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MON CHANTEUR PREFERE

 

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Lucien s’arrête. Il pose sa guitare cabossée contre le mur. Saisit sa bouteille d’eau. Prend une gorgée. Fait des gargouillis avec, puis déglutit dans un bruit de tuyauterie épouvantable. Il sourit aux passants qui ne lèvent même pas les yeux vers nous. Le voilà qui sort de sa poche son canard fripé. D’un mouvement sec des poignets, il fait claquer les pages et s’assoit sur la chaise en plastique taguée près du distributeur de boissons et de barres chocolatées.

C’est la pause.

J’en profite pour me détendre. Faut reconnaître que je fais pas grand-chose, mais bon, j’essaie quand même de tenir mon rôle. Alors, le Terry a bien droit de se reposer aussi. Terry, c’est moi. C’est mon nom. Avant, je m’appelais pas. Avant, j’étais rien. J’étais personne.

Comme j’ai un peu de temps devant moi, je peux rêvasser un brin et me retourner sur ces dernières années…

Ah ! Des troubadours, chanteurs, musiciens et autres histrions, j’en ai vu défiler quelques-uns dans ma vie, vous pouvez me croire ! Poivrots ou drogués pour la plupart, et bien sûr, tous fauchés ! Comme disait en rigolant Maurice Lestrier, le premier gars qui croisa ma route, il y a cinq ans, « Dieu doit aimer les pauvres, sinon, il en aurait pas créé autant ! » (1).

Un chic type que cet ancien peintre en bâtiment, même si on causait pas des masses. La cinquantaine bien tassée. Grand. Plutôt bien bâti, avec un joli brin de voix, mais pourvu d’un répertoire trop chiche : Aznavour et Trenet, c’est tout. Personnellement, ça me dérangeait pas trop puisque j’aimais assez les deux Charles. Lestrier et moi avons passé une année ensemble à beugler entre le XIe et le XIIe arrondissement que nous connaissions comme notre fouille. Puis, aux premiers jours du printemps, la chance a fini par sourire au brave prolo.

Pendant une de nos errances parisiennes, Lestrier rencontra, sur la Place de la Nation, un bouliste communiste au visage rougeaud et au ventre rebondi. Un Roland machin chose. Quelques verres et quelques noix de cajou plus tard, ils étaient cul et chemise. Trinquant à volonté et se donnant de grandes bourrades dans le dos comme de vieux potes de régiment, ils ont carrément ignoré ma présence. Ça m’a fait penser à la chanson d’Aznavour « Et moi dans mon coin ». Je l’aurais bien fredonnée, mais au dernier moment je me suis souvenu que je savais pas chanter. C’est con, mais c’est comme ça.
Imbibé d’alcool et de joie, Lestrier s’est vu proposer un boulot dans l’entreprise de maçonnerie de son nouveau compagnon soiffard. Me sentant aussi utile qu’une paire de roubignoles sous une soutane, je me suis éclipsé sans qu’aucun des deux acolytes s’en soit rendu compte.

J’ai plus jamais revu Maurice Lestrier, mais j’espère qu’aujourd’hui sa vie est un peu plus marrante. Et que de temps à autre, il continue de pousser la chansonnette.

Peu de temps après, j’ai fait la connaissance d’une autre progéniture déchue de la rue. Un gamin celui-là. Adrien. Je l’avais baptisé « L’ange noir ». Loqueteux, mais d’un charme singulier, Adrien avait une silhouette androgyne et une chevelure blonde ébouriffée. Ses prunelles couleur azur étaient assorties à ses cernes mauves et à ses bras criblés de trous violets.

 Ah Adrien ! Le petit chanteur improbable, toxico et désœuvré, révolté, mais non-violent.

Une sorte de Gavroche des Temps modernes que Prévert n’aurait pas renié. Il était un des nombreux locataires de la Porte des Lilas dont le nom fleuri collait assez mal aux odeurs de pisse qui imprégnaient les murs de la station.
Le problème avec Adrien, c’est qu’il chantait pas vraiment. Il gueulait. Il revendiquait. Il manifestait. Contre tout. Son exil intérieur. Sa famille « putride et embourgeoisée ». La société bien pensante et confortable. L’infamie des guerres et toutes les autres saloperies de la planète. Alors, des couloirs aux wagons, on pouvait l’entendre aboyer quelques célèbres succès anarchistes comme « Hexagone » de Renaud, « Paris s’éveille » de Dutronc et naturellement « l’Internationale », qu’il braillait le poing levé.
Peut-être que ses protestations tapageuses étaient le seul moyen pour lui d’exprimer son malheur ou sa douleur. Peut-être, ouais. Mais tout le monde le voyait plutôt comme l’insupportable casse-couille qu’il était de toute façon.

