire. Mais pour combien de temps, encore ?

Écrire pour léguer de façon testamentaire l’image de la personne lucide que je suis encore en cette période irréelle. Puissent ces quelques confessions laisser le portrait d’un jeune homme trop rêveur, fantasque et définitivement stupide, mais surtout de quelqu’un qui, avant d’entrer et de s’associer à ce carnaval monstrueux, était un être sain d’esprit. Que celui ou celle, au cœur bon et à l’âme indulgente, qui tombera sur ce cahier puisse, sans condamner, se dire qu’avant son inexorable mutation et sa démence progressive l’auteur de ces aveux sordides a été un assassin dévasté et repenti. Un meurtrier meurtri.

Ce précieux confident, cet inestimable lecteur éclairé, dépourvu de jugement et de haine, je l’attends. Je l’espère. Je l’appelle de mes voeux. Qui est-il ? Qui est-elle ? Je ne le saurais sans doute jamais, mais, allez savoir, en ce moment même je suis peut-être en train d’écrire pour vous.

 De ce journal intime, je ne peux en parler à personne. Pas même à Hans, mon seul ami et compagnon de chambrée arrivé comme moi, la semaine dernière. Raconter ce qui se passe ici revient à courir un risque insensé, inutile. Les regards de ceux déjà damnés, et qui réalisent tout juste l’horreur de leurs actes sont riches d’enseignement. Leurs pupilles me disent qu’ici, il n’y pas de place pour les états d’âme. Alors, mes yeux devront, eux aussi, apprendre à se taire. Ils y parviendront, hélas.

 Je regarde ma main. Elle tremble, encore tétanisée par ce qu’elle vient de commettre. Ma douce et jolie main. Celle qui, au fil de mes voyages universitaires ou de plaisir pouvait, en gage d’amitié sincère, de simple gratitude et sans aucun à priori serrer celle de l’autre, plus claire ou plus tannée. Cette même main, curieuse et polissonne qui s’était parfois aventurée à caresser quelques peaux nues frémissantes et soyeuses. Cette main, délicate et dansante qui glissait sur les touches blanches et noires d’un Weindenslaufer faisant extraire dans le cœur du piano des mélodies émouvantes ou joyeuses. En dépit de sa jeune existence, elle a déjà eu tant de rôles bienfaiteurs et pacifiques qu’il m’est presque impossible de la regarder aujourd’hui sans un sentiment de dégoût et de déshonneur. Pourtant, j’ai besoin de cet organe lâche et hideux pour noyer sur le papier la peur et la honte qui me consument. Continuer d’écrire et de raconter. Maintenant. Pour le futur. En souvenir de mon passé.

 C’est arrivé hier matin. Ce dimanche 19 décembre 1943. Je sais dès à présent que cette date restera marquée au fer rouge ; qu’elle sera gravée dans ma mémoire même lorsque celle-ci sera perméable ou ravagée par les ans. Tel un passager clandestin, cette date fatidique voyagera dans mon inconscient. En véritable poison, elle se répandra et infectera chaque goutte de mon sang. Ce type de venin là ne vous foudroie pas sur place, il ne vous terrasse pas comme le ferait un éclair craché par les cieux. Non, il prend son temps pour vous tuer lentement, à petits feux. Je sais également que d’autres jours ressembleront à ce matin. Mais c’est bien celui-là qui viendra au dépourvu hanter mes nuits et torturer mon esprit jusqu’à mon dernier souffle.

 C’est universellement connu : on n’oublie jamais sa première fois.