Le môme a eu quelques ennuis avec la populace, les forces de l’ordre et aussi certains de nos « collègues métropolitains » qui étaient prêts à payer de leur poche pour que le garnement arrête d’effrayer la clientèle. Il avait même fini par gonfler Stan, un des plus anciens clodos de Paris que tous les démunis avaient surnommé « l’Abbé » pour sa sagesse et sa patience : « Dis donc, le morveux, tu voudrais pas la fermer ta grande gueule ? » lui avait-il balancé une fois.

Puis à la longue on avait fini par s’habituer à lui et à sa gouaille. Avec moi, Adrien se comportait comme il fallait. Je comprenais pas toujours ce qu’il baragouinait, mais il me parlait bien plus que mon peintre en bâtiment. Même si je me poilais pas beaucoup, les journées passées en sa compagnie me semblaient moins longues. Et question bouffe, le gamin était pas rapiat. Il partageait avec moi les mêmes « festins ». Soupes froides en hiver. Sandwiches rassis et fruits rabougris en été. Le seul aliment qu’Adrien consommait en solitaire et en toute saison était cette came infecte qu’il s’enfilait par les sinus ou qu’il envoyait dans ses veines violacées à travers une seringue usée.

Notre collaboration dura presque un an. Puis, l’« ange noir » s’envola un glacial matin de novembre. Il me laissa, moi, les usagers et les clochards de la Porte des Lilas. Terrassé par une overdose, le môme mourut le ventre vide et les vaisseaux sanguins blindés. De ce mioche au regard céleste, à la mèche et aux paroles rebelles, il me reste guère plus que de vagues citations sur la liberté, deux ou trois chansonnettes de Ferré ou Brassens et par moments l’envie farouche de faire de la politique juste pour témoigner contre ceux qui oublient d’écraser leurs clopes, qui crachent par terre, ou contre les enflures qui taguent sur les murs et les affiches de la S.P.A. Mais, malgré ma grande gueule, je suis pas foutu d’aller manifester ou de prononcer le moindre discours.

Puis il y a eu ensuite une sale période qui a duré deux ans. La traversée du désert comme on dit. Ça a commencé juste après la mort d’Adrien. J’ai eu le malheur de rencontrer un autre sans domicile fixe qui s’appelait Bogdan. Pas méchant, mais le roi des branleurs, celui-là ! Bogdan manquait d’ambition, mais pas vraiment de scrupules ! C’était un vagabond qui refusait de gagner son pain en fredonnant des airs, en distribuant « le Réverbère » ou en faisant la mendicité comme tout le monde. Il préférait braquer toutes les poubelles huppées de Paris et lorsque ses recherches capotaient, il hésitait pas à voler dans les étalages ou à s’en prendre à ses homologues roumains ! Ouais, un bel enfoiré, ce Bogdan. Sans compter que ce salopard indigne de son statut de nécessiteux avait le cul bordé de tagliatelles. Un jour, il est revenu avec un butin inespéré : un carton « Domino’s ». Dedans, il y avait une immense pizza encore tiède et à peine touchée !

Quand on y pense, c’est quand même dingue ce que les gens peuvent gaspiller comme bouffe quand nous autres crevons la dalle. Je me souviens m’être demandé ce qui avait poussé ce consommateur béni à balancer son repas avant d’éclaircir cette énigme : la pizza contenait un nombre incroyable d’anchois. Je déteste les anchois. Je trouve même que c’est l’aliment le plus sournois au monde. On a beau le jeter, on se débarrasse jamais vraiment de son goût. Sournois, je vous dis. Quoi qu'il en soit, pour bâillonner notre estomac, on a quand même dévoré cette trouvaille providentielle sans nous faire prier.
Bogdan et moi avons traînassé ensemble encore quelques mois avant que je me lasse pour de bon de ce mendigot sans talent et sans envergure.

Je me retourne vers Lucien qui est encore plongé dans son quotidien. À croire qu’il a senti mon regard posé sur lui, car il tourne la tête dans ma direction. Il me fait un genre de clin d’œil. Il a toujours pas compris que le principe même du clin d’œil est de fermer qu’une seule paupière. Ça fait rien. C’est quand même un bon gars, Lucien.

Où j’en étais, moi? Ah, ouais l’après Bogdan !

Mon errance en solitaire continua pendant plusieurs semaines, les plus rudes de l’hiver 2002. Crevant de faim et de froid, j’ai cru que j’allais caner. Écumant les quais les plus crasseux, les gares les plus dégueulasses où s’entassaient les sans-abri de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales et de tous les âges, j’ai marché la tête et la queue basse en attendant un messie qui me sortirait du merdier dans lequel je pataugeais depuis trop longtemps. Le sauveur en question s’avéra être le diable en personne. Eze Jawaad qu’y se nommait, ce gars au teint foncé. Son prénom africain voulait dire « roi » et le nom de famille signifiait « généreux », je crois. La bonne blague ! Le roi était un putain de tyran qui aurait fait passer Mobutu pour Peter Pan. Toujours à me donner des ordres et à me hurler dessus. Il gueulait même plus fort que moi, faut le faire quand même ! Et s’il a fait preuve de générosité, c’est en nombre de coups de latte qu’il me distribuait pour calmer ses accès de fureur aussi imprévisibles que redoutables.
Depuis ma « collaboration forcée » avec ce pouilleux, mes repas, déjà peu abondants, se sont encore diminués, car Jawaad était un sacré morfale. J’avais beau avoir les crocs, il hésitait pas à me piquer mes rations. Quoi qu'il en soit, en deux mois, j’avais perdu cinq kilos. Je pouvais presque compter mes côtes.

Pour subvenir à ses besoins et, quand il y pensait, aux miens, Eze chantait. Et plutôt bien d’ailleurs ! Une brute épaisse avec un timbre de voix pas possible. Des fois, je me dis que la nature fait vraiment tout de traviole.
Jawaad exerçait sa profession vocale entre « Belleville » et « Colonel Fabien » où le passage battait son plein surtout entre midi et quatorze heures. Pourtant, c’était pas avec ses chansons qu’il attirait le public, mais plutôt avec ses histoires venues de son pays natal (que j’ignorais) aussi abracadabrantes que poétiques et qu’il racontait – je devais bien l’admettre - avec un fichu talent. Je me rappelle surtout de cette légende qui arrêtait les gens d’ordinaire si pressés. Ça parlait de l’histoire d’une jeune fille qui tombe amoureuse d’un arbre et tous les deux finissent foudroyés par un éclair. Je m’en souviens mot pour mot encore aujourd’hui.
En tout cas, c’est grâce à cette histoire imaginaire, mais encore plus grâce à ses frappes de mules sur mon ventre que je me souviendrai toujours d’Eze, le sans-logis africain à qui j’ai fini par échapper une nuit de février.

J’ai continué de croiser les chemins des SDF aux talents artistiques assez divers : de l’adolescente orpheline qui miaulait du Lorie le jour et tapinait le soir à l’avocat fissuré du bocal qui récitait en boucle tous les articles du Code pénal, en passant par un vieux beatnik qui a massacré les répertoires de Marvin Gaye et un illuminé japonais qui n’a rien trouvé de mieux que d’imiter les croassements des grenouilles pour attirer la galerie, rien, non vraiment rien, m’aura été épargné.

C’est au moment où je me trouvais au plus mal, au fond de la niche comme on dit, que j’ai fait la connaissance de celui qui changea ma vision de la vie. Il disait s’appeler Miles, mais personne le croyait. Moi non plus, d’ailleurs. Il avait ni l’allure, et encore moins l’accent américain ou anglais.

J’ai tout de suite vu que Miles était pas un SDF comme les autres. D’ailleurs, il ressemblait à personne, riche ou pauvre. Il avait son propre dialecte – fait de jeux de mots, de calembours, de proverbes… – une démarche unique, légère, presque aérienne et un style décontracté inimitable qui donnait à ce va-nu-pieds hors norme une vraie élégance. Malgré sa misère, Miles semblait s’être juré de jamais sombrer dans la pleurnicherie de bas étage, mais plutôt de prendre la vie du bon côté et d’essayer de tirer du plaisir et de l’amusement dans le plus petit acte du quotidien.

C’était sa philosophie. Sa façon à lui de voir le monde. Sa richesse personnelle.