 Il faisait froid, plus qu’à l’ordinaire. Pourtant, j’étais chaudement vêtu. On s’occupe de nous ici, il est vrai. On mange très bien, on nous prodigue les meilleurs soins pour soulager la douleur la plus supportable, celle qui se voit de l’extérieur. Mais rien à faire, j’avais trop froid. On a fait quelques pas de course et des étirements afin de ne pas laisser nos membres s’engourdir par le gel. Puis, on a fait une pause et le groupe s’est éparpillé. La plupart sont partis griller quelques cigarettes alors que d’autres se sont précipités dans leur chambre pour avaler quelques tasses de café brûlant. Seuls trois ou quatre gars sont restés à quelques mètres de moi, marmonnant quelques mots intelligibles en faisant semblant de ne pas me prêter attention. Ceux-là n’ignoraient pas ce qui m’attendait. Ils savaient que c’était mon tour. La veille au soir, je n’ai pas pu m’empêcher de réveiller Hans pour le questionner. « Comment t’as fait toi ? ». Même dans la pénombre j’ai pu voir sa mâchoire saillante se crisper. Il a baissé les yeux et a murmuré d’une voix sombre « Je ne veux plus y penser »  avant de se replonger dans sa couche se couvrant la tête à l’aide sa couverture.

 Je n’ai pas pu fermer l’œil le reste de la nuit.

 Le Commandant s’est dirigé vers moi et m’a ordonné de le suivre. « Le jour de ton dépucelage, petit » a-t-il ricané en ajustant son képi. Je l’ai dévisagé. Herr Kommandant Rudolph Kramer. Un porc, ce type sous son épais manteau beige en mouton retourné et au col fourré. Les cheveux gras, le nez pâteux et écrasé, les dents jaunies et une féroce haleine empestant le schnaps. Un porc, oui. D'ailleurs, ce n’est pas pour rien si je l’ai baptisé « le Sanglier de Belsen ». Il parait que sa femme couche avec un des infirmiers. Ce sont sans doute des rumeurs, mais ça me plait assez de le penser.

 Nous nous sommes dirigés vers une petite butte enneigée à quelques mètres des baraquements. De là où j’étais placé, je pouvais apercevoir ce qui se passait hors du camp ; de la vie qui s’y écoulait presque comme si de rien n’était. Deux mondes séparés par des fils de fer barbelés. Deux formes de silence. L’un nécessaire parfois complice et l’autre implacable et définitif. Le froid s’intensifiait et semblait pénétrer à l’intérieur de ma peau craquelée et geler mon squelette. Arrivé en haut de la petite dune, je me tournai vers le Commandant dont le regard transperçait le mien. Puis, Kramer me saisit le bras et dans la paume de ma main y déposa son arme. « Tire et va rejoindre les autres », m’a-t-il dit.

 Je me souviens de mon bizutage la première année à l’École de Commerce de Berlin. Nous avions passé un après-midi ensoleillé au grand parc, le Tiergarten. Alignés sur deux files parallèles (les garçons d’un côté, les filles de l’autre) nous attendions, craintifs, mais bizarrement surexcités, l’activité punitive qu’allait nous infliger les anciens étudiants. Au final, ce sont nous qui furent les mieux lotis. On nous avait mis des grappes de raisin dans notre pantalon. Les filles, les yeux bandés et en sous-vêtements devaient récupérer les fruits dans notre slip. Certes, c’était un peu machiste et pas toujours du meilleur goût, mais avec le recul c’était plutôt innocent et assez amusant, même pour nos victimes féminines. Après ce puéril divertissement, tout le groupe avait fini la journée au « Café Am Neuen See », une charmante brasserie située près de la rive d’un lac magnifique dont le reflet nous renvoyait les rayons du soleil. Des amitiés authentiques et quelques amourettes se sont créées cette journée-là.

 Ici, à Bergen-Belsen, les épreuves ont changé. Le décor est obscène. On ne recueille plus les rires et on ne sème plus de fruits dans les sous-vêtements des étudiants. À la place, vous récoltez un pistolet Luger P-08 et vous répandez la mort. Il n’y aucun échappatoire possible. Vous pouvez tourner la tête dans tous les sens, à la recherche de la plus infime éclaircie, du moindre rayon de lumière ou de vie, vous ne trouvez rien. Il n’y a rien de doux ou d’agréable par ici. Si des anges rodent, ils sont noirs, exterminateurs. L’espoir n’est nulle part, mais le diable, lui, est partout.

 « Qu’est-ce que tu attends ? » m’a lancé le commandant. « Descends-moi cette vermine ».