On s’est rencontrés le 28 juin 2004 sur le quai 7 de la gare Saint-Lazare qui était selon ses propres mots sa résidence secondaire « depuis qu’il avait loué gratuitement celle d’Austerlitz à une famille nombreuse ghanéenne ».
Je déambulais comme un zombie quand je lui suis rentré dedans. « Bah alors, mon vieux Terry, on rêvasse ? » a été la première phrase qu’il m’a dite. J’ai levé la tête et je l’ai maté. C’était un homme grand, maigre comme un hareng saur et fringué « à la mode Jean Valjean ». Il avait un large sourire qui affichait une rangée de quenottes d’une blancheur éclatante. J’ai baissé les yeux avant de continuer mon chemin. Il m’a rattrapé. En temps normal, je décampe sans demander mon reste ou je deviens agressif. Mais ce jour-là, j’étais trop vanné pour fuir ou me battre, et puis, je me foutais bien de ce qui pouvait m’arriver.
L’homme m’a suivi pendant plus d’une heure en sifflotant jusqu’à ce que je me retourne. Loin d’être impressionné, il m’a regardé longuement et a fait une drôle de tête avant de me dire : « Je sens qu’on va bien s’entendre, tous les deux ! ».

Lucien vient de lever les yeux. Il esquisse un sourire farceur. Une femme vêtue d’un pantalon en tweed beige et d’un chemisier écru transparent vient de passer devant nous. Elle est vraiment très belle. Sa démarche est chaloupée. Elle porte dans ses bras un pékinois qui a une barrette rose au dessus du front et tire une langue minuscule. D’un hochement de tête, Lucien semble m’inciter à l’aborder. Mais je fais mine de pas piger. Je suis pas d’humeur à draguer les greluches. Déçu, Lucien hausse les épaules puis se met à agiter les bras en direction de la petite colonie de scouts qui vient tout juste de monter dans le wagon. Les faces rigolardes des mioches sont collées contre les vitres pleines de buée. Avec les enfants, on a pas à se plaindre. Ils nous donnent que dalle, mais au moins ils nous font pas la gueule et ne détournent jamais les yeux.

Mes pensées me rattrapent au pas de course. Je continue de tourner les pages du livre de ma vie…

Depuis ce jour de juin à la gare de Saint-Lazare, Miles et moi, on s’est plus quittés. Méfiant au début, j’ai rapidement baissé ma garde pour me laisser apprivoiser par cet homme toujours content. Pour ce poète de la rue, il existait pas de mauvaises journées. Chaque instant se devait d’être vécu, car « le ravissement est partout » disait-il. « Au travers d’un rai de lumière, d’un regard dérobé, d’une robe soulevée par un vent espiègle ou d’un gloussement enfantin, un jour, une heure, une seconde en apparence anodine détient sa part d’imprévu, son originalité, son mystère, sa féerie et donc son utilité ». Il disait qu’il fallait toujours être réceptif, être « à l’affût de la vie ». Dresser les portugaises « pour capturer l’infime craquement d’une feuille d’automne », ouvrir grands les mirettes « pour voir les zébrures ouatées d’un nuage balafré par un avion », inspirer profondément par la goule et la truffe « pour saisir l’arôme d’un poulet à la broche aux devantures des boucheries chevalines ou le goût saucé et vivifiant d’une giboulée de mars ».

Miles était instruit et en connaissait un rayon sur les monuments de Paris. Grâce à lui, je réalisais jour après jour et malgré la précarité de ma vie, la chance que j’avais de survivre dans une cette capitale. « Crois-moi, Terry, on est de sacrés veinards d’être ici » me répétait-il. Miles discutait, plaisantait, partageait tout avec moi. Il m’éduquait aussi. Il m’a appris à lire l’existence. Et à l’aimer. Tout ça, c’est à Miles que je le dois. Pour la première fois de ma vie, on me traitait avec dignité et chaleur. Je me sentais aimé et respecté. Dans ses yeux, j’étais un monsieur.

Au contact de cet épicurien, mon moral pansait ses plaies. Petit à petit, je remontais la pente. Mon humeur d’ordinaire massacrante s’améliorait. J’étais pas le seul, d’ailleurs ! La joie de vivre de Miles avait fini par contaminer la plupart de nos frangins démunis. Cet homme avait toujours le mot pour rire, l’esprit vif et affûté pour sortir des répliques impayables. Ouais, depuis l’apparition de cet énergumène, le malheur avait quelque chose de jovial. Tous les crève-la-faim, les squatters et autres clodos du quartier le voyaient un peu comme leur héros.
« Malheureux les pays qui ont besoin de héros » (2), leur répondait-il, affirmant qu’il préférait largement « les délices de la discrétion que d’être sous les feux des réverbères ». Pour ma part, je me régalais de cette façon de parler aussi succulente qu’un bon morceau de barbaque. « D’ailleurs, clamait-il à son assistance, comme le répétait un camarade israélite, pour vivre heureux, vivons casher ! » avant de s’étouffer dans un fou rire magistral suivi par celui de nos compagnons d’infortune dont la majorité avait, j’en suis sûr, rien compris à la blague.

Il était comme ça, Miles. Il voulait rien d’autre que vivre sa vie de mendiant bienheureux. Quelques euros glanés çà et là, remis par des mains prodigues, suffisaient à son bonheur et donc au mien. Comme mes précédents compagnons de galère, Miles chantait pour gagner sa croûte. Parfois accompagné d’un instrument (une guitare tzigane qu’il empruntait de temps à autre à un ami et squatter algérien), parfois « a capella ». Son registre – cent pour cent francophone - était sacrément costaud, mais il connaissait pas la moitié des chansons en entier ! D'ailleurs, il se gênait pas pour inventer des paroles lorsque sa mémoire foutait le camp !
La voix de Miles était éraillée et grinçait comme une craie sur un tableau noir. L’écouter chanter dans les tunnels du métro ou sur les trottoirs des grandes avenues était un véritable supplice, une vraie purge pour les tympans. Je suis persuadé qu’en d’autres temps, on l’aurait conduit à l’échafaud pour infliger au peuple un tarif pareil. Pourtant, je me lassais jamais de l’entendre, car il était à mes yeux le plus extraordinaire des chansonniers. Il faut me croire lorsque je dis que de tous les artistes de la rue que j’ai croisés, Miles était de loin mon favori. C’était mon chanteur préféré.

Mais, surtout, c’était mon ami.

On pratiquait notre métier dans tout Paris ; en plein air comme dans les bouches souterraines et empestées de la ville. Chaque semaine, nous changions de trajets, jonglant de la ligne 1 « Défense/Château de Vincennes » à la ligne 9 « Pont de Sèvres/Mairie de Montreuil » avant de sauter dans les RER pour des destinations inconnues et plus exotiques. Il m’a déclaré un jour : « Tu sais, Terry, avoir une existence de bohémien et ne pas voyager est tout simplement antinomique ! » avant d’ajouter : « Comme le disait un camarade irlandais, changer d’Eire ça fait Dublin ! » (3).

Aujourd’hui, plus j’y pense, plus je me dis que la rencontre avec Miles, c’était comme un cadeau. Peut-être qu’il doit exister un bon dieu, un genre de grand manitou pour les itinérants. Miles, lui, était pas croyant. Ou plutôt il l’était plus. « Ni dieu, ni maître » comme chantait Ferré. Je me souviens d’une fois où une bonne sœur qui attendait sur le quai du métro « Havre Caumartin » est venue vers nous et lui a demandé s’il avait une requête ou une prière à porter au Seigneur et qu’elle se ferait une joie d’en être le messager.
« Dieu ? » a-t-il répondu le sourire en coin, ça fait longtemps que j'ai fait une croix dessus ! ». Compatissante, la religieuse s’est approchée de mon camarade et a posé la main sur son épaule en lui disant de son air pieux : « Mon fils, il ne faut pas se désespérer. Il n’est jamais trop tard pour découvrir Dieu ». La réplique de Miles fut mémorable : « Ma sœur, à force de le découvrir, on va finir par l’enrhumer ».

Je suis pas prêt d’oublier la tête qu’a faite la nonne.

Lucien vient de reprendre sa bouteille d’eau et termine le contenu d’une traite. Avec sa main, il m’indique le chiffre cinq. On va bientôt reprendre le boulot. Tels des fourmis, les gens commencent à arriver de partout, sortant des entrailles de la Terre et inondant le quai. C’est le retour de la marée haute, une marée humaine et grouillante à quelques mètres de nous, une marée qui parfois nous éclabousse de sa générosité et le lendemain nous assomme de sa sécheresse de cœur. Quel drôle de monde nous vivons là.