Vermines, parasites, chiens galeux, j’ai entendu ces insultes cent fois, mille fois. En dépit de ma bonne volonté et de mon assiduité, je n’ai toujours pas compris leurs motifs. Je dois être un bien mauvais élève, car ce n’est pas faute d’avoir été « instruit ». Dès le premier jour de notre arrivée, ils nous ont abreuvés de discours embrasés sur eux, sur le danger qu’ils représentent pour la Nation et nos familles, sur le Mal qu’ils portent en eux comme une maladie infectieuse et incurable. Jour après jour, heure après heure, on nous a appris à les détester, à les humilier, à les faire souffrir. À mon âge, on est encore novice en matière de sentiments quels qu’ils soient. À vingt-quatre ans, je suis incapable de reconnaître l’amour que déjà on m’inculque la haine.

 Le froid, de plus en plus intolérable, me griffait le visage, me brûlait les lèvres et les paupières. Mes jambes flageolantes avaient du mal à me soutenir. J’avais l’impression que mon corps tout entier allait se fendre comme une bûche et se briser comme un vase de cristal. Je restai plusieurs secondes, le bras armé tendu et figé face à un étranger, prétendument mon ennemi que je n’osai regarder. À côté de moi, la voix grasse du Sanglier devenait agressive, impatiente. Il ne me parlait plus, il m’injuriait. Je me tournai vers lui et je le fixai une nouvelle fois. Ses yeux injectés d’alcool et de sang étaient habités par quelque chose que je ne saurais décrire avec des mots. Je n’entendais plus très bien, car le vent glacial avalait en partie ses ordres. J’observai la bouche porcine du commandant se tordre en une grimace immonde. Les veines de ses tempes se gonflaient et donnaient l’impression qu’elles allaient gicler de son visage satanique. Je n’esquissai toujours pas le moindre geste. Paralysé par le froid et l’horreur de mon acte à venir, je restai debout sur ce talus de neige, le doigt collé à la détente. Je me souviens avoir regardé autour de moi en me demandant, le cœur emplit d’une folle et stupide espérance si cet endroit noyé dans la brume et le sang existait véritablement. Comment ne pas douter de la réalité des choses ?

 Bien que je ne sois pas friand de théologie, de métaphysique ou de religion, je me rappelle d’une phrase trouvée dans un ouvrage philosophique dont j’ai, hélas, oublié le nom. Cette phrase, terrible, resurgit en moi et d’une main fébrile je la couche sur le papier de mon journal : « Il faut à l’Homme croire à l’Humanité plus qu’à lui-même, sous peine de désespérer ». À vous, mon ami(e) qui me lisez peut-être, je vous le confesse et l’écris en lettres d’imprimerie : JE DESESPERE.

 L’Homme est une créature schizophrénique, une énigme baignée d’ombre et de lumière. Il peut vous chavirer le cœur et vous le révulser l’instant d’après. Il peut vous transporter l’âme et, avec le même talent, vous la déchiqueter sauvagement. Ici, hélas, on ne voit que la face sombre et cruelle de l’Être humain, toute son ignominie, toute sa laideur. Aujourd’hui, je la distingue encore. Mais demain ? Combien de temps avant de me fondre dans ses ténèbres, de me vêtir de sa peau répugnante et de sa chaire vérolée ? Combien de temps avant de ressembler au pourri gradé qui hier matin vociférait à mes côtés ?

 C’est alors que le commandant Kramer, rouge de fureur, m’a arraché l’arme des mains et m’a frappé le visage avec la crosse. La violence du choc m’a fait tomber par terre. Un flot d’hémoglobine a jaillit de mon nez cassé inondant ma bouche. Avec ma langue, je n’ai pas pu m’empêcher de goûter le liquide chaud. J’ai ressenti une sensation effroyable. Je ne reconnaissais même plus le goût de mon propre sang ! Ce fluide unique qui nous est pourtant si familier ne m’appartenait plus. Insidieusement, la transformation mutante avait déjà commencé et sans m’en rendre compte, j’étais en train de devenir quelqu’un d’autre ; cet intrus maléfique qui bientôt volerait chaque trait, chaque expression de mon visage pour se l’accaparer définitivement. Terrifiée par cette révélation, une envie de vomir m’a soulevé le cœur incendiant mes entrailles. Le Sanglier m’a sommé de me lever. Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. Alors, pour se défouler il a commencé à me rouer de coups de pieds. Les talons de ces bottes en cuir me piétinaient le ventre, écrasaient mes côtes. Il me faisait atrocement mal et tout mon corps hurlait sous les charges répétées et rageuses de Kramer, mais j’aurai donné n’importe quoi pour qu’il continue de me battre. N’importe quoi.