J’utilise ces derniers instants de répit pour prolonger ma rêverie. Elle me renvoie à ce jour extraordinaire où j’ai appris l’origine du prénom que Miles m’avait immédiatement collé. En fait, cette journée-là, Miles a fait bien plus que ça. Il m’enseigna l’histoire, la légende de mes ancêtres.
« Quand on possède une race comme la tienne, m’a-t-il dit, et une épopée aussi riche et exceptionnelle que celle de tes aïeux, on a un vrai devoir envers les autres ».

Je l’ai regardé, un peu couillon. Il me raconta alors en détail ce qu’avait accompli mon peuple pendant les siècles passés, comme par exemple le terrible naufrage du 3 novembre 1872.
« Ce 3 novembre, commença Miles, un grand navire fut jeté à la côte sur un banc de roches au sud de l'Irlande. Tous les passagers auraient infailliblement péri sans les hurlements d'un membre de ta famille qui entendait de terre les cris de détresse des naufragés. Les garde-côtes, attirés par ses appels, se dirigèrent vers l'endroit d'où ils partaient. Ils attachèrent ensuite une lanterne au cou de ton parent et, guidés par cette lumière, ils parvinrent enfin à arracher à la mort une femme et son enfant. C'étaient les seuls survivants de cette catastrophe ».

En voyant mon air captivé, mon compagnon a renchéri en me retraçant un autre évènement qui, lui non plus, ne manqua de m’épater : « Sais-tu, Terry, qu’un autre de tes congénères a sauvé la vie de Bonaparte ? Absolument ! Je te raconte… Quand Napoléon décida de fuir l'île d'Elbe, une chaloupe vint le chercher pour le conduire à bord de l'Inconstant, mouillé au large. Funeste présage, car, au moment d'embarquer en pleine nuit, l'Empereur glissa sur un rocher et tomba à l'eau. Il se fut sans doute noyé si un autre de tes semblables - qui, cette nuit-là se promenait avec un vieux marin - n'avait aussitôt plongé pour le ramener sur la berge par le col de son manteau. Sain et sauf ! ».

Miles s’est approché de moi et avec beaucoup de tendresse, il a posé son front contre le mien : « Vois-tu, mon ami, l’Histoire a une dette envers les héros de votre race. Nous tous vous devons reconnaissance et respect ».
Il a mis sa main derrière mon cou et plongé son regard dans le mien. Jamais notre complicité n’a été aussi belle qu’à cet instant-là. Je n’oublierai jamais ses paroles qui sont devenues ma règle de vie : « Avec ce que tu sais désormais, la haine, la colère, la violence, tous ces vils sentiments ne doivent jamais avoir d’emprise sur ton cœur. Jamais. Tout ce que vous avez fait, vous, les Terre-Neuve, ce sont des actes d’amour. Tu me le promets ? »

Et j’ai promis.

Puis, une nuit, sur le quai de la station « Bonne Nouvelle », une bande de voyous, le crâne tondu et les bras tatoués ont débarqué avec dans l’idée de se payer des SDF. C’est tombé sur nous. Putain de guigne. Je me souviens que Miles est resté calme et qu’il a essayé de leur parler tout en gardant sa bonne humeur légendaire. Mais, je sais pas, ils ont dû croire qu’il se payait leurs têtes et avant de comprendre quoi que ce soit, un des types lui a planté un coup de couteau dans le buffet. C’était pas joli à voir.

Je suis resté près de mon copain en attendant les ambulanciers et les cognes. Bien sûr, ils ont mis des plombes à venir et quand ils ont fini par se pointer, c’était déjà plus la peine.

C’était il y a an.

J’ai beau me souvenir de ce que Miles m’a dit sur l’amour, le pardon, et tout ça, y a quand même des fois où j’ai du mal à tenir ma promesse. Mais, pour faire honneur à la mémoire de mon pote, je fais pas d’histoire.

La foule afflue et les usagers attendent le prochain métro. C’est le retour aux affaires. Lucien reprend sa guitare et commence le premier couplet de « Fontenay-aux-Roses », la chanson de Le Forestier. Couché au pied de mon nouveau maître, la tête et les oreilles bien droites et le museau en alerte, je suis prêt à accueillir notre futur client et à aimer mon prochain.

 

Enfin…mon prochien.

Avec toujours, planquée quelque part dans un coin de ma caboche, une pensée pour mon chanteur préféré.


(1)  Phrase d’Abraham Lincoln

(2) Citation du poète et dramaturge allemand Bertolt Brecht.

(3) Citation de Jean-Paul Grousset, journaliste au “Canard Enchaîné”


 




 

 

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