 De puissantes bourrasques faisaient gicler le sang qui sortait de mon nez et ma bouche entachant le sol neigeux de sa couleur ocre et impure. Voyant que j’essayais de me recroqueviller pour protéger mon corps de ses assauts, Kramer s’est agenouillé et de ses poings il m’a martelé le visage. Aux multiples impacts de son épaisse chevalière dorée sur ma figure j’ai senti mes arcades se déchirer comme un vulgaire tissu aveuglant mes yeux sous les coulées d’hémoglobine. Cet acharnement de violence m’a semblé durer une éternité. Une éternité encore trop courte pour moi.

 Puis, le Commandant m’a empoigné par les cheveux et m’a forcé à me relever. Il a ramassé le pistolet qu’il m’a remis dans la main et en a sortit un autre de son étui qu’il a braqué sur ma tête. « Tu es prêt à mourir pour un Verdorbener Jude* ? » a-t-il hurlé.

 Tuer ou mourir. Existe-t-il un choix plus cruel et plus injuste ?

 À cet instant précis, je n’ai pas pensé à ma famille, à ma mère et à mes frères que ma mort anéantirait de chagrin. Je n’ai pas non plus pensé à moi. Non. Mon esprit s’est étrangement arrêté sur cette jeune fille qui travaille à la boulangerie au coin d’une de ces rues non loin du camp. Je ne connais rien d’elle, pas même son prénom. Je sais juste qu’elle est belle et que lorsqu’elle sourit aux clients une fossette enfantine se creuse sous son menton. Si je parvenais à lui parler, peut-être qu’elle pourrait m’offrir un de ses divins sourires, peut-être même qu’elle accepterait un jour de sortir avec moi. Peut-être. 

Je n’ai pas voulu mourir sans lui avoir adressé la parole. Voilà à quoi j’ai pensé quand le Commandant à posé son arme sur ma tempe. À vous qui lisez ces confidences, je vous le dis : je souhaiterai vivre cet instant-là, cet espoir-là. Pardon.

 J’étais debout. Le visage ensanglanté et les côtes brisées, je me suis tenu le ventre, essayant malgré tout de supporter l’intense douleur qui irradiait mon corps battu. Des larmes amères se sont mises à rouler sur ma joue, se mélangeant à ce sang désormais étranger. Mais cette fois-ci, l’hiver et son vent rudes n’y étaient pour rien. Je pleurais sur cette guerre infâme qui n’en finissait plus. Je pleurais sur ma jeune existence à jamais sacrifiée. Enfin, je pleurais sur cet homme nu, squelettique et recroquevillé à quelques mètres de mes pieds dont je continuais de fuir lâchement le regard.

 Malgré moi, j’ai vu mon bras armé se lever au milieu de la brume fantomatique. Il était sous hypnose, il ne m’appartenait plus comme je ne m’appartenais plus. Je l’ai regardé presque médusé se diriger puis s’immobiliser sur ce corps prostré et inconnu. Enroulé autour de moi, le vent soufflait ses rafales avec une force décuplée comme s’il cherchait à étouffer le bruit de mon atrocité.   

 J’ai fermé les yeux et, de toutes mes forces, j’ai pensé à quelque chose de beau.

 

 

 

* juif pourri 

 

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L
je ne suis pas critique littéraire, donc je ne donnerai que les comentaires d'une lectrice assidus à tes nouvelles :) j'ai trouvé la nouvelle forte en émotions et surtout en réalisme, on est propulsé ds ce camp sans vraiment avoir envie d'y etre, pas facile de raconter ce type de moments mais tu l'as fait avec bcp de réalismeon s'attend à cette fin sanglante en se disant tt au long du récit qu'on aimerait pourtant qu'il n'appuie pas sur la gachette
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